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Full text of "Revue du seizième siècle"

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REVUE 


DU 


SEIZIÈME SIÈCLE 


PUBLICATIONS 
DE LA 


SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 


NOUVELLE SÉRIE 


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REVUE 


SEIZIÈME SIÈCLE 


TOME VI — 1919 


PARIS 
Épouarr CHAMPION 


LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 
5, QUAI MALAQUAIS 
Téléph. : Gobelins 28-20 


1919 


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DE LA 


SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 


NOUVELLE SÉRIE 


—140e— 


REVUE 


DU 


SEIZIÈME SIÈCLE 


TOME VI — 1919 


PARIS 
Épouarr CHAMPION 


LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 
5, QUAI MALAQUAIS 
Téléph. : Gobelins 28-20 
1919 
Fascicules 1-2 


VI. 
VII. 
VIII. 


SOMMAIRE. 


. É. Bescu. Un moraliste satirique et ratio- 


naliste au xvic siècle : Si Tahureau 
(1527-1555). 


. A. Tizzey. Les romans de heraletie en 


prose. 


. Léo Mouron. Une Drendie conspiration 


en 1577 : l'affaire du baron de Vitteaux. 


. Jean PLarrar». La vie chère au xvie siècle. 
. Lazare SaiNÉAN. L'histoire naturelle dans 


l'œuvre de Rabelais (5° article). 
Hugues Vacanay. À propos de Ronsard. . 
P. Dorveaux. Cornarien. 


Notes pour le commentaire de Rabelais 
(Jacques BouLenGEr, Jean PLATTAR»D). 


CoMPTES-RENDUS. 


J.-Roger CHARBONNEL. La pensée italienne 


au xvit siècle et le courant libertin 
(H. Busson). 


R. CHauviRé. Jean Bodin, auteur de la 
République (V.-L. BouriLLv). 

In. Colloque de Jean Bodin. Des secrets 
cachez des choses sublimes entre sept 
sçavans qui sont de différents sentiments 
(In... à 

Léontine Zanta. La Renaïssance du stoï- 
cisme au xvi* siècle (Jean PLATTAR»). 

In. La traduction française du Manuel 
d'Épictète d'André de Rivaudeau au 
xvie siècle. (Ip.). Us 


CHRONIQUES 


Bulletin d'histoire littéraire (Jean PLarrarp). 
Chronique rabelaisienne. 


Pages 


114 
117 


122 


127 


127 


131 


131 
134 
134 
149 


Prière d'adresser toutes les communications et la cor- 
respondance à M. JEAN PLATTARD, 49 bis, boulevard 
du Pont Achard, Poitiers (Vienne). 


UN MORALISTE SATIRIQUE ET RATIONALISTE 
AU XVI- SIÈCLE 


JACQUES TAHUREAU 


(1527-1555) *. 


C’est une étrange destinée que celle de la renommée 
littéraire de Jacques Tahureau. Auprès de ses contempo- 
rains, il passe pour un poète estimable et gracieux, remar- 
quable surtout par l’ardeur « mignarde » et lascive de ses 
vers; somme toute un aimable talent, comme l’école de 
Ronsard en produisit en nombre imposant à partir de 1550. 
Il meurt à vingt-huit ans, un an après la publication de ses 
œuvres poétiques, et voici que, dix ans après sa mort, un 
petit ouvrage en prose, publié par un de ses amis, vient 
révéler que ce léger et brûlant rimeur avait été un mora- 
liste vigoureux et un âpre satiriste. Ses Dialogues non moins 
profitables que facétieux obtiennent un succès considé- 
rable, attesté par le chiffre exceptionnel de treize éditions 
en vingt ans, de 1565 à 1585, plus une quatorzième en 
1589 et une quinzième en 1602. — Puis c’est le silence, 
aussi brusque et aussi complet que la vogue avait été 
éclatante. Tahureau est totalement oublié, parfaitement 
inconnu ? pendant deux siècles, jusqu’à ce que Sainte-Beuve, 
dans son Tableau de la poësie française au XVIe siècle 


1. C’est sur les conseils de M. Lefranc que M. Besch entreprit ce 
travail, dont il communiqua la première esquisse à la Conférence 
d'histoire littéraire de la Renaissance, à l'École des Hautes-Études. 
La mort ne lui a pas permis d’en revoir les épreuves (N. D. L. R.). 

2. Sauf une mention de quelques pages dans la Bibliothèque fran- 
çaise de l’abbé Goujet. 

REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI. I 


2 JACQUES TAHUREAU. 


(1828), tire son nom de l'obscurité et cite avec éloge 
. quelques courts extraits de ses poésies. D’autres pièces sont 
exhumées au tome IT du recueil des Poètes français de Cré- 
pet; puis Blanchemain, en 1869, publie une édition com-. 
plète de ses œuvres en vers'. Les poètes romantiques ne 
sont pas loin de le saluer comme un de leurs ancêtres. 
N'est-il pas 'Mnort dans l’ardeur dè la ljeurtesse et dans tout« 
. le feu de la passion, mort d'amour, comme le laisse 
entendre son biographe Cohetet, et peut-être même, — 
élégance suprême! — mort poitrinaire*? Les critiques de 
l’époque s'occupent uniquement de son œuvre politique : 
« Il vécut d'amour et de poésie », dit l’un d’euxi. On 
l'idéalise, on le représente comme un maître et un précur- 
‘seur de Ronsard.'On passe sous silence les Dialogues, 
‘dont l'existence dérange cette conception romantique; 
quelques-uns en contestent l’authenticité; ceux qui ‘en 
parlent ne semblent pas les avoir lus de très près, car ils 
les classeñt parmi les contes et nouvelles, alors que ce 
sont plutôt des essais de morale et de satire sociale. Enfih, 
en 1871, une bonne édition en est donnée, chez Lemerre, 
par M. Conscience, et l'on commence à s’apercevoir de 
la valeur:et de l’intérêt de ce petit ouvrage. Récemment, 
M. Pierre Villey, dans sa thèse sur Montaigne, Signalait 
Jacques Tahureau comme un représeritant de cet état 
d’esprit à la fois indépendant et sage et de ce libre ratio- 
nalisme dort Montaigne devait être, quelques années plus 
tard, le type le plus accompli. Ainsi son œuvre tend-elle 
à reprendre la place que les contemporains lui avaient 
sporitanément attribuée. 


1. Collection Guy, 2 vol. in-16. 

2. « Quelques autres de son tems n’imputent qu’à ce fascheux 
lien [son « funeste » mariage] la seule et véritable cause de la mort 
précipitée de ce jeune poète, trop ardent et trop amoureus » (Guil- 
laume Colletet, Notice extraite du ms., aujourd’hui perdu, des Vies 
des poètes français, publ. par Blanchemain, en tête de l'édition des 
Mignardises amoureuses). 

3. Voy. Henri Chardon, La vie de Jacques Tahureau (Revue his- 
torique et archéologique du Maïne, 1884, 2° semestre). 

4. Pierre Malitourne, Notice sur Tahureau, dans Les poètes fran- 
çais de Crépet (t. II, p.87 et suiv.). — Cf. la notice de Blanchemain, 


JACQUES TAHUREAU. 3 


Vicissitudes curieuses, et instructives, d’une réputa- 
tion. Beaucoup des jugements que nous portons sur les 
écrivains d’autrefois doivent être ainsi entachés d’erreur. 
Telle œuvre qui obtient tous nos suffrages passa presque 
inaperçue à son apparition; tel auteur que nous considé- 
rons comme secondaire exerça plus d’influence sur ‘son 
temps qu’un grand génie dont l’action fut plus durable, 
mais plus lente à se produire. Jacques Tahureau, qui 
semble avoir appartenu à cette première catégorie, mérite 
d’être, à ce titre, tiré d’un trop complet oubli. 


I. — La vx. 


Quelques documents, peu nombreux et incomplets!, 
nous renseignent sur sa situation sociale, son milieu et les 
circonstances les plus caractéristiques de son existence. 

Il était gentilhomme, et s’en vantait?. Sa famille, fixée 
dans le Maine vers 1500, descendait-elle de du Guesclin, 
comme affirmait Louis Maulny, historien du Maine‘? 
Le fait est au moins douteux : le père de Tahureau dut 
soutenir des procès, de 1540 à 1549, pour établir la preuve 
de sa noblesse, afin d’être dispensé de la taille : elle ne 
paraissait donc ni très ancienne ni très incontestable. 


dans Poètes et amoureuses du XVI°- siècle, Paris, Willem, 1877, et 
aussi l’article de M. de Clinchamp, dans le Bulletin du Büibliophile, 
VII: série, 1846. | 

1. Ces documents sont : la notice de Guillaume Colletet, men- 
tionnée plus haut; une notice assez bien renseignée de La Croix du 
Maine, compatriote de Tahureau, dans la Bibliothèque française; 
une notice de du Verdier; l’épître de Maurice de la Porte en tête des 
Dialogues; quelques allusions éparses dans les œuvres des poètes 
contemporains et de Tahureau lui-même; quelques renseignements: 
sur sa famille, dans le Dictionnaire hist. et archéol. du Maine, de 
Le Paige (1777, 2 vol. in-8), qui avait connu un de ses descendants, 
et son contrat de mariage, publié par M. H. Chardon, op. cit. — 
Cette étude de M. Chardon est essentielle sur la vie de Tahureau. 

2. Cf. Dialogues, p. 66 (éd. Conscience) : Je ne veux, dit-il, « indif- 
féremment vitupérer les gentilzhommes (veu que je me ferois tort 
à Mmoi-mesme »). 

3. Ms. dont un extrait a été publié par Blanchemain, en tête des 
Mignardises amoureuses, note 3. 

4. H. Chardon, op. cit. 


4 JACQUES TAHUREAU. 


Mais Tahureau était allié par sa mère à d’assez grandes 
familles : celle des Couthardy, des Tiercelin, des Ron- 
sard'!, Il était aussi de fortune modeste, sans doute : le 
Démocritic, qui, dans les Dialogues, semble bien l’incar- 
nation de Tahureau, oppose à plusieurs reprises les 
« simples gentilshommes » comme lui aux grands sei- 
gneurs de cour « qui sont devenus riches en dormant? ». 
Son père était juge royal et ordinaire du Maine quand 
il naquit, au Mans, en 1527, second de ces quatre enfants : 
Pierre, Jacques, Marie et Anne. 

Il fit de bonnes études classiques « tant en la langue 
latine qu’en la grecque », dit du Verdier. Il fréquenta 
l'Université d'Angers « où il esclatta merveilleusement », 
note Colletet. Il fut ensuite quelque temps soldat; la car- 
rière des armes était traditionnelle pour les cadets de 
famille. Maurice de la Porte, suivi par du Verdier, affirme 
qu’il prit part « aux guerres d’entre le roi Henri II et 
Charles le Quint empereur ». Colletet assure qu’il fit cam- 
pagne en Îtalie, et Tahureau se représente lui-même 
« passant les monts® ». Or, les opérations en Italie, inter- 
rompues un instant par la mort de François Ie, ne 
reprirent sous Henri II en Piémont qu’en 1551. C’est 
donc à cette date qu’il faudrait placer les débuts de Tahu- 
reau dans la carrière militaire. 

Ce fut un bref épisode dans sa vie. Il n'avait pas la 
vocation, et c'était la curiosité, le désœuvrement, le dilet- 
tantisme, pourrait-on dire, qui l'avaient, semble-t-il, 
engagé dans cette voie : « .… Me trouvant enfin lavé et 
recreu des études, dit le Démocritic, jé voulu tenter la 
voie des armes pour sçavoir comment on S'y gouver- 
noit{. » Il quitta bientôt le service; l’expédition se termina 
en voyage, il visita l'Italie et la Suisseÿ. 


1. Claude de Ronsard, seigneur de la Possonnière, frère de Pierre, 
. avait épousé en 1536 Anne T'iercelin, fille d’un frère de Marie Tier- 
celin, mère de Tahureau. 

2. Dialogues, p. 65. 

3. Sonnet des Mignardises, p. 60 (éd. Blanchemain). 

4. Dialogues, p. 110. 

5. Ibid., p. 26. 


JACQUES TAHUREAU. 5 


En 1553, il était certainement revenu au Mans, puis 
à Angers, et enfin à Poitiers, où il reprenait ses études. 
La Pléiade commençait à briller. Tahureau, séduit par 
l'exemple de Ronsard, endoctriné surtout par Baïf qu’il 
avait rencontré en passant à Paris, avec qui il s'était lié 
d'amitié!, « s’amusa à discourir de l’amour, dont si doc- 
tement et mignardement il s’acquitta..… qu’il sembloit 
entre les poètes français être seul vraiment amoureux? ». 
Il fut, avec son inséparable Baïf, à la tête d’un de ces 
cénacles provinciaux qui se multiplièrent à cette époque 
florissante et dont le plus célèbre était celui de Poitiers. 
Vauquelin de la Fresnaye#, La Péruse, Charles Toutain, 
Scévole de Sainte-Marthe, Guillaume Bouchet, etc., en 
faisaient partie avec eux, et tous, à qui mieux mieux, 
chantaient en vers « pétrarquizés » la Dame qu'ils s'étaient 
choisie. 

A la fin de 1553, Tahureau avait réuni la matière d’un 
petit volume de vers que des applaudissements de ses 
amis et les encouragements de Ronsard! l’engageaient à 
publier. Mais il fallait, selon la mode du temps, trouver 
un protecteur « qui vueille ses vers guerdonner », car un 


1. Voy. Dédicace des Amours de Francine, au duc d'Anjou, éd. de 
1571, par Jean-Antoine de Baïf : 


« … Quitay ma Seine avec mon Tahureau, 
(Toujours le miel coule sur le tombeau 
Du jeune amant! Que les vermeilles roses 
Au doux printems y fleurissent écloses!) 
Luy me tira sur les rives du Clain 

Pour compagnon. Là je fu pris soudain 
Par les attraits d’une fille sçavante 

Que sous le nom de Francine je chante. » 


Baïf avait déjà publié les Amours de Méline (décembre 1552). 

2. Maurice de la Porte, Épistre dédicatoire, en tête des Dialogues, 
éd. Conscience, p. 1v. 

3. Voy. Vauquelin, Satyres françaises. Préface « À mon livre » : 


« Lors Angers nous feit veoir Tahureau qui, mignard, 
Nous appréanda tous au sucre de cet art. » 


Vauquelin dit plus haut qu'il ne passait point encore onze ans, 
c'était donc en 1553. 
4. Ode à P. de Ronsard, p. 55 des Premières poésies. 


6 JACQUES TAHUREAU. 


livre risquait d’être mal accueilli s’il ne se présentait à 
l'ombre d’un patronage illustre. Tahureau vint à Paris, 
se fit présenter à la cour, au roi même, par le vieux 
poète Saint-Gelais!, adressa des sonnets flatteurs, des odes 
louangeuses à quelques personnages illustres?. Le 13 dé- 
cembre 1553, Louis de Lorraine recevait à vingt-six ans le 
chapeau de cardinal : il passait pour être d'humeur joyeuse 
et d’esprit éclairé. Tahureau saisit l’occasion et obtint la 
permission de lui dédier ses Premières poésies. Il les fit 
imprimer à Poitiers en mai 1554, chez « les de Marnefs 
et Bouchetz frères ». Et immédiatement après paraissait 
un second recueil de pièces plus personnelles, gracieuses 
en général et chaudes de ton, quelques-unes franchement 
érotiques et lascives, les Sonnets, odes et mignardises 
amoureuses de l’Admirée, publiés chez le même éditeurs. 

Et Tahureau connut la gloire. Il fréquente alors la cour 
où il reçoit « tant d’heur et d'honneur ». Il semble qu’il 
nourrisse l'espoir de devenir une sorte de poète officiel : il 
s'adresse aux « Enfans de France », pour les prier de lui 
accorder leur protection : 


Et de votre race royale 
Le poète sacré m’ordonnert. 


Il est reçu par Marguerite de France, sœur de Henri II, 
à laquelle il présente ses premiers ouvrages et qui lui 
donne « courage et espoirs ». 

Tout en le félicitant, elle dut lui faire quelques remon- 
trances et l’engager doucement à changer de style. Il 


1. Odes et sonnets, p. 66 : Ode à Mgr Saint-Gelays. 

2. Recueillies dans les Premières poésies. 

3. Les Premières poésies de Jacques Tahureau, dédiées à mon- 
seigneur le Révérendissime cardinal de Guyÿse. À Poitiers, par les de 
Marnef et Bouchetz frères, 1554, in-&, lettres italiques. — Sonnets, 
odes et mignardises amoureuses de l’Admirée, par Jacques Tahureau, 
Ibid., 1554, in-8°, lettres italiques. Reliés dans presque toutes les 
éditions à la suite des Premières poésies. — Reproduits par Blan- 
chemain, éd. citée. à 

4. Aux Enfans, Premières poésies, p. 23. 

5. Épiître dédicatoire au cardinal de Guyse, fin. 


JACQUES TAHUREAU. 7 


subit, lui aussi, la séduction et l’influençe de la princesse 
érudite et délicate dont Joachim du Bellay, depuis 1549, 
se proclamaïit le chevalier. An commencement de 1555, il 
écrivait et publiait en les lui dédiant des poésies morales 
d'un ton tout différent : une pièçe, De la vanité des choses, 
était inspirée directementde l'Ecclésiaste ; une ade, intitu- 
lée De la constance de l'esprit, était empruntée à Horace 
et même aux T'ysculanes de Cicéron. Le poète des Bai- 
sers et des Mignardises y ajoutait aussi soys le titre de 
Contr'amour la satire la plus violente qu’on puisse ima- 
giner contre la folie de l’amoureux transi à la Pétrarque, 
— qu'il se souvenait d’avoir été naguère?. Ce recueil de 
vers débyutait d'antre part par une Oraison qu roy de la 
grandeur de son règne et de l'excellence de la langue 
françoyse, où il imitait tour à tour Cicéron et du Bel- 
lay*, — épreuve parfois affaiblie et parfois forcée de Ja 
Deffence et Illustration. Ainsi le jeune et ardent rimgur 
s'était bien assagi au cours de cette année 1554-1555. 
Peut-être essuya-t-il quelques déboires dans ce milieu 
mondain, où sa fortune relativement modeste ne lui per- 
mettait pas de tenir un rang digne de lui. Peut-être sa 
« prudhomie », son bon sens de provincial étaient-ils 
choqués par cette exjstence factice, comme semblent l’in- 
diquer. de nombreux passages des Dialogues. Peut-être 
aussi se sentait-il déjà touché par la maladie; peut-être 
enfin tout simplement voyait-il venir, après une Jeunesse 
agitée, l'heure de se ranger, de cultiver ses domaines et 


1. Voy. Cicéron, Tusculanes, III, 1. Le sujet, inspiré d’Horace, 
avait été déjà traité par Ronsard, Odes, IIL, 19, et du Bellay, Vers 
lyriques, XII. Mais Tahureau seul s’est inspiré de Cicéron. — Une 
autre pièce du même opuscule, De l'inconstance des choses, rappelle 
une pièce de du Bellay, sous le même titre, Vers lyriques, III. 

2. Oraison, etc.…., plus quelques vers du mesme autheur, dédiez à 
madame Marguerite, à Paris, chez la veufve Maurice de la Porte, 
1554, in-4°. Dédicace datée du 15 avril. Privilège du 30. 

3. Cf. Cicéron, Pro Archia, VII et X; Deffence et Illustration de 
la langue françoyÿse, chap. xr. . 

4. Par exemple, Tahureau va plus loin que du Bellay et proclame 
la supériorité de la langue française sur le latin et le grec. 


8 JACQUES TAHTREACU. 


son esprit, de mener cette existence bourgeoise vers 
laquelle l'inclinaient ses goûts et sa tournure d'esprit. 
Quoi qu'il en soit. il se retira dans ses terres du Maine, 
en 1555, au domaine de la Chesnaïie. et il épousa {le con- 
trat de mariage est deté du 28 septembre‘ « honneste fille 
Marie Grené, fille d'honnorable homme Jean Grené et-de 
demoiselle Guillemette Barbet, sa veufve, demeurant dans 
la ville de la Charité, au diocèse d'Auxerre ». 

Quelques mois après? il mourait. âgé de vingt-huit ans. 
Était-ce de s'être montré, comme l’insinue Colletet, « trop 
ardent et trop amoureux »? Tahureau a-t-il été le mar- 
tyr de l'amour conjugal? Ce serait au moins piquant de 
la part du sévère moraliste et de l’âpre détracteur des 
femmes, qui écrivait dans ses Dialogues, à la même 
époqueë, que « plustost il auroit le désir de n’estre point 
que de laisser assaillir son cueur d’une folie tant sotte et 
contre toute raison ». Mais il est plus probable que c’est 
là une simple légende, issue de la réputation d'amoureux 
insatiable que quelques pièces célèbres des Mignardises 
avaient value à leur auteur. 


* 
#5 + 


Si incomplets qu'ils soient, ces renseignements sont 
suffisants pour nous faire entrevoir sa formation et ses 
dispositions maîtresses. 

Il a reçu l'éducation typique des bons esprits de son 
temps, celle qui se propose pour but de former ce qu’on 
appelle alors le « gentilhomme » et qu’on appellera au 
siècle suivant « l’honnête homme » : de solides études en 


1. Publié par M. Chardon, op. cit. 

2. « L'an 1555 », dit Colletet, mais la date n'est précisée par per- 
sonne. Si l'on fait commencer l’année à Pâques, sa mort pourrait 
être reportée jusqu'en mars ou avril 1556. 

3. Maurice de la Porte (EÉpistre dédicatoire des Dialogues, p. v) 
dit que Tahureau avait laissé une copie des Dialogues à son frère, 
« délibérant de partir de ceste ville de Paris pour se retirer en son 
pais natal ». Ils auraient donc été composés au. commencement 
de 1555. 

4. Dialogues, p. 40. 


JACQUES TAHUREAU. 9 


province et la pratique de la vie mondaine à Paris; une 
forte culture latine et grecque, complétée par le séjour 
obligé en Italie et par une série de voyages « pour 
apprendre ce que c’est que du monde! ». Cette formation 
intellectuelle, à la fois expérimentale et livresque, se rap- 
proche singulièrement de celle de Montaigne : il n’est pas 
jusqu’au voyage en Italie, avec retour par la Suisse et 
peut-être par l’Allemagne, en « notant au doit et à l'œil 
tout ce qui se présente devant soi? », qui ne rappelle celui 
de l’auteur des Essais. Et, comme lui, arrivé à la matu- 
rité, « lassé et recreu » de l'agitation du monde, il éprouve 
le besoin de se retirer dans ses terres, au milieu de ses 
livres et de quelques amis choisis, afin d’y « prendre ce 
qu’il pourroit de contentement avecques quelque peu de 
ceux qui ont pareillement la cognoissance de telles resve- 
ries mondaines? », — mais se réservant d'accueillir à l’oc- 
casion des visiteurs d’une mentalité moins haute sur les- 
quels il continuera son étude ironique de l’âme humaine 
et dont il se sert « comme de badins ». 

Il appartient à cette noblesse provinciale, noblesse de 
robe plutôt que d'épée, qui est très proche de la bour- 
geoisie par la tournure d'esprit et le genre d'existence. 
On a dit avec raison qu’elle constituait la partie la plus 
cultivée de la société française, celle qui fournit à la 
France au xvie siècle le plus grand nombre de ses écri- 
vains et de ses érudits®. Elle est aussi plus représentative 
de l’âme nationale : surtout dans ces provinces du Centre, 


1. Dialogues, p. 107. 

2. Ibid., p. 186. 

3. Ibid., p. 100. 

4. Son père, avons-nous dit, était juge royal du Maine. Son grand- 
oncle, Pierre Couthardy, était premier président au Parlement de 
_ Paris, et son grand-père maternel, Louis Tiercelin, avait été prési- 
dent aux Requêtes du Palais. Lui-même avait fait du droit à Angers, 
au témoignage de Vauquelin de la Fresnaye (Art poétique, t. Il). 
Son frère, Pierre Tahureau, « suivait les armes », mais était « très 
versé dans la jurisprudence », d’après La Croix du Maine (Biblio- 
thèque française, notice sur Pierre Tahureau). 

5. P. Villey, Montaigne (Bibliothèque française, coll. Plon et Nour- 


rit), 1912, P. 41. | 


10 JACQUES TAHUREAU. 


Maine, Anjou, Poitou, Touraine, qui sont le cœur de la 
France, et dans lesquelles sa famille est fortement racinée, 
elle est moins accessible à cette culture cosmopolite qui 
se répand alors dans la haute noblesse parisienne, celle 
des courtisans, et qui se manifeste par une véritable « ita- 
lomanie ». Autant que ces « grans seigneurs de cour », 
Tahureau est homme du monde, et plus qu’eux il est ins- 
truit; et il est moins frivole, moins léger, moins prompt 
à tourner au vent de la mode. Son ferme bon sens s’ap- 
puie sur la tradition française; sa forme d'esprit, c'est l’es- 
prit gaulois, robuste et sain, modéré, raisonnable et 
joyeux, tout proche de la nature et corrigeant ceux qui 
s'en éloignent par un rire que sa distinction de gentil- 
homme empêche de devenir trop gros. Par son éducation, 
par sa situation sociale, Tahureau devait être un excel- 
lent exemplaire de la mentalité française intelligente et 
cultivée vers le milieu du xvie siècle. 


II. — LEs RECUEILS POÉTIQUES. 


Les poésies de Jacques Tahureau, 8j charmantes qu'elles 
soient souvent, ne méritent pas de retenir très longtemps 
l'attention. Elles n’apportent en somme aucune note nou- 
velle dans Îa littérature du xvie siècle. Il s’est révélé sim- 
plement comme un excellent élève, habile et quelquefois 
heureusement inspiré, de Ronsard, du Bellay et Baïf. 

On a pu se demander quelque temps s’il n'avait pas été 
au contraire un précurseur. Le privilège de ses deux 


recueils poétiques est daté d'Écouen, « le 7 de mars 1547 ». 


On était donc tenté de supposer, comme Brunet, que l’édi- 
tion de 1554 avait été précédée d’une autre édiüon plus 
ancienne, ou que, si l'impression avait été retardée jus- 
qu’en 1554, les poésies avaient été composées en grande 
partie à la date où le privilège avait été demandé pour 
elles, c’est-à-dire plus d’un an avant la Deffence et Illus- 
tration de la langue françoysel! 

Cependant, quand on essaye de dater Les pièces qui S'y 
prêtent, — et elles sont nombreuses, — grâce aux allusions 


JACQUES TAHUREAU. | 11 


qu’elles cohtiennent à des personnages ou à des événe- 
ments historiques, elles se placent toutes dans le cours 
des années 1553 et 1554, les plus anciennes remontant à 
peine à 1552. Enfin, la question se trouve définitivement 
tranchée par les études de M. La Bouralière sur l'Histoire 
de l'imprimerie à Poitiers au XVIe siècle. Il a établi! que . 
les de Marnef et Bouchet frères avaient fait imprimer, de 
1548 à 1560, un grand nombre d'ouvrages variés, en vertu 
de ce même privilège du 7 mars 1547 et en changeant sim- 
plement le nom de l’auteur et le titre de l'ouvrage : par 
exernple l'Arithmétique de Jacques Pelletier du Mans, 
achevée d'imprimer le 12 février 1548; une traduction du 
Prince de Machiavel, parue en 1553; les Foresteries de 
Vauquelin de la Fresnaye, publiées en 1555; jusqu’à une 
histoire De la République des Turcs, de Guillaume Postel, 
parue en 1560, etc. La cause est donc entendue, Tahureau 
n’a fait que suivre le courant, avec une docilité enthou- 
siaste. Dans ses Premières poësies (qui prennent dans une 
édition de Benoît Rigaut, parue à Lyon en 1574, le titre 
de Odes, sonnets et autres poésies gentiles et facétieuses), 
on trouve quelques pièces qui rappellent la manière de 
Saint-Gelais : par exemple les épigrammes De Janette, 
De Denyse à un rousseau (cf. Saint-Gelais, Du rousseau 
_et de la rousse), ou celle de Marot, comme l’épigramme à 
Un amoureux importun et même l’ode À Claude de Bauf- 
fremont. Mais la plupart sont des odes qui s’inspirent 
d’Horace, à l’exemple de celles de Ronsard ou de du Bel- 
lay, dont elles reproduisent tout à fait le genre et le ton, 
pr exemple l’ode 18 À Nicolas de Chaumont s'inspire de 
l’ode d'Horace : « Sed quo, Musa, Vendis...? » etc. L’ode 24, 
A Jacques Coyttier, de l’honneste liberté d’un poète, est 
tirée de l’ode 3 du livre IV d'Horace et rappelle, du reste, 
celle de du Bellay à Bouju sur Les conditions du vray 
poète qui figure dans le Recueil de poësies de 1549, etc. 
Quelquefois même il imite directement ses maîtres sans 
recourir à la source antique : par exemple un passage de 


1. P. 109 et suiv. de l'ouvrage cité. 


12 JACQUES TAHUREAU. 


l’ode À Pierre de Pascal est imité de l’ode pindarique de 
Ronsard à Michel de l’Hospital {livre I, ode 10, strophes 3 
et 4!), l’ode Contre ceus qui le blasment de suyvre la poé- 
sie rappelle la pièce de du Bellay Contre les envieux 
poètes et un passage de l’ode À Saingelays (la comparaison 
de la poésie avec la peinture et le développement sur le 
mépris du gros populaire) est emprunté à la Deffence et 
Illustration (2° partie, chap. xi). 

Le recueil, qui ne comporte que quarante et une pièces, 
est assez inégal ; quelques-unes sont assez froides, sonnets 
louangeurs ou flatteuses épîtres à de grands personnages, 
dont il recherche l’amitié; mais de temps en temps retentit 
un accent plus personnel, sentiment de la nature, amour 
du pays natal, comme dans l’ode Aux Muses, les conviant 
en son pays du Maine, ou comme dans la très belle pièce 
intitulée : De l'heur que reçoivent ceux qui meurent entre 
les bras de leurs dames, ardeur juvénile et passionnée 
qui annonce l'inspiration des Mignardises. 

Il y a de jolies choses dans ce second recueil, auquel le 
premier servait en quelque sorte de préface et peut-être 
aussi de couverture; tous ces noms de graves personnages 
et de gentilshommes bien en cour, à qui Tahureau adres- 
sait ses Premières poësies, donnaient un vernis de respec- 
tabilité aux œuvres d’un poète qui avait de si belles rela- 
tions, et elles disposaient à l’indulgence en faveur des 
audaces lascives qui égayaient son ouvrage principal. 

C’est une sorte de roman d’amour, une suite de sonnets 
entremélés de vers lyriques. Un jour de mardi gras, en 
jouant « au jeu de mommerie », il rencontre celle qu'il 


1. L’allusion aux vers de Ronsard est évidente dans ce passage : 


« Allez, encore un coup, mignards, dans la mer 
Voir les flots aboyans grossement escumer 

Et les ondes tranchant r'appelez vostre mère 
Qui vous reguidera devers vostre père... » 


2. Imitée en partie de Properce (voy. la mort d'Achille, Prop. Il, 7). 
À rapprocher aussi du sonnet 14 des Erreurs amoureuses de Pontus 
de Thyard. La pièce contient des allusions à l’Arioste : Ysabelle et 
Zerbin. 


JACQUES TAHUREAU. 13 


doit aimer et il reçoit le coup de foudre; il a quatorze ans 
et elle un peu moins : on est précoce au xvie siècle. Il la 
revoit en diverses circonstances, et la passion naît, le tour- 
mente, le « poinct ». Il commence à la chanter, augmen- 
tant ainsi « son doux martire », sans être payé de retour : 


Je me fay fort de ce que je ne puis. 
.… et de mes vers tant seulement j’anime 
… Un seul object, qui tout me déanime. 


Elle le plaisante d’abord, ne le prend pas au sérieux, 
puis s’irrite et le rebute. Lui, passe de la douleur et du 
dépit à la jalousie, à la colère, puis au désespoir; il appelle 
la mort, il crie pitié : 


Mais que me sert faire entendre 
Mon chant pitoyable et tendre, 
Si une, hélas! n’en croit rien, 
Que sur toute autre j’admire 
Et que seule je désire 

Se convertir à mon bien! 


Elle est touchée cependant et l’avoue, mais glle résiste 
encore, soucieuse de son honneur. Il redouble ses plaintes, 
ses injonctions, ses. flatteries et finalement il triomphe de 
ses résistances. Alors le voici triomphant et « en liesse »; 
il chante son admiration, son ardeur, puis son bonheur, 
son ivresse et, dans une suite de Baïsers, il détaille ses 
Jouissances : 


.… Qui a lu comme Tibulle 

Et le chatouillant Catulle 

Se baignent en leurs chaleurs; 
Comme l’amoureux Ovide, 
Sucrant un baiser humide, 

En tire les douces fleurs; 


Qui a vu le passereau 

Dessus le printemps nouveau 
Pipier, battre de l’aile 

Quand d’un infini séjour 

Il mignarde sans séjour 

Sa lascive passerelle; 


14 JACQUES TAHUREAU. 


.… Celui qui aura pris garde 

A cette façon gaillarde 

De tels folastres ébats, 

Que par eux il imagine 

L’heur de mon amour divine 
Quand je meurs entre tes bras! 


Rempli d’orgueil, sûr de son amour, il ne craint plus 
que la mort. Nous sommes à la page quatre-vingt-dix du 
recueil; le roman est terminé et les quelques pièces qui 
suivent ne s’y rattachent plus directement. 

Roman vécu? Passion sincère? Il est fortement permis 
d’en douter. Blanchemain s’est donné beaucoup de mal 
pour essayer d'identifier, à force de rapprochements et de 
conjectures ingénieuses, la personne de « ’Admirée! »; ce 
serait la sœur de la Francine de Baïf, Marie de Gennes. 
A vrai dire, l'hypothèse est peu vraisemblable. On a vu 
que ce n'est pas elle qu'il épousa et, à son contrat de 
mariage, il a pour témoin « noble homme Guillaume de 
Gennes, demeurant à Tours », le frère de ces demoiselles. 
Si libres que soient les mœurs du temps, il est difficile 
d'admettre que ce gentilhomme ait consenti à servir de 
témoin au mariage, avec une autre femme, d'un homme 
qui non seulement aurait été l’amant de sa sœur, mais 
l'aurait proclamé à la face du monde, en la déshabillant 
impudemment dans ses vers! 

L'hypothèse est d’ailleurs inutile. Il n’est pas besoin de 
supposer que « J’Admirée » ait jamais existé, sinon dans 
le monde des rêves et des belles fictions poétiques. Le 
roman d'amour de Tahureau se conforme docilement à la 
tradition pétrarquiste; les étapes en sont devenues banales 
et consacrées par l’usage. Le poète développe des thèmes 
qui commencent à être rebattus depuis que du Bellay, 
Ronsard, Baïf ont donné l'exemple, en 1549-1550? : il y a 


1. Voy. les notes biographiques de l'édition Blanchemain et aussi 
Poètes et amoureuses du XVI- siècle, du même auteur (Paris, Wil- 
lem, 1877, 2 vol.). 

2. Voy., sur le « pétrarquisme » au xvi° siècle, la thèse de M. Piéri, 
Pétrarque et Ronsard (Marseille, Lepitte, 1895). 


ACQUES TAHUREAU. u5 


le thènre du désespoir amoureux et le thème de la jouis- 
sance, le thème du malheur d’aimer.et le thème du‘bonheur 
d'aimer, le thème’de l'humilité et le thème de l’orgueil, eic. . 
Les imitations, soit intégrales, soit partielles du poète de 
Vaucluse, abondent tout le long des Mignardises."Quel- 
quefois, 11 s’est borné à traduire : par exemple, dans le 
sonnet (p. 44) de l'édition Blanchemain : « Je suis en feu, 
me sentant tout en glace » (Pétrarque, E temo, e spero, e 
dardo,'e son unghiaccio) ; ou le sonnet (p. 38) : Soit qu'es- 
-&aré.par l'épaisseur d’un bois. (Pétrarque, Solo € pensoso 
1 piu deserti campi. ‘). D’autres fois, ils sont seulement 
d’imprécises réminiscences, ou bien ‘il y a contamination 
de plusieurs pièces du modèle, par exemple dans le sonnet 
(p. 42) : Tu le sais bien et ne me veux pas croire... où l'on 
retrouve des expressions des sonnets 170 surtout, mais 
aussi 10, 17 et 104 de Pétrarque. 

Mais le fait le plus significatif, c’est que Tahureau, en 
disciple fervent, semble quelquefois imiter ses maîtres 
français plutôt que le modèle italien qu’ils avaient eux- 
mêmes suivi, et il a vu souvent Pétrarque à travers eux 
plutôt qu’il ne s’en est inspiré directement : dans sept 
sonnets au moins, on peut retrouver les détails d’inven- 
tion et les expressions mêmes de Ronsard, au Ier livre des 
Amours de Cassandre?; dans cinq au moins, l'influence 
de du Bellay et de l’Oliveÿ. 


1. Cf. encore les rapprochements suivants, à titre de contribution 
à l’étude des sources de Tahureau : 

Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 7, et Pé- 
trarque, sonnet: 3; Id., Zbid., sonnet p. 9, et Id., sonnet 58; Id., Zbtd., 
sonnet p. 10, et Id., sonnet 86; Id., Zbid., ode p. 25, et Id., sonnet 17; 
Id., Zbid., sonnet p. 28, et Id., sonnet 20; Id., {bid., sonnet p. 86, et 
Id., sonnet 174. 

2. Cf. Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 16, et 
Ronsard, Amours, éd. Marty-Lavauzx, l.:1, sonnet p. 5; Id., Jbid., 
sonnet p. 19, et Id., 1bid., sonnet p. 20; Id., 1bid., sonnet p. 43, et 
Id., Zbid., sonnet p. 35; Id., Zbid., sonnet p. 44, et Id., fbid., sonnet 
p. 8; Id., Zbid., sonnet p. 45, et Id., {bid., sonnet p.24; Id., Jbid., 
sonnet p. 89, et Id., Zbid., sonnet p. 66; Id., Zbid., sonnet p. 97, et 
Id., Zbid., sonnet p. 05. 

3. Cf. Tahureau, Mignardises, éd. Blanchemain, sonnet p. 10, et 


16 JACQUES TAHUREAU. 


Toutefois, Tahureau ne se contente pas de « pétrarqui- 
ser » et de « platoniser ». Ce qui le distingue de ses 
confrères en poésie, c’est qu’il ne craint pas de faire une 
place dans son roman d’amour aux réalités et aux volup- 
tés. Et, sans doute, ces morceaux érotiques non plus ne 
sont pas des inventions originales; outre quelques souve- 
nirs de Catulle, de Tibulle et d'Ovide!, il a fait de larges 
emprunts aux Baisers du poète latin moderne Jean 
Second?, grapillant çà et là et contaminant plutôt que 
traduisant d’un bout à l’autre des pièces entières3, et ce 
procédé indique une longue et intime fréquentation et 
une connaissance approfondie du modèle. Il est également 


du Bellay, Olive, sonnet 19; Id., Zbid., sonnet p. 8, et Id., Zbid., son- 
nets 21 et 82; Id., Zbid., sonnet p. 42, et Id., Zbid., sonnet 26; Id., 
Ibid., sonnet p. 40, et Id., Zbid., sonnet 15; Id., Zbid., sonnet p. 18, 
et Id., Zbid., sonnet 72. 

1. Voy. la strophe citée plus haut. 

2. Johanni Secundi Hagiensis Basia, Lugduni, apud Seb. Gry- 
phium, 1539. 

3. Cf., par exemple, Baïser, I (p. 70 de l’éd. Blanchemain) : 


« Passons ainsi en délices 
Nos jeunelettes blandices. » 


et Second, Basium, XVI : 


« Sic aevi, mea lux, tempora floridi 
Carpamus simul... » 


Baiser, Il, fin p. 74, et Basium, XVII : 


«a Quae, cum fragantissima jungis 
Oscula, de thalamo cogor abire tuo? » 


Baiser, IV, 1" strophe (Vénus et Adonis), et Basium, I. 
Baiser, V, p. 70 : 


« Grimpant comme une vigne 
Sur l’ormeau son compagnon... » 


et Basium, Il : - 
« Vicina quantum vitis lascivit in ulmo... » 
Baiser, VI, et Basium, IX : 
« Non semper udum da mihi basium... » 
Cf. le sonnet p. 18 et Basium, XVI, passim : 


« Vitam tibi longi 
Reddam flamine basii... » Etc. 


JACQUES TAHUREAU. 17 


vrai que Tahureau n’est pas le seul qui ait fait des emprunts 
à ce poète et que Ronsard, du Bellay, Olivier de Magny 
s’en sont inspirés accidentellement. Il est certain, d’autre 
part, que le livret des Folastries de Ronsard, paru en 
1553, ne le cédait en rien, comme audace libertine, aux 
Mignardises amoureuses de Tahureau et même les 
dépassait encore. Et il faut constater enfin que, d’une 
façon générale, le pétrarquisme est en baisse aux environs 
de 1554. Le lyrisme éthéré de l’Olive, des Amours de Cas- 
sandre, des Amours de Méline semble avoir fait son temps; 
Ronsard célèbre Marie et Baïf chante Francine sur un ton 
plus leste et plus ardent. 

La tendance est donc générale; cependant, Tahureau 
est celui de tous qui paraît le plus se complaire à trans- 
crire en vers français les expressions latines qui bravaient 
l'honnêteté et qui le fait avec l’accent le plus convaincu et 
le plus personnel. Il est le seul surtout qui ose introduire 
des pièces de ce genre dans un recueil de sonnets pétrar- 
quistes, au lieu de les présenter, comme Ronsard, dans 
un petit « livret » séparé, qui atfecte les allures d’une 
simple et passagère récréation. Ce passage soudain d’une 
inspiration à l’autre, c’est la revanche de l'esprit gaulois 
sur l'italianisme affecté et langoureux; c’est le sursaut de 
l’'amoureux français qui aime à mener lestement ss affaires 
et se sent incapable de jouer plus longtemps ce rôle de 
soupirant ridicule, qui meurt à toutes les pages pour la 
dame de ses pensées, en roulant des yeux blancs et en 
poussant des plaintes. 

Chez les autres poètes de la Pléiade, Ronsard en parti- 
culier, cet esprit gaulois va trouver un aliment, en même 
temps qu'un dérivatif, au cours de cette année même 1554, 
dans la découverte et la publication, par Henri Estienne, 
des Odes d’Anacréon. L’ « anacréontisme » sera, pour Ron- 
sard et plusieurs de ses disciples, une occasion de s’aban- 
donner à ses tendances gauloises sous le couvert d’une 
autorité antique‘. Mais, à l’école du gracieux poète grec, 


1. Voy. notre étude sur L’anacréontisme au XVI° siècle, dans le 
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 2 


18 JACQUES TAHUREAU. 


elles s’affinent, se subtilisent et s’aristocratisent. Chez 
Tahureau, qui n’a pas connu Anacréon au moment où il 
composait ses poésies, l'esprit gaulois se manifeste dans 
toute sa franchise, sa verdeur, sa robustesse saine et natu- 
relle. C’est lui qui s'exprime, en empruntant çà et là le 
truchement des inventions licencieuses de Jean Second, 
dans les pièces lascives des Mignardises. Et cette disposi- 
tion mentale, — amour de la vie, goût des jouissances 
matérielles, dédain raiïlleur et un peu terre à terre des 
ardeurs platoniques, — qui se révèle brusquement là où 
on ne l’attendait guère, au milieu de poésies idéalement 
passionnées, annonce l’évolution du caractère de Jacques 
Tahureau et peut faire déjà présager un changement d’ins- 
piration. | 

À la fin du recueil, du reste, une ode significative À 
M. l'Eslu de Trombay, Anthoine le Devin, des vices et 
mœurs corrompues de nostre aage, proclamait son inten- 
tion de se livrer bientôt à des travaux plus sérieux : 


\ 
J'ay quelquefois en ma jeunesse 
Passé par la flame amoureuse. 
Mon papier rempli de mes criz 
Et de mes plus mignards écriz 
N'’en sera que trop bon témoin. 
Mais je vois bien que ceste rage 
N'est tousjours en la fantaisie, 
Raclant desjà de mon courage 
Ceste trop douce frénésie. 
Ainsi guidant plus sagement 
Les dons que j'espère des dieux, 
Bientost je puisse faire mieux 
Pour contenter ton jugement, 


… Et lors, mon Devin, je diray 

Plus haut les vices de nos ans, 

A tes vertus les opposant, 

Tes vertus que je publieray!. 

LS 
Recueil des positions de thèses des mémoires pour le diplôme d'études 
supérieures, Paris, 1906. Cf. Laumonier, Ronsard, poète lyrique, 
thèse, 1910. 
1. Mignardises amoureuses, éd. Blanchemain, p. 104. 


JACQUES TAHUREAU. 19 


De même à la fin de ce recueil de vers chrétiens, stoï- 
ciens et moraux qu’il offrait à Mme Marguerite, il ter- 
minait par cette strophe caractéristique une satire violente 
contre les pétrarquistes : 


Fuyons, fuyons à ces amours cuisants, 
Gardons nous bien le meilleur de nos ans 
En erreurs si folles despendre, 
Fuyons ces sots, leurs larmes et leurs criz, 
Et travaillons à faire des écriz 
Où mes neveux puissent apprendre!. 


On comprend donc quelle est la véritable importance 
qu’il faut attribuer et que Tahureau lui-même attachait à 
son œuvre poétique. Ce n’est qu’un passe-temps de jeu- 
nesse?, une distraction à la mode convenable et même 
« chic » pour un jeune gentilhomme cultivé qui fréquente 
le monde et qui jette sa gourme. Avec élégance et avec 
fougue, avec une habileté qui parfois fait place à l'émotion 
sincère, avec une fraîcheur de jeunesse souvent charmante 
et sympathique, il fait sa partie dans le concert et il figure 
avec honneur dans le groupe nombreux des disciples pro- 
vinciaux de la Pléïade. Il y conquiert ainsi des amitiés très 
vives et une réputation déjà très répandue?, mais dont il 
ne paraît pas en somme extrêmement fier. Ses dispositions 
ont changé ou plutôt se sont affermies, son esprit a mûri, 
ses préoccupations se tournent vers la morale. Peut-être 
même, pour effacer ce renom d’amoureux passionné qui 
s'attache à ses écrits, sera-t-il tenté de forcer la note et 
d'exagérer son austérité. Quoi qu’il en soit, au cours de 


1. Contr'amour (cf. Contre les pétrarquistes de du Bellay, Vers 
lyriques). 

2. Dans l’édition originale de 1555, cette pièce et cette strophe ter- 
minent tout le recueil : 


« La muse qui, pour un temps, 
Nous sert d’un doux passe-temps. » 


(Ode à Mellin de Saint-Gelays, Premières poésies, p. 68.) 

3. On peut en trouver la preuve dans le grand nombre de pièces 
que les poètes du temps composèrent, suivant l'usage, pour le Tom- 
beau de Tahureau. 


20 JACQUES TAHUREAU. 


cette année même 1555, Tahureau avait composé de verve, 
recopié et soumis à son ami Ambroise de la Porte, avant 
de se retirer définitivement, pour s’y marier, dans ses 
terres du Maine, un écrit que la mort seulement l’empêcha 
de publier à cette date : Les dialogues non moins profi- 
tables que facétieux; où les vices d’un châcun sont repris 
fort asprement, pour nous animer davantage à les fuir et 
à suyvre la vertu. 


III. — LEs « DIALOGUES ». 
1° L’authenticité. 


Si les Dialogues avaient été publiés en 1555 au moment 
où ils furent composés, ils seraient apparus sur certains 
points, par la nouveauté et la hardiesse de leur contenu, 
comme une œuvre de précurseur et peut-être, parce qu'ils 
auraient déconcerté la majorité de l'opinion publique, leur 
succès eût été moins grand. La mort soudaine de leur 
auteur, en retardant de dix ans leur publication!, en fit 
au contraire un ouvrage d'actualité, qui répondait à des 
préoccupations grandissantes. C'est donc cette circons- 
tance qui explique en partie le retentissement, — attesté 
par le nombre exceptionnel des éditions, — qu'ils eurent 
à la fin du xvie siècle. 


1. Du Verdier, dans sa Bibliothèque française, signale une édition 
parue en 1562, mais on n’en trouve pas de trace, et c'est peut-être 
une erreur. La première édition connue est celle de Paris, « chez 
Gabriel Buon, au clos Bruneau, à l'enseigne Saint-Claude, 1565 ». 
Reproduite chez le même éditeur en 1565, puis 1566, in-8°. — Edi- 
tions de Paris, chez le même éditeur, en 1568, 1570, 1572, 1574, 1576, 
1580 et sans date, in-16. — A Rouen, chez Nicolas Lescuyer, 1583, 
in-16. — À Rouen également, chez Martin Le Mégissier, 1585 et 1589, 
in-16 (ces éditions, depüis celles de 1568, sont augmentées de cinq 
pièces de vers empruntées à l’Oraison au roy...). — À Envers (sic), 
chez Pierre Vibert, 1568 et 1574, in-16. — À Lyon, chez P. Rigaud, 
en 1568, in-16 (ces trois dernières éditions augmentées d’un sonnet 
de Jacques Moysson à la louange de Tahureau). Enfin, à Lyon, chez 
P. Rigaud, en 1602, in-16 (augmentée des Sonnets, odes et mignar- 
dises de l’A dmirée). — Toutes ces éditions sont d'ailleurs absolument 
identiques et copiées l’une sur l’autre. 


JACQUES TAHUREAU. 21 


A la vérité, ce retard si opportun est fait pour inspirer 
la méfiance. Les Dialogues sont-ils réellement une publi- 
cation posthume, et leur authenticité est-elle bien établie? 
Ne seraient-ils pas plutôt une œuvre récente, un pamphlet 
né des polémiques courantes, qu’un auteur vivant, un peu 
inquiet de ses audaces, aurait mis prudemment sur le 
compte d’un mort? 

Cependant l’honnête Maurice de la Porte, qui en fut 
l'éditeur, ne semble guère capable d’avoir produit une 
œuvre de cet esprit et de ce style. Il n’est connu que par 
une sorte de dictionnaire des Epithètes françaises, ouvrage 
de patience et d’érudition un peu puérile, qui ressemble à 
ces Thesaurus poeticus ou ces Gradus ad Parnassum, à 
l’aide desquels les élèves de naguère bâtissaient des vers 
latins. De plus il a pris soin d’expliquer et de démontrer 
par des arguments qui semblent valables les raisons et les 
circonstances de la publication. 

Il atteste que le manuscrit fut remis « en sa présence » 
à son frère Ambroise par Tahureau qui « déliberoït partir 
de ceste ville de Paris pour se retirer en son païs natal » 
et qui le pria « de le voir et lui en mander son avis ». Il 
peut en porter « un certain témoignage, estant oculaire 
témoin ». Mais, avant que l’ouvrage ne fut publié, la mort, 
« qui renverse à l'instant les entreprises des hommes... 
eus n’estans encores parvenus au xxvinie an de leur aage, 
presque en un mesme tems trancha le filet de leur vie ». 
Maurice de la Porte, en raison des « urgentes occupations 
qui, depuis le décès de son frère, l’ont de tous costés envi- 
ronné », fut obligé aussi de retarder l’édition. 

La copie, ajoute-t-il, est tout entière « minutée de la 
propre main d’icelui Tahureau, ainsi qu’il peut estre véri- 
fié par ses lettres missives qui sont en ma possession : argu- 
ment péremptoire pour inférer l’œuvre estre sien, parce 
qu’il n’est poinct vraisemblable, lui estant gentilhomme 
vivant de ses rentes, qu’il eust voulu, si c’eust esté le labeur 
d'autrui, prendre une peine tant laborieuse, de laquelle 
l’un de ses serviteurs ou quelque mercenaire écrivain l’eust 
pu délivrer ». Enfin, il invoque le témoignage de « gens 


22 JACQUES TAHUREAU. 


dignes de foi » qui affirment que « quand, vers la fin du 
premier Dialogue, en la personne du Démocritic, il invite 
le Cosmophile à disner en sa maison», Tahureau « désigne 
au vrai l’assiette et le bastiment du lieu qu’il avoit au 
Maine! ». 

Ces arguments minutieux paraissent avoir été suffisants 
pour convaincre les contemporains. Aucun n’a douté de 
l'authenticité des Dialogues : nous avons vu qu’à partir de 
1568 des éditeurs y joignent ordinairement des pièces de 
vers du même auteur. La Croix du Maine y ajoute un 
témoignage particulièrement précieux en sa qualité de 
compatriote de l’auteur : « Nous avons, dit-il, ses Dia- 
logues écrits à la main, lesquels nous espérons faire impri- 
mer bien plus amples qu’ils n'ont été en la première édition. 
Il a écrit plusieurs autres œuvres tant en prose qu’en vers 
françois, lesquelles ne sont encore imprimées; elles se 
voient, écrites à la main, en la Bibliothèque de Monsieur 
de la Chevalerie Tahureau, son frère. » Que sont devenus 
ces manuscrits ? Il semble qu’ils existaient encore en 1777, 
lorsque Le Paige rédigeait son Dictionnaire du Maine, 
car il y fait encore allusion. Peut-être ont-ils été détruits 
lors de la Révolution, et il faut en regretter la perte. Pour 
les Dialogues, Maurice de la Porte dit que le manuscrit 
qu'il a édité est une copie, maïs écrite de la main de l'auteur. 
Sans doute était-ce le brouillon que possédait Pierre Tahu- 
reau, et les suppressions qui ont été opérées ont dû l’être 
volontairement, en revisant et en recopiant l'ouvrage. 

Les preuves ont bien l'air d’être suffisantes. D'ailleurs à 


1. C’est probablement, d’après M. Chardon, le domaine de Fou- 
geray, dont Baïf parle également dans une pièce adressée à Tahu- 
reau et qui existait encore il y a quelques années. — Tous ces ren- 
seignements sont tirés de l’Epître dédicatoire adressée par Maurice 
de la Porte à M. François Pierron, grand-vicaire de Mgr l’abbé de 
Nolesmes (datée du 24 mars 1565). 

2. Remarquons cependant quelques inadvertances qui donnent 
encore à cette copie une apparence inachevée (mais peut-être sont-ce 
de simples fautes d'impression) : le Cosmophile est brusquement 
appelé le Mondain en trois passages, p. 45, 47, 93. — Le Cosmophile 
répond au Mondain, p. 93. — Une phrase inachevée p. 76. 


JACQUES TAHUREAU. 23 


qui l'ouvrage pourrait-il être attribué en dehors de Jacques 
Tahureau ou de Maurice de la Porte? A Ambroise de la 
Porte, qui avait le manuscrit en sa possession ? Maïs alors 
pourquoi Maurice en aurait-il dissimulé l’auteur, qui était 
également mort? Pourquoi n'en aurait-il pas reporté 
l'honneur sur son frère regretté? — A Pierre Tahureau, 
frêre aîné de Jacques, connu par la notice élogieuse que La 
Croix du Maine lui a consacrée? Il avait, dit ce biblio- 
graphe, « écrit plusieurs fort beaux et doctes livres ». 
C'était un homme grave, versé dans la jurisprudence: il 
avait composé plusieurs poésies françaises « non encore 
imprimées, sinon quelques unes qui sont, affirme La Croix 
du Maine, avec les œuvres de son frère susdit ». Il semble 
donc que les deux frères, qui étaient très unis, aient 
quelquefois collaboré. Ce serait en tous cas la seule per- 
sonne dont il serait vraisemblable que Jacques Tahureau 
eût de sa main recopié les œuvres. Mais l'hypothèse doit 
être écartée : Pierre Tahureau était protestant; c'était 
même un militant du protestantisme, car en 1562, c’est-à- 
dire trois ans avant la première impression des Dialogues, 
il prenait part, dans une émeute, au pillage de la cathé- 
drale du Mans. Or, si l'esprit des Dialogues est extré- 
mement libre et au fond tout à fait incrédule, il n’en 
est pas moins vrai que les protestants y sont assez vive- 
ment attaqués en plusieurs passages et que l'ouvrage se 
termine sur une apologie, — inspirée par la prudence à 
défaut de sincère conviction, — de « Îa vraie et catho- 
lique Église? ». 

D'ailleurs on peut donner une preuve en quelque sorte 
négative de l’authenticité. Il est rare, lorsqu'un mystifica- 
teur a entrepris d’usurper la personnalité d’un écrivain, 
qu'il ait l’habileté de soutenir son rôle jusqu’au bout sans 
aucune défaillance ; il est rare qu’il ne montre pas de 


1. Voy., dans les poésies qui suivent L'oraison au roy, la pièce 
A P. Tahureau, son frère, de l’inconstance des choses humaines. 

2. Henri Chardon, Recueil de pièces inédites pour servir à l'his- 
toire de la Réforme dans le Maine, 1868, t. II, p. 30. 

3. Dialogues, éd. Conscience, p. 184-185. 


24 JACQUES TAHUREAU. 


quelque façon le bout de l'oreille et qu’un détail maladroit 
ne révèle pas la supercherie. Par exemple, les citations 
d'auteurs contemporains sont nombreuses dans les Dia- 
logues : il serait bien extraordinaire qu'écrivant vers 1565 
l’auteur n'ait pas laissé échapper, par inadvertance, une 
allusion à quelque ouvrage récemment paru et que Tahu- 
reau n'aurait pas pu connaître. Or, une vérification minu- 
tieuse de toutes les citations démontre qu’elles sont toutes 
relatives à des ouvrages antérieurs à l’année 1555 ou parus 
au cours de cette année même! et jamais à des ouvrages 
postérieurs. 

Si l’on songe enfin que les poésies de Jacques Tahureau 
n’avaient été pour lui, comme on l’a vu, qu’un passe-temps 
de jeunesse et que, par une transition très sensible, il 
s’acheminaïit, tout en s'y amusant, vers des préoccupations 
_très différentes, tous les doutes qu'avaient soulevés les cri- 
tiques romantiques se dissipent l’un après l’autre : Tahu- 
reau n’est pas resté le léger et brûlant poète dontils avaient 
dépeint la figure idéale : c’est un « essayiste » original et 
mordant, un satirique, un moraliste, et c’est cette dernière 
attitude qu’il aurait voulu garder lui-même devant la pos- 
térité. 


2° Le point de départ. 


Comment l'est-il devenu? On croirait entendre par 
places dans les Dialogues, dans le premier surtout, un 
accent assez personnel d’amertume et de désillusion. Mésa- 
ventures galantes, déboires amoureux? Ce serait la suite 
logique de ce roman de Tahureau qu'on se plait à imagi- 
ner en lisant ses poésies passionnées. Mais il a prévu l’insi- 
nuation et s’en défend dédaigneusement : 


… Ceux qui ont esté maltraittez des femmes et qui n’ont sceu 
parvenir à leur intention en parlent comme toy, dit le Cosmo- 


1. L'œuvre la plus récente à laquelle il fait allusion (p. 77) est le 
Pégase de Pierre Costeau, ou plutôt sa traduction française, par 
Lanteaume de Romieu, qui avait paru à Lyon, chez Macé Bonhomme, 
en 1522. 


JACQUES TAHUREAU. 25 


PHILE, n'ayans autre recours, sinon à blasmer celles qui ne le 
méritent tant; et à peine me peux je persuader qu'il t'en soit 
arrivé autrement. 

DéMmocriTic. — Je ne te nieray point que si j'eusse voulu 
suyvre mon sot appétit désordonné que quelquefois je ne me 
feusse trouvé empêtré d’un tel lien; néantmoins la raison m'a 
tant jusques à présent commandé et commandera que plustost 
j'auray le désir de n’estre point que de laisser assaillir mon 
cœur d’une folie tant sotte et contre toute raison. 


Non, s'il semble bien qu'il eut à souffrir de quelques 
blessures d’amour-propre, elles seraient plutôt d’une autre 
sorte. Petit gentilhomme provincial de fortune relative- 
ment médiocre, il se trouva certainement dépaysé et réduit 
à une condition légèrement inférieure, dont son orgueil 
eut à souffrir, quand il se mit un temps à fréquenter la 
cour. ]1 la représente comme envahie par une nouvelle 
noblesse mal élevée, insolente et dédaigneuse comme les 
parvenus, qui refuse de « rendre la deuë révérence aus 
honnestes gentilshommesÿ ». Il est profondémentirrité de 
cette décadence de la noblesse « dont le nom est aujour- 
d'huy tant corrompu qu'il ne s’attribue le plus souvent 
qu’aus riches et braves d’habits! ». Il a conçu rapidement 
le dégoût de cette vie de cour brillante et superficielle où 
régnent l’envie et la tromperie, la sottise et la corruption. 
Le spectacle de l'existence mondaine, la fréquentation des 
courtisans, leurs conversations, leurs préjugés éveillent, 
par contraste, son esprit critique, et bientôt il se décide, 
en face de ce monde de la convention et du désordre, à 
soutenir le parti de la raison, celui du bon sens et des 
bonnes mœurs. 

C’est pourquoi il commence par s'attaquer au sentiment 
qui occupe ces âmes légères de mondaïns, à l'amour. Ils 


1. Dialogues, p. 46 de l’éd. Conscience (Lemerre, 1871), SApres 
laquelle seront faites toutes nos citations. 

2. Dialogues, p. 68-69, sur la mauvaise éducation que reçoivent 
les jeunes nobles. 

3. Ibid., p°78. 

4. Ibid., p. 67. 


26 JACQUES TAHUREAU. 


affectent de le considérer, pour en rehausser l'importance 
et la dignité, et suivant la tradition courtoise, comme le 
grand « maître ès arts », qui « sert plus à instruire un gros 
et lourd cerveau que me font toutes les autres inventions 
et artifices qui se puissent trouver! ». Tahureau montre, 
par des exemples satiriques en une suite de petits tableaux 
burlesques, de véritables petites scènes de comédies, à 
quoi se réduit le profit que les amoureux retirent de la fré- 
quentation de leurs Dames : sottes et vulgaires conversa- 
tions des bourgeoïises?, propos « fardés » et minauderies 
des demoiselles de cour, attitudes ridicules, passe-temps 
frivoles et vides, voilà tout ce que l’amour ou plutôt la 
galanterie leur enseigne. 

Il continue alors en stigmatisant tour à tour, de la même 
impitoyable moquerie qui s’élève parfois à l’éloquente 
indignation, tous les usages et préjugés mondains : la 
danse, le duel et les défauts qui rongent les cœurs mon- 
dains ; l’envief, source de calomnies et de fielleuses médi- 
sances; la flatterie” et sa suite obligée, la morgue et l’outre- 
cuidance. 

Puis, partant de là, il conçoit un plan plus vaste : c’est 
à toutes les impostures qui reposent sur les préjugés tra- 
ditionnels, toutes les erreurs à la mode, toutes les sottises 
en honneur dans le monde, « tous les abus opiniâtrement 
approuvés par ce monstre testü8 » qu’il forme le projet 
de s’attaquer; avocats et gens de justice, ceux qu’il appelle 
les « practiciens? », médecins {°, magiciens, astrologues et 
alchimistes!!, philosophes"? et inventeurs de nouvelles reli- 


. Propos du Cosmophile. Dialogues, p. 7. 

. Dialogues, I, p. 15-27. 

. Jbid., p. 28 et suiv. 

. Ibid., p. 48 et suiv. 

. Ibid., p. 57 et suiv. 

. Ibid., p. 62. Développement repris en passant, p. 156. 
. Ibid., p. 64-72. 

. Dialogues, avertissement au lecteur. 

9. Dialogues, I, p. 74. | 

10. Jbid., p. 84. ° 
11. Zbid., p. 110-146. 

12. Jbid., p. 151-173. 


D I Ouh VW D = 


JACQUES TAHUREAU. 27 


gions", il n’épargne plus personne, s’élevant ainsi par 
degrés à des questions de plus en plus générales et de plus 
haute portée. | | 

Tel est en effet, dans l’ordre où ils se succèdent, les 
sujets qui forment le contenu de l’opuscule de Tahureau 
et, sauf quelques digressions destinées à égayer le dia- 
logue, à l’alléger et à lui imprimer l'allure d’une conver- 
sation familière, cet ordre paraît être l’ordre logique dans 
lequel les réflexions se sont enchaînées dans son esprit. 
Il'est donc possible de suivre sympathiquement le mou- 
vement de sa pensée. De là vient l'originalité et l'agrément 
de ce petit ouvrage. Ce qui empêche Jacques Tahureau de 
tomber dans la banalité des déclamations philosophiques 
et des lieux communs de morale, c’est le sentiment per- 
sonnel qui l’anime, cet impression vive et vécue qu’on sent 
être le point de départ de sa critique universelle. Les deux 
interlocuteurs du Dialogue, le Démocritic et le Cosmo- 
phile, ne sont pas, comme il arrive souvent dans des 
ouvrages de ce genre, de pures abstractions philoso- 
phiques. Ils sont vivants et nettement individualisés, le 
premier, esprit vigoureux, mûr, mais non rassis, avec une 
fougue et une fierté de jeunesse extrêmement sympa- 
thique, homme de bonne compagnie qui craint, lorsqu'il 
s'échauffe, de passer pour prêcheur ou pédant et qui 
s'arrête à la juste limite de la déclamation et de la lour- 
deur ; le second, honnête homme plein de bonne volonté, 
jeune et un peu naïf, enclin à l’admiration facile. — En 
réalité deux épreuves de Tahureau lui-même à quelques 
années de distance : le Démocritic étant le Tahureau désa- 
busé, philosophe ironique et solitaire de 1555, et le Cos- 
mophile rappelant le Tahureau juvénile de 1550 à 1554, 
gentilhomme provincial qui s'efforce de suivre la mode 
et de figurer à son avantage dans les salons et même à 
la cour. 

Ainsi l’état d'esprit de ces deux personnages représente 
deux étapes de l'ascension de Tahureau vers la sagesse et 


1. Dialogues, p. 174, fin. 


28 JACQUES TAHUREAU. 


la vertu. Car, par le chemin que nous venons de tracer, 
il s'est élevé à un point de vue d’où il domine toutes les 
questions du temps et d’où il les juge avec un esprit com- 
plètement indépendant et vraiment nouveau : c’est la ten- 
dance rationaliste qui commence à se manifester. 


30 Le point de vue. 


L'humanisme, en vulgarisant la littérature et la philo- 
sophie antique, avait déjà donné aux intelligences d'élite 
une certaine tournure laïque qui les inclinaïit vers le ratio- 
nalisme*. Maïs ces acquisitions trop récentes, qui n’affec- 
taient encore que la mémoire, n’atteignaient pas les pro- 
fondeurs de l’âme et n'avaient pas encore, vers 1550, 
transformé la mentalité et le jugement des hommes du 
xvie siècle. Des ouvrages d’érudition, recueils d’anec- 
dotes célèbres, centons de maximes antiques, comme les 
Emblèmes d’Alciat?, le Théâtre du Monde de Pierre 
Bouaystuau, le Pegme de Pierre Cousteaud, dont Tahu- 
reau du reste était nourri, vulgarisaient la morale ancienne, 
etaient dans la circulation des idées et des raisonnements 
qui dégageaient peu à peu les esprits des entraves où 
les retenaient les autorités traditionnelles. Mais cet apport 
trop brusque restait à la surface et ne se mélangeait pas à 
la substance intime de l’âme française. 

Pour opérer la fusion, il fallait qu’un courant et une 
harmonie s’établissent entre les tendances nouvelles et les 
dispositions anciennes. C'était par l'intermédiaire du vieil 
esprit gaulois que devait se réaliser cet accord. L'esprit 
« gaulois » positif et même terre à terre, fait de bon sens 
goguenard, de réalisme robuste et d'amour de la vie, pou- 
vait s'épanouir sans efforts, pour peu qu'il fût cultivé, en 


1. Voy., sur le mouvement rationaliste au xvi° siècle, la thèse de 
M. P. Villey sur Les sources des Essais de Montaigne, 1908, Introd. 
2. Traduits du latin en vers français par J. Lefebvre, 1536, et par 
Barthélemy Aneau, 1549. C’est un ouvrage qui se ressent, du reste, 
du goût du moyen âge pour les allégories. Cité par Tahureau, Dia- 
logues, p. 133. 


JACQUES TAHUREAU. 20 


rationalisme et en esprit critique. Peu favorable, par sa 
nature même, à l’idéalisme chrétien, il s’adaptait naturel- 
lement à la philosophie païenne. C'est pourquoi la pre- 
mière manifestation de l'esprit de libre-pensée que la 
Renaissance dewait faire germer se trouve dans l’œuvre 
de Rabelais. 

Mais l’auteur de Gargantua était un tempérament d’une 
puissance si exceptionnelle qu’il déconcerte un peu les 
lecteurs de son temps. On ne peut guère le suivre partout 
où s'étale sa large personnalité. Sa gaieté énorme, sa 
volonté de mystification trompent sur la véritable portée 
de son œuvre. Rappelons-nous que Montaigne le range 
encore parmi les auteurs « simplement plaisants' ». Il 
faisait pourtant des disciples. C’est à son influence qu’il 
faut certainement attribuer ce réveil de l'esprit gaulois, — 
étouffé et refoulé au début du siècle par l'admiration des 
modèles anciens*, — qui se manifeste vers 1553 et que nous 
avons déjà signalé dans la poésie. Pour concilier la gau- 
loiserie et l’'humanisme, on s’attache avec prédilection à 
l'étude des écrivains antiques dont le genre et l'esprit se 
rapprochent le plus du genre et de l'esprit gaulois : Ana- 
créon pour la poésie, Lucien pour la prose, — Lucien, 
spirituel et frondeur, irrespectueux, cette espèce de Parisien 
du ne siècle que les hommes de la Renaissance apparen- 
tèrent si souvent, du reste, à Rabelais? 

C'est ici que se place Tahureau. C’est un « pantagrué- 
liste » de marque, mais qui applique son pantagruélisme, 
non plus à des sujets comiques dont la burlesque enveloppe 
dissimule la substantifique moëlle, mais à des sujets sérieux 
qu’il égaye parfois d’un éclat de fire : car le rire est l'arme 
naturelle du bon sens, sûr de lui-même. 

Humaniste d’ailleurs, érudit au courant des philosophies 


1. Essais, chap. des Livres, 1, II, chap. x. 

2. Et aussi par l'influence de l'italianisme, élégant, raffiné et 
mondain. 

3. Voy. par exemple la préface de la traduction de Lucien publiée 
en 1584 par Philbert Bretip, où Rabelais est traité de « docte Lucien », 
et Tahureau lui-même, Étant sur la mort de Rabelais. 


30 JACQUES TAHUREAU. 


anciennes, fidèle lecteur de Lucien, dont il aime la har- 
diesse effrontée et derrière lequel il abrite souvent ses 
propres audaces!, il réunit ainsi en son talent les tendances 
dominantes qui commencent à se faire jour, à cette date 
de 1555, dans l'esprit d’un certain nombre de gens éclairés, 
bien équilibrés et de jugement sain. Le premier, — car 
ici, nous le verrons, il est vraiment un précurseur, — il 
leur donne une expression d'autant plus énergique et 
d’autant plus vivante qu’elles se sont affirmées en lui sous 
l'influence de sentiments et d'expériences personnelles. 
Quand les Dialogues paraissent, dix ans plus tard, le cou- 
rant qui se dessinait et dont il avait si lucidement aperçu 
la direction n’a fait que grossir et s’élargir. Il se trouve 
alors que cet ouvrage posthume prête une voix, — et c’est 
ce qui explique son succès, — aux aspirations intellec- 
tuelles d’une catégorie sans cesse croissante d'hommes 
sensés et indépendants, et nettement, quoique sans lour- 
deur, précise leur point de vue. 

Ce point de vue, c'est celui de l'esprit critique, car le 
terme n’est ici ni trop fort ni trop moderne. Nous sommes 
à la seconde période de la Renaïssance. A l'admiration 
fanatique des anciens commence à succéder la discussion 
et le libre jugement des idées d’abord acceptées avec un 
enthousiasme dévôt, et l’on se met à les examiner à la 
lumière de cette raison dont ils avaient enseigné l'usage. 

Tahureau avertit son lecteur qu'il s’est « du tout appuié 
sur le fondement de la raison et non point d'authorité 
humaine simplement forgée de quelque pauvre cerveau 
renversé* ». Il s'émerveille de voir tant de gens « délaisser 
un ferme et rassis Jugement pour donner plus de lieu à ce 
qu’on leur donne à entendre de main en main qu’à la 


1. Tahureau mentionne plusieurs fois Lucien; il cite l'Zcaromé- 
nippe (p. 126), dont il paraît s'être particulièrement inspiré pour 
tous ses développements relatifs à la critique des religions et des 
philosophies; le Timon (p. 134); le Prothée Pérégrin (p. 169). Il parle 
aussi (p. 120) de Tychiade, qui est un personnage du dialogue inti- 
tulé le Menteur ou l’Incrédule; enfin il s'inspire visiblement (p. 134) 
de l’Apologie pour ceux qui vivent aux gages des grands. 

2. Advertissement de l’autheur. Dialogues, p. xv. 


JACQUES TAHUREAU. 31 


pure et nette vérité, aimant mieux par ce moyen croire 
aux choses les plus fausses à crédit que par raison aux 
véritables* ». Et, pour sa part, il se propose de « suyvre 
la vraye voye qui guide tout droit au sentier de raison ». 

Et voici détruite la superstition de la science livresque, 
de la lettre imprimée : « Si nous voulions croire tous ce 
que nous voyons par escrit, enregistré comme histoire.…., 
il ne se trouverât point en Arcadie d’asnes plus magnif- 
quement oreillés que nous serions?, » déclare le Cosmo- 
phile. Voici renversé le respect pour les « auteurs approu- 
vés », « qu’on fait plus doctes cent mille fois à crédit qu'ils 
ne le sont{ ». Tahureau s'attaque à la grande idole du 
moyen âge, Aristote, qu'il poursuit d’une véritable haine, 
comme le spécimen le plus typique de ces vénérations 
obstinées : « Si Aristote avoit dit que la neige la plus 
blanche qui soit point au fort de l’hiver sus les coupeaus 
des montagnes fût noire, et que l’on entreprint de per- 
suader le contraire à un logicien, la luy monstrant au 
doit et à l'œil, encores clorroit il les yeux pour ne la voir 
point et frapant des pieds et jappant en chien, il s’opiniàä- 
treroit contre la vérité. » 

Mais il s’en prend aussi à la nouvelle idole de la Renaïs- 
sance, à Platon, qui, « estant monté au plus haut de la 
Quinte essence de sa folie, nous est allé forger de belles 
idées imaginaires et subtilement inventer des principes 
magistralement déduitsé ». Pour lui, il n’estime nul 
homme « tant parfait qu’il vueille jurer en luy comme en 
un dieu ». Les anciens ne doivent pas être révérés et 
admirés béatement. Tahureau ne se contente pas de 
reprendre les raisonnements de du Bellay contre les 
« mendieurs de latin » qui méprisent la langue française, 


1. Dialogues, p. 2. ; 

2. Ibid., p. 3. b 
3. Ibid., p. 123. 

4. Tbid., p. 152. 

5. Jbid., p. 161. 

6. Ibid., p. 160. 

7. Ibid., p. 152. 


32 JACQUES TAHUREAU. 


il pose toute la question des anciens et des modernes et la 
résout avec des arguments qui ressemblent d’une façon 
singulière à ceux que Fontenelle soutiendra 140 ans plus 
tard : « Ïl s’ensuivroit donq’, si nous voulons croire au 
dire de tels sots, que nature se fust abastardie depuis le 
tems de nos ancestres, ou que les écris se meurissent et 
se trouvassent meilleurs avecques le. cours des longues 
années!. » 

Il lui arrive évidemment, car il est érudit, de faire 
quelques citations et d’alléguer l'opinion de quelque 
ancien; mais c’est seulement lorsque cette opinion vient 
confirmer celle qu’il s’est librement formée; ce n’est pas 
parce qu’elle est ancienne, mais parce qu'elle est raison- 
nable. Comme il a soin de l'indiquer : « … Cicéron, 
duquel j'alléguerois pour le présent l’authorité, estant en 
cest endroit accompagnée de raison?. » — Et c'est déjà la 
méthode de Montaigne. 

Encore faut-il prendre la précaution de recourir au véri- 
table texte et ne pas se contenter de le prendre « en quelque 
aütre autheur qui en eût perverti le sens et après lequel 
on en jugeroit ainsi à crédit? ». Recommandation qui n’est 
pas encore banale ni superflue à cette époque, si l’on songe 
à tant d'auteurs de compilations diverses, si souvent copiées 
les unes sur les autres, sans aucune critique de sources : 
et en dépit des déclarations d'orthodoxie catholique 
que Tahureau accumule à la fin du deuxième Dialogue, 
c'est tout l'esprit de la Réforme qui perce sous ce désir 
hardi de discuter les termes mêmes des textes authentiques, 
des textes sacrés en particulier. 

A côté des autorités écrites et livresques, il est d’autres 
tyrans qui asservissent la raison de la plupart des hommes 
et contre lesquels Tahureau mène la révolte : ce sont les 
préjugés sociaux, les conventions mondaines. Il ne peut 


1. Dialogues, p. 167. 

2. Ibid., p. 166. 

3. Ibid., p. 128. — Il s’agit d’un texte du Deutéronome inexacte- 
ment cité et interprété par Pierre Turel dans le livre intitulé : La 
période du monde. 


JACQUES TAHUREAU. 33 


trouver assez de railleries impitoyables et de satires indi- 
gnées contre « les sottes opinions seulement approuvées 
par une longue coutume observée de cette grand’beste de 
plusieurs testes! »; toutes les « resveries mondaines » lui 
apparaissent comme « un songe fantastique et ridiculeï », 
et le Cosmophile, convaincu par son maître, se propose de 
« vomir du plus profond du cœur les enseignemens de 
ces sots et suspertitieus amis du monde ». 

Ainsi dégagée de toutes les entraves, la raison se dresse, 
-triomphante, en face des erreurs et des sottises. Tahureau 
apparaît comme soulevé d’un enthousiasme orgueilleux 
à se sentir émancipé des autorités qui tiennent encore la 
plupart des esprits en esclavage. Et ce sentiment commu- 
nique à son œuvre un accent vraiment très sympathique 
de jeunesse et d’ardeur : « C’est bien le plus grand plai- 
sir du monde, proclame-t-il, se voir exent d’une infinité de 
rêveries et foles opinions où l’on voit la meilleure partie 
des hommes estre envelopés!{. » Il rend grâce « à la haute 
et puissante nature de lui avoir donné cette sincérité d’es- 
prit qui ne le laisse aucunement surmonter par une infi- 
nité de foles opinions et faits irraisonnables® ». Et le Cos- 
mophile, prenant congé du Démocritic, le remercie de lui 
avoir découvert « un soleil tant cler et gracieus qu’il nesera 
Jour de ma vie que je ne m'en sente autant voire plus tenu 
à toi qu’à cellui là qui mesme a esté la cause de mon prin- 
cipal estre, duquel je ne tiens que cette-lourde masse ter- 
restre, et de toi le comble de la perfection et naïf conten- 
tement de mon esprité ». 

De là ces railleries mordantes, ce franc-parler rude et sans 
ménagement, ce rire de supériorité qui se fait entendre 
bien haut : c’est l’attitude d’un philosophe néophyte tout 
fier des progrès qu'il a réalisés. Et, somme toute, Tahureau 


1. Dialogues, p. 5. 

2. Ibid., p. 100. 

3. Ibid., p. 185. 

4. Ibid., p. 4. 

5. Ibid., p. 1. 

6. Diabgues, fin, p. 186. , 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 3 


34 JACQUES TAHUREAU. 


estun homme heureux. On retrouve dans sa parole quelque 
chose de l’ivresse qui animait l’éloquence de Rabelais dans 
la lettre de Grandgousier à Gargantua ; maïs, à ce moment, 
c'était l'ivresse de la science, de l’érudition insatiable et 
docile avidement puisée dans les livres. A présent une 
étape nouvelle est franchie : c’est l'ivresse de la raison ado- 
lescente qui essaye ses propres forces et s'émerveille de 
les trouver si vigoureuses et si hardies. 


4° La méthode. 


Par quelle méthode, après avoir fait table rase des opi- 
nions empruntées ou imposées, la raison va-t-elle s’élancer 
à la recherche de la vérité? Cette méthode, Tahureau ne 
la définit nulle part en termes exprès, mais il l’applique, ce 
qui vaut encore mieux, d’une façon très claire, quelquefois 
même un peu ostentatoire, afin qu’on la comprenne mieux. 

Elle peut être caractérisée par deux traits : c’est une 
méthode dialectique et une méthode expérimentale. 

Il s’agit d’abord de recueillir des faits sur lesquels on 
pourra raisonner et qui offriront aux jugements une base 
concrète et consistante. Le Démocritic recommande au 
Cosmophile « de bien noter au doitet à l'œil tout ce qui 
se présentera devant lui durant son voyage! ». Lui-même 
a été, avant sa retraite, curieux « de cognoistre les manières 
de faire des estats et nations étrangères? ». Il a beaucoup 
« estudié et couru », il a essayé de diverses professions, 
en amateur, pour connaître les hommes, les caractères et 
les tournures d'esprit différentes : « Je voulu tenter la 
voye des armes pour sçavoir comment on S'y gouver- 
noit3, » Et maintenant, retiré dans ses terres, il ne se 
contente pas de fréquenter quelques amis « pour remettre 
en mémoire les bons propos qu’'autrefois avons débatus 
ensemble ou bien pour en inventer d’autres tous frais ». 
Il accueille encore, sans enthousiasme, mais avec une 


1. Dialogues, p. 186. 
2. Ibid., p. 100. 
3. Ibid., p. 110. 


JACQUES TAHUREAU. 35 


curiosité ironique, des visiteurs d’une mentalité moins 
haute dont il tire « un merveilleux passe-temps ». Il les 
interroge, les pousse, leur « tire les vers du né »; « m’ac- 
cordant tantost à leur opinion, tantost leur repugnant un 
peu pour les mettre plus avant aux chams, j'en ai du plai- 
sir au possible! ». Ainsi, par la fréquentation des gens de 
toutes conditions, se complète sa collection de documents 
humains. De même Montaigne, dans son château, recevra 
avec plaisir des amis, « de ceux qu’on appelle des hon- 
nêtes et habiles hommes? », mais se plaira aussi, à l’occa- 
sion, à « conférer » avec des passants ou avec des gens de 
métier dont on peut tirer quelque enseignement*?; de 
même, il « prenait si grand plaisir à voyager..., ayant 
l'esprit tendu à tout ce qu’il rencontroit et recherchant 
toutes occasions d'entretenir les estrangers! ». 

Toutefois, la connaissance des choses et des faits, la 
pratique du monde ne suffisent pas et n’aboutissent à rien 
si elles ne sont accompagnées d’un « bon et entier juge- 
ment ». « À ce que je cognoi maintenant, confesse le Cos- 
mophile, j'eusse peu encore courir d'ici à trente ans, que 
je n’en eusse guère esté plus sage, cognoissant desjà bien 
que ce n’est pas le tout que de voir diversité de régions et 
contrées pour avoir l'esprit meilleur et que l'instruction 
d’un seul homme de bon jugement édifie plus en une 
heure que ne font tous les baragouins et divers langages 
de mille nations estrangères en dix ans5!% C’est pourquoi 
la méthode préconisée par Tahureau pour arriver à la 
vérité est essentiellement une méthode dialectique. 

Il s’agit de se placer directement en face des questions 
et de raisonner judicieusement en partant de définitions, 
de façon à poser nettement des principes clairs et précis 
d’où l’on déduit des conséquences justes : « Pour avoir 
parfaitement la cognoissance de quelque matière que ce 


1. Dialogues, p. 109. 

2. Montaigne, Essais, III, 3. 

3. Voy. sur ce rapprochement P. Villey, op. cit., Introd., p. 35. 
4. Journal de voyage de Montaigne, p. 154. 

5. Dialogues, p. 107. 


36 JACQUES TAHUREAU. 


soit, il faut premièrement commencer par sa définition, à 
celle fin que l’on cognoisse par cela quelle est la chose 
que l’on entreprend de traiter!. » Voici par exemple com- 
ment il applique ce procédé de discussion à la question de 
la médecine : 


Je te monstreroy aisément par exemple comme la pratique 
de la médecine n’est pas ce que tu pensois.. Considère donques 
que la théorique de quelque science que ce soit ne gist en autre 
chose qu’aux préceptes et enseignement que nous voyons en 
ceux qui sont estimez en avoir bien écrit; et la cognoissance 
de cela est propre et péculiaire seulement à une contemplation 
spirituelle. La pratique c’est, après avoir eu cette première et 
certaine cognoissance de l’art, le mettre en effet. et ce est le 
propre des choses extérieures et qui concernent volontiers un 
effet corporel. | 

Je t'en vai donner un exemple sus un peintre ou un archi- 
tecte : sçavoir la proportion des linéamens des traits, le juge- 
ment des couleurs, c’est le propre de l’art de la peinture, et 
quant à l’architecte, bien desseigner le plan, observer la cim- 
métrie de son édifice et autres telles choses enseignées par un 
tel art. Mais quant est de pourtraire quelque chose que ce soit 
dedans un tableau, le représenter au vif, luy accommoder ses 
couleurs au naturel, cela est véritablement la pratique de la 
peinture : ou bien de bastir un bel édifice, le faire commode, 
raporter au portail un beau frontispice, luy approprier ses 
chambres et escaliers et autres choses nécessaires, cela est 
pareillement la pr@tique de l’architecte. Mais de dire que l'effet 
de la peinture consiste à avoir veu diversité de pourtraits ou 
d’un architecte plusieurs beaus bârimens, cela est une chose 
absurde et du tout contraire à la vérité. 

Le CosmopuxiLe. — Je te le confesse bien quant à ces arts là, 
mais où seroit donq’ la pratique de la médecine? 

Le Démocriric. — Elle est à la disposition de leurs drogues, 
épices, herbes, racines et autres poisons meslez, desquels ils 
font misérablement languir ceus qui se veulent soubsmettre à 
leur merci. Et ceus qui disposent telles barbouilleries sont 
communément appellés apoticaires, et n’y a point d’autre pra- 
tique en leur art... 


1. Dialogues, p. 74. 
2. Ibid., p. 88-90. 


JACQUES TAHUREAU. 37 


.… Est il pas tant certain que s’il y a aucun qui entende l’art 
et règles de peinture ou d’architecture, soudain qu’il se présen- 
tera devant ses yeux quelque tableau ou édifice mal bâti, 
qu'aussi tost il jugera le défaut qui y est? Et non seulement 
sçaura faire cela, mais aussi 1l dira le moyen par lequel on le 
pourroit amender. Mais celuy qui a la cognoissance de cette 
piperie qu’ils appellent médecine, tant s’en faut que voiant un 
malade il puisse assurer le remède qui luy est propre, qu’à 
peine peut il juger de l’espèce et de la cause de sa maladie, et 
encores qu’elle luy soit toute notoire, il y perdra son latin... 


Ce qu'il fallait démontrer... La discussion est lestement 
. et plaisamment enlevée par une méthode quasi-socratique 
qui mène pas à pas l’auditeur, par une série d'exemples 
familiers, au but que le philosophe se propose. 


50 La morale. 


C’est à la question morale, bien entendu, que Tahureau, 
en vertu même de l’objet de son ouvrage, a fait l’applica- 
tion la plus complète et la plus serrée de sa méthode de 
raisonnement. Il commence par poser en ces termes, dès le 
début du premier Dialogue, la définition du bien et du mal: 


Puis gong’ que les choses mauvaises et qui n’apportent 
avecques soy aucun contentement sont à fuyr des hommes, il 
s’en ensuyt qu'aucune chose ne doit estre receüe entre eux, 
qui ne soit bonne ou plaisante; bonne, c’est à dire nécessaire et 
utile pour la conservation de leur estre et entretenement d’une 
politique qui signifie autant qu’en rendant le droit à un chä- 
cun on conserve en paix cette compagnie et société humaine, 
et pour le relais des travaux, ausquels outre les autres ani- 
maux créés de la nature les hommes sont plus sujets, l’on se 
relâche à quelque plaisir honneste et tellement modéré qu'il ne 
nous face priver de cela dequoy la nature nous a voulu pour- 
voir outre ses autres créatures : c’est la raison qui doit tout 
bien tenir la bride à ce plaisir, qu’elle ne le lâche aller à faire 
mille sottises et singeries, lesquelles, n’apportans avecques soy 
aucun contentement ni profit, ne sentent rien moins qu’une 
constance et perfection virilef. 


1. Dialogues, p. 5. 


LS 


38 JACQUES TAHUREAU. 


La définition est curieuse et significative et il suffit d’en 
développer les indications pour voir se préciser les traits 
essentiels de la morale de Tahureau. 

C’est d’abord une morale nettement positive et utilitaire. 
On comprend que, parti de cette définition, le Démoctritic 
n'ait que mépris et dédaigneuse pitié pour les divertisse- 
ments mondains, frivoles et inutiles, et, par conséquent, 
immoraux, et qu’en particulier il ne trouve pas assez de 
traits à lancer contre l'amour romanesque et passionné 
qui n’est plus une chose bonne et utile, mais une « com- 
mune sottise qui fait tant élongner l’homme de tout bon 
jugement qu’il en commet des actes du tout indignes de la 
créature raisonnable! ». 

Morale un peu terre à terre; on est obligé souvent d'en 
convenir. C’est la marque de l'esprit gaulois, — qui n’ap- 
paraît quelquefois que comme la forme inférieure de l’es- 
prit français, — de manquer un peu d’idéal et de railler, 
avec une goguenardise parfois déplaisante, les idées ou 
les sentiments auxquels il a peine à s’élever. Tahureau 
n'échappe pas à ce défaut : on peut craindre que dans ses 
attaques contre le platonisme il n’y ait quelque chose de 
cette disposition et qu’il n’ait critiqué surtout ce qu’il ne 
comprenait pas très bien. De même, il traite avec une 
désinvolture assez choquante, malgré les timides repré- 
sentations du Cosmophile bientôt converti, les désirs de 
gloire et d'honneur qui poussent les hommes de guerre à 
sacrifier leur vie : « Desquels je ne me sçauroi trop esba- 
hir, veu qu'il leur est advis qu'après estre morts ainsi, ils 
feront bien de plus belles gambades en l’air et en monte- 
ront quatre étages aux cieux plus haut que les autres, 
ainsi que pensoient ces anciens fous et menteurs de la 
Grèce et de Rome qui se forgeoient des héros et demi- 
dieux à poste pour avoir.esté possible bien batus ou tués 
de leurs ennemis?. » Il ne conçoit guère, d’une façon 
générale, que l’on préfère à l'existence ou au bien-être 
une aléatoire immortalité : « Une heure de louange que 


° 


1. Dialogues, p. 42. 
2. Ibid., p. 145. 


JACQUES TAHUREAU. 39 


lon reçoit durant la vie fait plus de bien à la personne 
que cent mille ans après la mort'. » Il ne semble pas 
atteindre facilement à la notion d’héroïsme, de l’abnéga- 
tion, à celle de l’ascétisme, à celle du mysticisme. Le sen- 
timent religieux, dans ce qu'il a de pur et de supérieur, 
lui semble totalement étranger. Il ne considère la religion 
que comme une « police » nécessaire à notre conservation, 
bonne pour « ce sot et inconstant vulgaire... auquel il est 
quelquefois necessaire de donner une bride pour le con- 
.traindre de faire par force ce a quoi les honnestes et braves 
espris sont guides par la vertuin. 

Et nous apercevons dans cette formule les deux autres 
traits caractéristiques de cette morale : elle est avant tout 
sociale et elle est profondément naturaliste. . 

« .… Qu’en rendant le droit à un châcun, on conserve en 
paix cette compagnie et société humaine? », tel est, nous 
l'avons vu, le vœu de Tahureau : définition toute positive, 
— scientifique, pourrait-on dire, et d'accord avec les théo- 
ries philosophiques les plus modernes, — d’une morale 
envisagée comme un « fait humain », comme la condition 
en même temps que le résultat, — conséquence d’une 
longue évolution, — de la vie et de la paix sociale. 

Lui-même d’ailleurs se pose en homme sociable et 
social et préconise cette attitude. Il blâme les misan- 
thropes, les « chahuans timonistes du genre humain ». 
En lui commence à se dessiner ce type de « l’honnête 
homme » qui sera l'idéal du xvue siècle : homme de 
bonne société,-sans nulle « lourde et grossière mélancolie 
d’asme », il n’est personne au monde « qui désire plustost 
compagnie, mais qu’elle ne soit point de ces gros butiers 
qui s’estiment sages® ». Car il faut avant tout fuir toute 
affectation. Cultivé, érudit même, comme il le prouve par 


1. Dialogues, p. 172. 

2. Jbid., p. 180. : 

3. Ibid., p. 5. Voy. la définition citée p. 49 de cette étude. 

4. Cf. par exemple Lévy-Brühl, La morale et la science des mœurs, 
Paris, Alcan, 1903. 

5. Dialogues, p. “46. 

6. Ibid., p. 103. 


40 JACQUES TAHUREAU. 


ses connaissances des littératures anciennes et modernes, 
il redoute sur toute chose de paraître pédant : « N'estoit 
de peur que j'auroi de me montrer affecté aux règles de 
ces maïistres aux arts, je te confonderoy tout ton argu- 
ment, comme n'estant point fait en manière ni en figure. 
Mais, pour laisser telle dispute à ces criars et jappeurs 
aristotéliques, je te montreray par un meilleur moyen ce 
que tu m'as répliqué n’estre aucunement contraire à mes 
parolles". » 

Il garde avec coquetterie une attitude aristocratique : 
c’est un gentilhomme éclairé, qui parle avec détachement, 
mais compétence, des sottises mondaines dontil estrevenu, 
non pas parce qu'il les aperçoit hors de sa sphère et au-des- 
sus de ses moyens, mais, au contraire, parce qu'il a cons- 
cience qu’elles sont au-dessous de sa dignité et de son 
mérite. Il dit sa pensée en toute liberté parce qu’il lui 
plaît d'exprimer sans fausse honte une opinion qu'il estime 
juste et bonne, mais sans intention moralisatrice, sans se 
poser en redresseur de torts et d’erreurs, « en prescheur 
et sévère évangéliste ». « Je ne délibère suyvre un tas de 
lourdaus superstitieux et philosophes renfrongnés qui 
veulent contrefaire des sages et graves enseigneurs?, » Il 
se propose, en publiant son ouvrage, de‘« recréer le loi- 
sir des hommes de sain et entier jugement ». 

Il est ami de la gaieté; il n’est pas de ceux qui « contre- 
font le lourdaut mélancolic et se montrent muets en une 
compagnie principalement quand il est question de dire 
son advis d’un bon propos ou prendre plaisir à quelques 
paroles entremeslées de facéties  ». Il est ami du plaisir, 
qui est aussi une chose utile, nécessaire pour « le relais 
des travaux » et que la nature elle-même nous commande 
de prendre : plaisir intellectuel, mais aussi plaisir phy- 
sique, qu’il définit par cette formule : « Nul ne doit appe- 


1. Dialogues, p. 68. 

2. 1bid., p. 45. 

3. Ibid., Advertissement de l’autheur, fin. 

4. Ibid., p. 48. : d 
5. Ibid., p. 5, loc. cit. : 


JACQUES TAHUREAU. 41 


ler plaisir, si ce n’est en temps qu’il délecte et chatouille 
l’un de nos sens ou que par iceux il puisse pénétrer jusques 
à nous recréer l’esprit'. » Définition très libérale, large- 
ment naturaliste et qui admet, bien entendu, l’amour au 
nombre des jouissances permises : non point ce sentiment 
ridicule, compliqué de mille subtilités, devenu une science 
et une mode grotesque qu'’affectent les mondains dans 
leur folie, mais cet instinct que la nature nous a donné 
« pour la conservation de l'espèce humaine », mais auquel 
nous ne devons nous abandonner, pour maintenir notre 
dignité d'hommes, qu'avec sagesse et mesure, — l’amour 
conçu comme « une amitié modérée et telle que la nature 
l’a donnée à chasq” animant de l’un et l’autre sexe et qui 
n'excède point les limites de raison? ». 

« .… Et quant est de moy, ajoute le Démocritic, ne me 
pense point stoïque jusques à là que je voulsisse mépriser 
une telle amour et si t’asseure bien qu’ayant rencontré une 
mignarde de mesme entendant le vray et naturel but de la 
couple amoureuse, je ne sache homme qui s’y donnast 
plus de plaisir, ne qui se baignast davantage à procréer son 
semblable que je feroy%. » Le ton devient gaillard et pail- 
lard et nous retrouvons le poète audacieux des Mignar- 
dises et des Baisers. Le Cosmophile, élève docile et 
enthousiaste comme toujours, renchérit dans le même 
sens : « Au lieu de tant de caresses, danses et sottes badi- 
neries qu’on a coutume de faire à l’endroit des femmes, 
j'ai délibéré que là où j'en trouverai à l'écart, m'efforcerai 
d'en prendre en folastrant ce que la nature nous a donné 
pour le contentement de l’un et de l’autre. 

«a DÉmocriric. — Tu comptes bien sans ton hoste, et si 
elle te refusoit? 

« CosmoPiLe. — Ne se tenir point esconduit pour la 
première fois. 

« DÉmocriric. — Voire, mais si elle en fait toujours de 
mesme ? 


1. Dialogues, p. 46. 
2. Ibid., p. 42. 
3. Ibid., p. 43. 


42 JACQUES TAHUREAU. 


« CosmoPHile. — Luy faire patarades et pratiquer le pro- 
verbe rustique : « Qui ne peut à un moulin aille à l’autre!. » 

C’est l’amour entendu à la gauloise et l’on entend reten- 
tir au travers de ces répliques un écho du rire de Rabelais. 

Tahureau aime la vie agréable, confortable : « Je veux 
vivre plus à mon aise qu’en un tonneau », répond le Démo- 
critic au Cosmophile qui lui propose Diogène comme 
modèle, et il trouve son patron Démocrite « bien trans- 
porté du cerveau, veu qu’estant de si grande et riche famille 
que son père peut bien sans se faire tort tenir une fois 
maison ouverte à tout l’exercite de Xerxe, il devint pauvre 
à la fin par sa folie, car il donna tout pour estre riche et 
de peur que ses biens ne l’enveloppassent entre tant de 
délices que cela le retirast de ses estudes et contempla- 
tions® ». Il n’est pas à craindre que l’amour de la philo- 
sophie eût emporté jamais Tahureau à de telles extrémi- 
tés : si son parti est celui des honnêtes gens et des gens 
sensés, c’est aussi, — par certains côtés et dans une limite 
raisonnable, — Je parti des bons vivants : « Je croi, con- 
clut-il, que ce sera le meilleur de nous donner du bon 
tems tandis que nous en avons le moienft. » 

Sa morale peut se résumer en effet par une formule qui 
s'applique d’ailleurs à toute une légion illustre d'excellents 
esprits français : c’est une morale du juste milieu. Rabelais, 
Montaigne, Molière surtout, La Fontaine, Voltaire, tous 
les écrivains qui sont les représentants de la tradition « gau- 
loise » ont adopté cette position. À égale distance de la 
folie et de l’austérité, ennemi de toutes les exagérations, 
persuadé que « la parfaite raison fuit toute extrémité® », 
réprimant par le rire toute singularité, tout ce qui excède 
la nature, des esprits comme ceux-là donnent une solide et 
sympathique impression de santé intellectuelle et d’équi- 
libre moral. : 


1. Dialogues, p. 53-54. 

2. Ibid., p. 153. 

3. Ibid., p. 152. 

4. Ibid., p. 140. 

5. Molière, Misanthrope, I, 1. 


JACQUES TAHUREAU. 43 


Ainsi, dans toutes les questions qu’il aborde, Tahureau : 
adopte d'emblée le moyen parti et s’y tient inébranlable- 
ment. C’est pour cela qu'il blâme les « lourdaus mélanco- 
lics » autant que les « muguets courtisans ». Il raille les 
batailleurs et les matamores, mais, « s’il advenoit d’avan- 
ture qu’il s’y fallut trouver [à la guerre], il adviseroit à 
_cette heure là quelle jambe il faudroit mettre devant... 
pour s'assurer d'avantage le cors » et il « s’y porteroit 
vaillan! ». Il méprise les folles cervelles des mondains 
occupés uniquement de leurs plaisirs, mais il blâme les 
stoïciens qui « commandent une manière de vivre aux 
hommes totalement impossible? ». Il enveloppe d’une 
même réprobation les impies et les fanatiques, « veu qu’il 
suffit de croire comme nos anciens pères sans s’opinià- 
trer tant à espouser des opinions qui font mourir les gens 
à crédit ». Autant il accable de ses sarcasmes les esprits 
trop dociles, respectueux jusqu’à la superstition des auto- 
rités et des opinions établies, « ceux que l’on peut bien 
dire estre irraisonnables quand ils ignorent la grande 
vertu et puissance de leur raison! », autant il s'élève 
contre ceux qui en abusent, contre les sceptiques qui, par 
un excès d’esprit critique, se plaisent à soutenir le pour et 
le contre : « Touchant ce que tu as dit de faire trouver une 
mesme matière bonne et mauvaise, je veux maintenir que 
cela est encore une' autre folie, car si une chose d'elle 
mesme est bonne, elle ne sçauroit estre mauvaise, ni au 
contraire, quoi qu'ils jappent et caquettent avecques toutes 
leurs fleurs, fleurettes et couleurs bigarrées de leur rhéto- 
rique. » Lui-même s'efforce de garder une attitude modé- 
rée, de ne pas heurter de front les opinions qu’il combat : 
« En se trouvant avecques gens de diverse sorte et autre 
opinion que la sienne, il faut s’accommoder à eux en de 
petites choses pour les gaigner et attirer à la cognoissance 


1. Dialogues, p. 148-149. 
2. Ibid., p. 168. 

3. Ibid., p. 181. 

4. Ibid., p. 3. 

5. Ibid., p. 157-158. 


44 JACQUES TAHUREAU. 


de plus grandes, de peur qu’en se monstrant de première 
abordée trop contraire à leurs fantaisies, ils ne rejettent 
du tout ce qu’en s’accommodant un peu à eux ils eussent 
bien pris, et en y prestant plus facilement l'oreille, 
avecques peu de peine entendu. » Il professe qu’il faut 
tenir compte des préjugés mondains, les suivre au besoin 
tout en les méprisant; par exemple, puisque « la folie des 
hommes est si grande qu'ils regardent plus à une petite 
différence d’habits..…., à une réputation vulgaire qu'aux 
vertus intérieures du dedans... », il conseille de « tenir 
bonne morgue ». Il faut être, en un mot, un homme 
social : Tahureau eût été, comme Alceste, du parti de 
Philinte. 

Évidemment, une morale comme celle-là ne s'élève pas 
toujours sur de très hautes cimes; elle rampe parfois au 
ras du sol. On peut trouver çà et là que cet ex-poète 
manque de poésie. Cependant, grâce à ce souci du juste 
milieu, il conserve dans la discussion une certaine allure 
détachée, assez élégante, infiniment moins puissante que 
celle de Rabelais, mais plus aristocratique, qui le préserve 
de nous apparaître comme un simple bourgeois prudent 
et vulgaire. Sa modération n’est pas de la timidité ou de la 
bassesse d'esprit : c’est de la mesure et du bon goût. Tahu- 
reau est un esprit français épris de clarté, de précision, de 
_ franchise, de bon sens, ayant horreur de l’emphase, de 

l'affectation, de l’exagération. On devine alors et l’on 
comprend la position qu’il a prise dans les principales 
questions qui agitaient les esprits en ce milieu du 
xvie siècle et particulièrement celle de l’italianisme. 


É. Bescu. 
{À suivre.) 


1. Dialogues, p. 151. 
2. Ibid., p. 83. 


LES 


ROMANS DE CHEVALERIE 


EN PROSE. 


L'intéressant article sur les Adaptations en prose des 
chansons de geste que M. Besch a publié dans cette Revue! 
m'a fait penser que peut-être un tableau de tous les 
romans de chevalerie imprimés que j'ai dressé naguère ne 
serait pas dépourvu d'intérêt. Je l’ai donc soigneusement 
revu, et avec l'addition de quelques commentaires je le 
livre à la critique bienveillante de mes confrères. Les 
quatre colonnes du tableau ci-après donnent : 1° le titre 
du roman; 2° la date et le lieu de sa première impression; 
3° la date de sa composition ; 4° la source dont il provient. 
Pour la date d’impression, j'ai soumis les données de 
Brunet de Scott?, de Martinville à un contrôle rigou- 
reux en profitant des recherches typographiques de Pelle- 
chet, Picot, Proctor, Renouard$ et d'autres. Pour les 
colonnes 3 et 4, je me suis borné à enregistrer les conclu- 
sions des ouvrages qui font autorité pour chacun des 
romans en question. 


1. Revue du XVI: siècle, t. III (1915), p. 155-181. 

2. Dans l’Essai de classification des romans de chevalerie, 1870, 
par A.-F. Didot (voir l’Introduction, p. xvi). Scott avait été un des 
auxiliaires de Brunet dans la revision de la dernière édition de son 
Manuel. 

3. M. Pellechet, Catalogue général des incunables des bibliothèques 
publiques de France, 3 vol. parus, 1897-1909; E. Picot, Catalogue 
des livres composant la bibliothèque de feu M. le baron James de 
Rothschild, 3 vol., 1887-1893; R. Proctor, An Index to the early. 
printed books in the British Museum, 3 vol., avec suppléments, 1898- 
1902; Ph. Renouard, Imprimeurs parisiens. depuis l'introduction 
de l'imprimerie à Paris (1470) jusqu'à la fin du XVI- siècle, 1898. 


LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


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LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


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LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


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LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


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LES ROMANS DE CHEVALERIF EN PROSE, 


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LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


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LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 57 


On sait que la grande majorité des romans de chevale- 
rie en prose fut composée pendant la seconde moitié du 
xvesièclé. Mais les plus anciens sont bien antérieurs à cette 
époque. Déjà, dès les premières années du x siècle, on 
avait commencé à mettre en prose les romans de la 
Table Ronde, et de 1215 à 1230 Lancelot, le Saint-Graal, 
Merlin, Perceval et Tristan, après un ou deux remanie- 
ments, avaient pris la forme qui fut rendue définitive plus 
tard par l'imprimerie. Ces versions en prose étaient pro- 
duites sous la même influence que les poèmes dont elles 
dérivaient, celle de l’amour courtois à laquelle nous 
devons la poésie lyrique des trouvères et la première par- 
tie du Roman de la Rose que Guillaume de Lorris com- 
mença probablement sous la régence de Blanche de Cas- 
tille (1226-1236). A la même période appartient la rédaction 
en prose du Roman de Thèbes, dont le point de départ 
est une compilation composée entre 1223 et 1230 qui fut 
imprimée au xvi* siècle sous le nom d’Edipus. La seconde 
moitié du xie siècle est représentée seulement par 
Alexandre le Grand, traduction de l’Historia de praeliis, 
qui dut son succès dans une grande mesure à celui du 
célèbre roman en vers, le Roman d'Alexandre. 

Cinq romans entre ceux qui furent imprimés plus tard 
étaient composés au x1v* siècle : Les quatre fils Aymon, 
Giron le Courtois, Meliadus, Berinus et Mélusine. 
Celui-ci, qui fut écrit par Jean d’Arras pour Jean, duc de 
Berri, date de 1387-1393. Giron le Courtois et Meliadus, 
qui représentent respectivement la seconde et la première 
partie du poème de Palamède, sont assignés, l’un à la 
première, l’autre à la seconde moitié du siècle. La date 
de la composition de Berinus n’a pas été déterminée avec 
précision, mais, puisqu'il contient des éléments grecs et 
orientaux, il est permis de conjecturer qu’il appartient au 
premier quart du siècle, c’est-à-dire à une époque où l’on 
faisait encore les projets d’une croisade. Finalement, Les 
quatre fils Aymon, ou Renaud de Montauban, le plus 
ancien représentant en prose des chansons de geste, date 


58 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


de la fin du siècle, soit de ces années de fêtes perpétuelles 
qui précédèrent la folie de Charles VI, soit, un peu plus 
tard, de la période de trêve avec l'Angleterre. 

La’ première moitié du xve siècle, pendant que le 
royaume était déchiré par la guerre civile et étrangère, 
n’était guère propice ni à la littérature, ni à cette oisiveté 
que demande la lecture de longs romans. Ce ne fut que 
vers 1450, l’année de l’expulsion des Anglais de la Nor- 
mandie, que la mise en prose des romans de chevalerie 
prit un nouvel essor. Pierre de Provence fut rédigé en 
1453; Huon de Bordeaux en 1458; Galien rhétore est à 
peu près de la même date. Mais ce fut à la cour de Bour- 
gogne, sous Philippe le Bon, que ce genre de littérature 
commença à foisonner. C’est à Raoul Le Fèvre, l’aumô- 
nier du duc, que nous devons Jason et Médée (vers 1450) 
et le Recueil des histoires de Troye (1464). Ce fut son 
bibliothécaire et copiste, Daniel Aubert, qui remania vers 
1450 cette encyclopédie de la chevalerie, Perceforest, et 
qui rédigea, ou plus probablement écrivit, le roman des 
Trois fils de roi (1463). C'était un autre de ses copistes, 
Jean Wauquelin, qui « dérima » Gérard de Roussillon 
(1447) et La belle Hélène. 

A la fin du xve siècle, presque tous les romans de che- 
valerie que nous connaissons par l'imprimerie avaient été 
mis en prose. Je ne connais que trois rédactions en prose 
qui datent du xvie siècle : Richard sans peur (vers 1535), 
Flores et Blanchefleur (vers 1550) et Guillaume de 
Palerme (vers 1550), Turpin (1527), Mabrian (1525 ou 
1526) et Meurvin (1540) sont des œuvres originales. 

Quel fut le premier roman de chevalerie imprimé? 
Probablement Pierre de Provence, dont le princeps, 
sorti des pressès de Bartholomé Buyer à Lyon, est porté. 
par Mile Pellechet à la date de 1472. Puis viennent les 
deux œuvres de Raoul Le Fèvre : le Recueil des histoires 
de Troye et Jason et Médée, tous les deux sans lieu ni 
date, mais maintenant reconnus comme imprimés à 
Bruges par Colard Mansion vers 1476 (Hain-Copinger, 


LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 59 


Blades, Proctor) ou selon l'autorité la plus récente, 
M. Gordon Duff, en 1477. Il faut ajouter que le Recueil 
est certainement antérieur à Jason et Médée et qu'il est 
même possible que l'édition lyonnaise de celui-ci par 
Philippi et Reinhard, qui exerçaient de 1477 à 1482, soit 
antérieure à l’un et à l’autre. 

Il y a trois romans dont la première édition porte la 
date de 1478 : Mélusine, dont l'impression fut terminée 
au mois d'août par Steinschaber de Genève, Fierabras, 
qui sortit des mêmes presses le 28 novembre, et Baudoin 
de Flandres, imprimé à Lyon par Buyer. Un peu plus 
tard viennent Ponthus et la belle Sidoine, imprimé avec 
les mêmes caractères que Mélusine et Fierabras, la Des- 
truction de Jérusalem et Apollin de Tyr, tous les deux 
imprimés à Genève vers 1480, et Les quatre fils Aymon, 
attribué à une presse lyonnaise et assigné aux années 
1480-1485. En 1484, selon Proctor, Pierre Schenck 
imprima Clamadès à Vienne; à Lyon, Valentin et Orson 
fut imprimé par Maillet en 1489, Robert le Diable par 
Maréchal et Chaussard en 1496, et Bertrand Du Guesclin 
par un imprimeur inconnu après 1480. Passant du sud au 
nord, Jean le Bourgeois inaugura à Rouen les romans de 
la Table Ronde avec Lancelot en 1488 et Tristan en 1489, 
celui-là en association avec Jean du Pré. Le même Jean 
du Pré, associé avec Pierre Gerard à Abbeville, après 
y avoir imprimé la Somme rurale de Boutillier et la 
magnifique édition de la Cite de Dieu en 1486, couronna 
son entreprise dans cette ville en 1487 par le princeps des 
Neuf Preux. 

Ce ne fut que dans la dernière décade du xv* siècle que 
Paris prit part à l'impression des romans de chevalerie, 
et jusqu’à 1500, année qui vit Les prouesses d'Hercule 
sortir des presses de Michel Le Noir. le seul éditeur était 
le libraire Verard; ses publications furent Cleriadus 
(1495), Merlin (1498), Ogier le Danois (1492-1499) et 
Galien rhétoré (1500). Reste à noter Paris et Vienne, 
imprimé à Anvers par Gerard Leeu en 1487, et Olivier 


\ 


60 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


de Castile, qui sortit en 1482 d’une presse qui n’a pas été 
identifiée. 

Ainsi, avant la fin du xve siècle, on avait imprimé vingt- 
quatre romans de chevalerie en prose, dont quelques-uns 
plusieurs fois. Douze suivirent pendant les années 1501- 
1515; vingt-sept datent du règne de François Ier et quatre, 
c'est-à-dire Gérard d’'Euphrate (1549), Geoffroy à la 
grand dent (1549), Guillaume de Palerme (1552) et Flores 
et Blanchefleur (1554), parurent sous Henri Il. 

Tant à Paris qu’à Lyon, il y avait des librairies qui se 
spécialisaient en ces romans. A Paris, c’étaient surtout 
deux maisons, qui portaient comme enseignes, l’une l’Écu 
de France, où exercèrent Jean Trepperel et sa veuve, Jean 
Jehannot, Alain Lotrian et Nicolas Chrestien, et l’autre 
l'Image de Saint-Nicolas, tenue successivement, à partir 
de 1530, par Jean de Saint-Denys et sa veuve, Pierre Ser- 
gent (tous les trois associés avec Jean Longis), Jean Bon- 
fons, qui épousa la fille de Sergent, et son fils Nicolas. 
Toutes les deux étaient situées dans la rue Neuve-Notre- 
Dame. A Lyon, les deux libraires-imprimeurs qui édi- 
taient le plus de romans de chevalerie étaient Claude 
Nourry (1499-1532) et Olivier Arnoullet (1517-1558). 

D'après le nombre des éditions, les romans les plus 
populaires étaient Fierabras, Les quatre fils Aymon et 
Pierre de Provence. De Fierabras, j'ai compté quinze 
éditions jusqu’à 1536, dont huit furent imprimées à Lyon 
et trois seulement à Paris. Notez qu’à partir de 15or on 
lui donnait le titre de Conqueste du grand roy Charle- 
magne des Espagnes et les vaillances des douze pairs de 
France. Et aussi celles de Fierabras. Pierre de Provence 
fut imprimé douze fois dans la même période, quatre 
fois à Lyon, deux fois à Rouen et deux fois à Paris. Mais 
le plus populaire de tous était Les quatre fils Aymon qui, 
à Ja fin du règne de François Ier, avait été imprimé au 
moins dix-huit fois. Les cinq premières éditions sor- 
tirent des presses lyonnaises. Puis Paris s’en empara, et 


LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 6: 


de 1506 à 1525 cinq éditions en sortirent de ses presses. 

Pour la quatrième place, il y a deux concurrents, Mélu- 
sine et Artus de Bretaigne, chacun avec dix éditions 
depuis 1478 jusqu’à 1550. Un peu moins nombreuses sont 
les éditions de Baudoin de Flandres, Galien rhétoré, 
Valentin et Orson, Ponthus et la belle Sidoine, Ogier le 
Danois, Robert le Diable et Huon de Bordeaux, qui fut 
imprimé relativement tard, c’est-à-dire en 1513. 

Toutefois, il ne faut pas accepter le nombre des édi- 
tions qui nous sont parvenues comme indice infaillible de 
la popularité relative de ces romans. Puisqu’il y en a qui 
sont représentés par un seul exemplaire, il est bien pos- 
sible qu’il y en eut d’autres qui ont complètement dis- 
paru. Huon de Bordeaux, par exemple, dont les impres- 
sions de 1513 à 1550 (même en comptant une de Rouen 
sans date et une de la presse parisienne de Jean Bonfons, 
qui exerçait de 1547 à 1568) ne montent pas au-dessus de 
six, était, en raison de la place qu'y occupe la magie, très 
populaire. Il est même cité par Montaigne (Essais, I, 25) 
avec Lancelot et Amadis comme type de ces fatras de 
livres à quoi l'enfance s'amuse. Il trouve place aussi avec 
Robert le Diable, Fierabras et d’autres livres de « haute 
fustaye » dans le Prologue de Pantagruel. 

Les passages de Rabelais qui se rapportent aux livres 
de chevalerie ont été soigneusement notés et commentés 
par M. Plattard dans son Œuvre de Rabelais. La seule 
observation que je ferai là-dessus c’est que le roman des 
Quatre fils Aymon, pour lequel Rabelais semble avoir eu 
une spéciale affection, fut publié à Lyon trois fois par 
Claude Nourry, l’imprimeur de Pantagruel, en 1506, en 
1526 et en 1531, et une fois, en 1539, par son successeur, 
Pierre de Sainte-Lucie. C’est peut-être le commerce avec 
Nourry qui a détourné Rabelais des romans de la Table 
Ronde, sous l'influence desquels il avait composé ou réé- 
. dité Les grandes et inestimables Cronicques, vers les 


1. P. 1-11. 


62 LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 


romans fondés sur les chansons de geste qui ont plutôt 
inspiré Pantagruel\. 

Les grands romans de la Table Ronde ne furent jamais 
populaires dans le vrai sens du terme. Gardant toujours 
leur appareil somptueux de gros in-folio, ils n’étaient 
achetés que par de grands seigneurs et dames ou par de 
riches bourgeois. Mais ceux d’entre eux qui avaient la 
‘plus grande vogue étaient décidément Lancelot, Merlin 
et Tristan, dont le premier fut imprimé six fois avant 
1550 et les autres cinq fois. Giron le Courtois fut imprimé 
trois fois. Il n’y eut qu’une seule édition de Perceval, 
imprimé en 1530, et je n’en trouve que deux du Saint- 
Graal, de Perceforest et de Meliadus. Le Petit Artus, 
qui se rattache au cycle par un lien purement artificiel, 
est la seule exception. Imprimé dans un format moins 
coûteux que les in-folio, il acquit une considérable popu- 
larité et atteignit le nombre respectable de dix éditions. 

M. Besch a démontré que les romans de chevalerie en 
prose portent les empreintes de deux caractères, caractère 
de rédaction cléricale et savante et caractère d'esprit 
bourgeois. C’est en effet que pendant la seconde moitié 
du xve siècle, période durant laquelle la plupart des 
rédactions en prose des chansons de geste et des romans 
d'aventure eurent lieu, l'influence de la bourgeoisie allait 
croissant. Une des bases de la politique de Louis XI était 
la création d’une aristocratie bourgeoise qui devait servir 
comme de contrepoids à la puissance des grands sei- 
gneurs féodaux. Grâce à leur prospérité croissante, les 
bourgeois achetèrent les terres des gentilshommes ruinés, 
bâtirent des châteaux et des hôtels et devinrent des 
mécènes, des artistes et des gens de lettres. Ainsi leur 
esprit pratique et positif influa sur les romans et en déter- 
mina en quelque mesure le caractère. 

Dès le commencement du xvie siècle, la mise en 


1. Voir W.-F. Smith, Rabelais in his writings. Cambridge, 1918, 
p. 20-21. ° 


LES ROMANS DE CHEVALERIE EN PROSE. 63 


prose des anciens romans poétiques qui avait foisonné 
pendant un demi-siècle cessa subitement. Les romans en 
prose qui existaient continuèrent à être imprimés, mais 
on ne fit pas de nouvelles rédactions. La seule exception 
pour le règne de François Ier est Richard sans peur, qui 
eut quelques succès. M. Plattard'! a déjà parlé du curieux 
document provenant de la bibliothèque de Berne qui a 
été publié par Léopold Delisle. C'est un inventaire, 
dressé en 1533, des livres de Jacques le Gros, un bourgeois 
notable de Paris qui était évidemment un collectionneur 
des romans de chevalerie. En tête du catalogue figurent 
les romans de la Table Ronde, probablement parce qu'ils 
étaient des in-folio : Perceforest, Meliadus, Tristan, Lan- 
celot, Giron le Courtois, Merlin et, plus bas, Perceval. 
Quelquefois deux romans sont réunis, comme Jourdain 
et Morgant, Doolin et Fierabras, Les quatre fils Aymon 
et Ogier, Guérin et Maugist. 11 y a des manuscrits à côté 
des imprimés, tels que Gérard de Fraste, que Delisle a 
identifié avec le ms. français 12291 de la Bibliothèque 
nationale, et Geoffroy à la grant dent, dont ni l’un ni 
l’autre n'était imprimé en 1533. Jacques le Gros possédait 
aussi les trois premiers livres de l’Amadis de Gaule en 
espagnol. Ce ne fut que sept ans plus tard que la traduc- 
tion française du premier livre fut publiée par Herberay 
des Essarts. Notre amateur possédait aussi, ce qui cons- 
titue son vrai titre à l’immortalité, un exemplaire de Pan- 
tagruel. C’est, comme on sait bien, la première mention 
du livre de Rabelais. 
A. TiLLey. 


1. L'Œuvre de Rabelais, p. 3-4. 
2. Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de lPIie-de- 
France, t. XXIII (1896), p. 29,6. 


« 


UNE PRÉTENDUE CONSPIRATION EN 1977. 


L'AFFAIRE 


DU 


BARON DE VITTEAUX 


L'épisode dont nous allons nous occuper est sympto- 
matique de l’état des esprits en France après trois ans de 
règne de Henri III. Le jeune roi avait eu pour favori un 
certain Louis de Bérenger, s' Du Guast, qui, avant d’être 
assassiné en 1575, lui avait inculqué les principes de 
Machiavel : diviser pour régner. La première partie du 
précepte avait porté ses fruits : jamais la France n'avait 
été plus divisée. Quant à régner, c'était une autre affaire 
et Henri III n’y parvint jamais. Il avait deux méthodes 
qu’il employait alternativement : il supprimait s’il le pou- 
vait par violence les hommes qui lui portaient ombrage, 
comme il fit à la Saint-Barthélemy ou avec les Guises; ou, 
en cas d’impossibilité, il se faisait doux et conciliant et 
cherchait à amadouer les pires coupables en récompen- 
sant sans mesure leurs méfaits et leur rébellion. Il ne s’est 
point encore, à notre connaissance, trouvé d’auteur pour 
prôner la politique de Henri III. 

En 1577, l'État était encore sous le coup d’une crise qui 
ne s'était apaisée que par la mise en pratique du second 
procédé dont nous venons de parler. Deux ans avant, en 
septembre 1575, le duc d’Alençon, frère du roi, s'était 
échappé de la cour malgré une surveillance étroite, s'était 
mis à la tête du parti des politiques, avait levé des troupes 
et fait sa jonction près de Moulins avec le prince de 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 65 


Condé, le duc Casimir et le vicomte de Turenne, révoltés 
comme lui. Les troupes protestantes jointes aux siennes 
montaient à 30,000 hommes. La cour, affolée et sans res- 
sources à la suite des prodigalités du roi, avait dû signer, 
à la fin de 1576, la honteuse paix qu’on appela « la Paix 
de Monsieur », qui récompensait les rebelles et leur 
accordait des avantages comme jamais bon serviteur n’en 
avait obtenu. On peut penser que derrière les sourires, 
Henri III cachait ses rancœurs et ne songeait qu’à 
reprendre ce qu'il avait donné. Dans le parti vainqueur 
on s’en rendait bien compte et la méfiance était extrême. 

C'est au milieu de cette ambiance inquiète que se 
répandirent, dans le courant de novembre 1577, certains 
bruits de complot. La rumeur, vague d’abord, se précisa 
assez rapidement et parvint aux oreilles du roi qui s’en 
montra vivement ému. On prétendait que le duc d’Alen- 
çon, le propre frère du roi, tramait contre lui une nou- 
velle conspiration tendant non seulement, comme en 
1575, à se révolter contre son autorité, mais à l’assassiner 
pour usurper Le trône. Les coupables faisaient, disait-on, 
partie de la maison du prince et le principal était un cer- 
tain baron de Vitteaux que sa réputation de spadassin 
désignait aux soupçons. 

Guillaume Du Prat, baron de Vitteaux, appartenait 
pourtant à une famille jouissant de la considération de 
tous : il était le petit-fils du célèbre cardinal Antoine Du 
Prat, ministre et chancelier de François Ier, qui avait 
acquis de grandes richesses et n’était entré dans les ordres 
qu'après son veuvage; son père, Antoine II Du Prat, et 
sa mère, Anne d’Alègre, avaient eu plusieurs enfants; il 
était le troisième et portait le nom de la seigneurie de 
Vitteaux que sa mère avait apportée en dot en se mariant. 
Il était né un peu après 1540 à une date qu'on ignore, 
avait fait ses études à l’Université de Paris! et figurait 


1. Dans son intéressant ouvrage Une famille : les d’Alègre (Paris, 
1914, in-8°), M. Pierre de Vaissière rencontre au cours de son récit 
ce baron de Vitteaux qui se trouve lié si intimement à l’action qu’il 


REV. DU SKIZIÈME SIÈCLE. VI. 5 


66 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


parmi les gentilshommes du duc d'Alençon, le frère de 
Henri III. Brantôme, qui adoraïit les bretteurs, se lia avec 
lui d’une vive amitié et nous le dépeint comme un petit 
homme terrible au combat, poursuivant méthodiquement 
ses vengeances, ne pardonnant jamais et passé maître en 
fait de ruses et de guet-apens. A vingt-cinq ans il avait 
déjà plusieurs meurtres sur la conscience. Sa première 
agression, en janvier 1569, avait été contre M. de Meil- 
haud, qu’il avait voulu tuer pour venger son frère, Fran- 
çois Du Prat, baron de Thiers, tombé sous l'épée dudit 
Meilhaud. Il manqua son coup, fut arrêté et réussit à 
s'évader de la Conciergerie. En janvier 1570, un an après, 
nous le retrouvons à Toulouse menant joyeuse vie, se 
grisant copieusement en compagnie d’un certain baron de 
Soupex qui, en manière de plaisanterie, lui assèñe sur la 
tête un coup de chandelier qui fait couler le sang. 
Quelques jours après, les deux convives dégrisés se ren- 
contraient, mettaient l'épée à la main et le baron de Sou- 
pex demeurait mort sur la place. Vitteaux dut s'échapper 
déguisé en damoiselle. Vers la fin de 1571, Vitteaux a une 
nouvelle vengeance à assouvir : le jeune Pierre Du Prat, 
âgé de quinze ans, son plus jeune frère, est page du duc 
d'Alençon et sous les ordres du sieur de Gonnelieu, écuyer 
du duc; pour un motif que nous ignorons, ce Gonnelieu 
tue le jeune Pierre Du Prat et voilà Vitteaux de nouveau 
en campagne pour venger le pauvre enfant. Au commen- 
cement de 1572, Gonnelieu chemine sur la route de 
Picardie, Vitteaux le rejoint et le tue sans explication. 
Puis c'est le tour de M. de Meilhaud, qui avait échappé 
une première fois, de tomber sous les coups du terrible 


est amené à en dresser une biographie assez complète et des plus 
curieuses. Sur l’un des épisodes de la vie du personnage, nous avons 
trouvé aux manuscrits de la Bibliothèque nationale quelques pièces 
que nous croyons inédites; elles nous ont permis de compléter par 
quelques détails l’histoire de la prétendue conspiration de 1577 et 
de l'expédition de M. de Charny, dont M. de Vaissière parle à la 
page 185 de son livre, et que nous avions eu nous-même à traiter 
dans un travail précédent (Bussy d'Amboise et M=° de Montsoreau). 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 67 


baron; Du Guast, le favori de Henri III, était le grand 
ami de Meilhaud, il en veut mal demort au meurtrier. Voilà 
une autre querelle allumée et, quelque temps après, on 
trouvera Du Guast assassiné dans son lit et mourant en 
accusant Vitteaux. Et cette existence d’assassin continue, 
avec des attaques à main armée, des extorsions d’argent 
par menace, des enlèvements et autres violences. Tel était 
l’homme que l’on représentait à Henri III comme cons- 
pirant contre sa vie. 

Le roi effrayé augmenta sa garde, ordonna les recherches 
les plus sévères, et l’homme qu’il chargea de cette enquête 
fut Antoine Du Prat, seigneur de Nantouillet, le prévôt 
de Paris, qui tenait avec honneur cette importante place 
depuis 1553. 

Ce choix de prime abord pouvait tauser quelque sur- 
prise, car Antoine Du Prat était précisément le propre 
frère du baron de Vitteaux. On savait même qu’en 1573, 
au retour du siège de La Rochelle, Du Prat avait puissam- 
ment contribué à sauver son frère de l’échafaud à la suite 
d’un des nombreux meurtres dont on l’accusait!. Du Prat 
fit son enquête et, sans avoir pourtant aucune preuve en 
mains, conclut nettement aux poursuites contre son frère. 
1] prétendaittenir les fils d’une véritable conjuration contre 
la vie du roi. Henri III, ne doutant plus alors du dan- 
ger qu'il courait et cédant aux instances de ses mignons, 
avant même que l'enquête eût donné des résultats sérieux, 
fit arrêter et conduire à la Bastille plusieurs des favoris 
de Monsieur et en première ligne La Châtre? et Bussy 
d'Amboise. Quant au baron de Vitteaux, sans chercher 
à se disculper, il prit le parti le plus sage et disparut sans 
qu’on eût pu le joindre. 


1. Brantôme, vol. VI, p. 333 (édit. de la Société de l’Histoire de 
France). 
2. Claude de la Châtre, né en 1536, gouverneur du Berry, maré- 
chal de France sous la Ligue, mort en 1614. 
3. Louis de Clermont d'Amboise, sieur de Bussy, alors l’amant de 
la reine Marguerite, le célèbre héros du roman de Dumas : La dame 
* de Montsoreau. 


68 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


Ce trait d’une vertu antique, ce prévôt de Paris foulant 
aux pieds ses affections familiales et poursuivant son 
propre frère, par sentiment du devoir, par fidélité à son 
roi, forcent, semble-t-il, l'admiration. 

Les secrétaires du roi se mirent hâtivement à l'ouvrage 
et rédigèrent un ordre de courir sus au coupable avec une 
prolixité, une profusion de considérations, de prescrip- 
tions, de sanctions qui montrent toute l'importance que 
le roi attachait à la capture du fugitif!. 


1. Voici cette pièce in-extenso : 

« Henri..., à notre amé et feal, salut et dillection. 

«a Comme il nous ayt esté rapporté par personnes dignes de foy 
que le baron de Viteaux, homme mal famé et qui est accusé de 
plusieurs homicides notoires à un chacun, par lui malhgureusement 
commis et perpétrez, ayt delibéré en augmentant de plus en plus 
ses maléfices d’atempter en notre propre personne, de quoy il s’est 
luy mesme déclaré à personne et le nous a rendu, et soyt ainsi 
qu'il ne se puisse rien entreprendre de plus meschant et malheu- 
reux en ce inonde; et que tel comme d’actentat à la personne du 
roy et prince souverain tel que Dieu nous a faict estre a esté de tout 
temps jugé digne de sevère pugnition, non seullement anvers celluy 
qui se seroit mis en debvoir de l’exécuter, mais aussy envers celluy 
qui l’auroit pansé et projecté en son cœur comme chose directement 
contraire à l’ordre de nature et commandement de Dieu qui est de 
aymer, obeyr et révérer son souverain, sçavoir faisons que nous 
desirons pour ceste considération et aultres grandes qui sont à pen- 
ser sur ung tel faict que ledict baron de Viteaux puisse estre pris 
et appréhendé affin d’aprofondir la vérité de ce faict et qu’il en soit 
ordonné par justice ainsy qu'il se trouvera raisonnable. Pour la 
grand confiance que nous avons en vostre personne et l'affection 
que nous sçavons que vous portez à nous, nostre conservation et 
nostre service, vous avons, d'autant que ledit baron de Viteaux est 
tousjours grandement acompaigné, et se retire en lieux fortz et bien 
muniz, donné et donnons la charge et le commandement de le 
poursuivre et faire poursuyvre avec telles forces de nostre gendar- 
merye et gens de pied que verrez bon estre et que vous pourrez 
assembler en tous les lieux et endroictz où il se pourra retirer. Des- 
quels nous vous donnons plains pouvoirs, puissance et auctorité de 
forcer et prendre d'assault, tant qu’il puisse estre appréhendé vif ou 
mort, et à cest effect nous vouilons et entendons que vous requerez 
les gouverneurs et licutenants généraux de nos provinces de vous 
faire assister de forces d’artillerye, monitions et de toutes aultres 
choses qui vous seront nécessaires. Semblablement nos baillis séné- 
chaulx ou leurs lieutenants et les communaultez des villes ausquels 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 69 


L’en-tête, « Henri, à notre amé et féal … salut et dilec- 
tion …, etc. », laisse en blanc le nom du destinataire, ce 
qui nous porte à croire qu'il en fut fait plusieurs expédi- 
tions pour les différentes directions qu'avait pu prendre 
le baron de Vitteaux. L'une des premières qui dut partir 
prit sans doute la route de Dijon, capitale de la province 
de Bourgogne, où était situé le château de Vitteaux!. Le 
20 novembre, l’ordre arrivait discrètement à Dijon?. - 

Le comte de Charnyÿ, lieutenant général pour le roi en 
cette province, prit aussitôt ses informations et apprit 
qu’en effet le baron de Vitteaux venait d’arriver secrète- 
ment en son château. Il donna immédiatement au capi- 


vous commanderez et qu’ils auront à exécuter en cest endroict. Leur 
mandant et ordonnant très expressément de vous assister de tous 
leurs moyens sans y en espargner aucun. Surtout qu'ilz desirent 
nous obeyr et complaire, et craigndre ce faisant autrement d’encou- 
rir nostre indignatiou. Nous vous donnons plain pouvoir, puissance 
et auctorité d’assembler en tous endroicts où besoin sera les com- 
munes pour ayder à la capture dudit baron. Déclarant ceulx qui ne 
vous assisteront en cest affaire selon que nous l'entendons et qui le 
retireront ou reseleront en leurs maisons coupables et actaincts des 
mesmes crimes dont il est accusé, sans qu'ils puissent espérer, à la 
première dénonciation qui nous en sera faicte, d'en avoir aucune 
grâce de nous. Pour faire tout ce que dessus et aultres choses que 
cognoissez se debvant exécuter pour apréhender ledit baron de 
Viteaulx, nous vous avons donné toute puissance, auctorité, com- 
mission et mandement spécial; mandons et commandons auxdits 
gouverneurs et lieutenants généraulx de nos provinces qu'ilz vous 
fassent assister et prester toute ayde, secours et confort en ceste 
expédition. Et à nos baillys sénéchaulx, prévosts, capitaines de nos 
gens de guerre et communaultés des villes qu'ils vous suyvent, 
accompaignent et fassent tout ce que leur ordonnerez pour cest effet 
sans y user d’aucune connivence, longueur ni retardement. Promet- 
tant en foy et parole de Roy que nous aurons agréable tout ce qui 
aura esté par vous faict à ceste occasion et que nous vous en tien- 
drons bien et suffisamment deschargés partout où il appartiendra » 
(Bibl. nat., mss. fr., Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 80). 

1. Actuellement l’un des chefs-lieux de canton de l’arrondissement 
de Semur (Côte-d'Or). 

2. Livre de souvenance de M. Pépin, chanoine musical de la 
Sainte-Chapelle de Dijon (Analecta Divionensia, t. T). 

3. Leonor Chabot, comte de Charny, grand écuyer de France, 
licutenant général, gouverneur de Bourgogne, mort en 1597. 


(e) L’'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 
7 


taine Bizoux l’ordre de se mettre en marche avec trois 
cents arquebusiers à cheval. Après une étape de nuit, 
cette troupe parut inopinément, le 22 novembre au matin, 
devant la petite ville de Vitteaux, y pénétra et investit le 
château. Le pont-levis était relevé et la herse baissée : 
c'était la résistance. Le capitaine Bizoux disposa ses trois 
cents arquebusiers, donna les instructions les plus strictes 
_et attendit l’artillerie que le comte de Charny allait ame- 
ner pour faire brèche, puisque l'arrestation dont on 
l'avait chargé semblait vouloir prendre la tournure d’un 
siège!. 

Vitteaux est une petite ville à une quarantaine de kilo- 
mètres à l’ouest de Dijon, située dans un fond, sur les bords 
d’une petite rivière très peu profonde, dont le cours a été 
du reste détourné et baïignaït autrefois, paraît-il, le pied 
de la citadelle. Autour de Vitteaux s'étend une vaste val- 
lée de plusieurs kilomètres de diamètre, où aboutissent 
différentes petites vallées formées par les coteaux de 
Bourgogne qui ne s'élèvent guère à plus de 150 mètres 
d'altitude; autrefois, toutes ces hauteurs étaient entière- 
ment boisées; aujourd’hui, il ne reste plus le long des 
crêtes des plateaux que des sortes de franges de bois, 
qu'on appelle des « cordons » et qui sont les derniers ves- 
tiges des grandes forêts d'antan. Cependant, au nord de 
Vitteaux, la forêt n’a disparu que plus récemment et cer- 
tains vieux habitants en parlent encore. Par là, les bois 
approchaient de la ville à quelques centaines de mètres. 
C'est justement de ce côté, au mord, adossé aux premiers 
contreforts de la montagne la plus voisine, que se dres- 
sait le château, énorme forteresse pour l’époque, avec ses 
trois hectares clos de murs et de fossés profonds; ces 
derniers seuls existent encore. Ils étaient alimentés d’eau 
par la petite rivière qui coule maintenant au milieu de la 
ville. Vitteaux, beaucoup plus resserré qu'aujourd'hui, 
était lui-même entouré d’un mur d'enceinte suivant en 


1. Bibl. nat., mss. fr., Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 78. 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 71 


partie la rivière. Du château rasé par Richelieu, il ne reste 
plus debout que la chapelle. Les bâtiments d'habitation 
étaient à l’est, les écuries au nord, près de deux tours que 
l'on voit encore parfaitement conservées depuis le fond 
du fossé jusqu’au ras du terre-plein et entre lesquelles 
était le pont-levis donnant au nord sur la campagne; une 
autre entrée donnait dans la ville, au sud. Le château fai- 
sait partie du système général de défense de la cité. 

Quand le capitaine Bizoux arriva, encore en pleine nuit, 
par la vieille route de Dijon, qui passait alors par le vil- 
lage de La Challeur, il dut probablement diviser sa troupe 
et envoyer sur sa droite un détachement pour garder 
cette sortie du nord donnant directement sur la cam- 
pagne; le reste entra en ville, alla sans doute garder la 
porte du sud et quelques autres petites poternes par les- 
quelles on pouvait à la rigueur s’échapper. 

La manœuvre fut bien exécutée, car le baron de Vit- 
teaux fut surpris et les premières lueurs grises de cette 
aube de novembre lui montrèrent en face de chaque issue 
un détachement d’arquebusiers. 

Cependant, M. le comte de Charny ne perdait pas son 
temps et, ne trouvant même pas suffisante l'artillerie qu’il 
avait sous la main à Dijon, écrivait d'ufgence pour en 
demander d’autre à Langres et même à Lyon. Alors, 
satisfait de lui-même, de ses précautions si bien prises et 
du zèle qu’il avait mis au service de Sa Majesté, il se dis- 
posa à s’acheminer vers Vitteaux, accompagné de son pre- 
mier convoi d'artillerie. Maïs quels ne furent pas sa stu- 
peur, son désespoir et sa colère quand il apprit que, le 
jour même de l'investissement, le baron de Vitteaux s'était 
échappé. Sur les six heures du soir, à la nuit noire, le 
pont-levis s'était silencieusement baissé : dans la cour, 
trois hommes à cheval attendaient muets et immobiles, 
c'étaient le baron de Vitteaux et deux de ses serviteurs. 
Dès que les madriers avaient touché la contrescarpe, les 
trois cavaliers étaient sortis avec précaution et soudain le 
poste d’arquebusiers qui gardaïit cette issue avait entendu 


72 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


le roulement d’un galop furieux. Avant que les soldats 
eussent le temps de se mettre en défense, les trois cava- 
liers passaient comme une trombe. Les salves d’arquebu- 
sades tirées dans l'obscurité ne les avaient guère inquiétés. 

A cette nouvelle, le comte de Charny demeura cons- 
terné. 

Ce fut certainement par le pont-levis du nord donnant 
sur la campagne que le prisonnier s’évada : en effet, de ce 
côté, à quelques centaines de toises du château, commen- 
çaient les bois qui alors couronnaient les immenses pla- 
teaux de Bourgogne. Les villages, comme on les voit 
encore aujourd’hui, étaient tous tapis au fond des vallées 
et l’on pouvait, en suivant la ligne de ces hauteurs sau- 
vages et inhabitées, atteindre en sûreté les frontières du 
Barroiïs et de la Lorraine. 

Quand M. le lieutenant général eut interrogé sur le ton 
que l’on peut croire le capitaine Bizoux et bien savouré 
l’amertume de sa déception, il manifesta l'intention de se 
rattraper au moins sur les gens du baron demeurés au 
château, qu’il comptait bien obliger de se rendre à discré- 
tion, mais la mine déconfite du capitaine Bizoux se fit 
plus humble encore et ce fut avec un regain de colère 
que M. de Charny apprit que, contrairement à ses inten- 
tions et à celles du roi, le capitaine avait pris sur lui de 
traiter de la capitulation de ceux qui demeuraient dans le 
château, en leur accordant des garanties. Il n’y avait rien 
à faire : sa mission avait complètement échoué. Ce fut 
donc avec des sentiments de fureur contre le malencon- 
treux Bizoux et de vive inquiétude sur ce qu’allait dire 
le roi que M. le comte de Charny écrivit la lettre sui- 
vante : 


Au Roy. 


Sire, l’entreprise que iavois à executer par votre comman- 
dement sur le baron de Viteaux estoit si heureusement ache- 
minée que le capitaine Bizoux par moy adverty à poinct 
nommé gaigna hier au matin les portes de la ville de Viteaux, 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 73 
e 


s'y logea et investit ledit baron dans son chasteau par les 
trois cents harquebuziers à cheval que je lui avois fait avancer 
de ses trouppes, suivant la résolution que ien prins avec luy 
quand il me vint dernièrement trouver de votre part pour cet 
effet avec Le Lieubert qui vous en aura peu rendre comte. Et 
mestimois très heureux de me voir sur le poinct de vous y 
rendre le servyce que vous en desiriez de moy. Ledit Bizoux 
de son costé faisant bien son conte d’avoir à ce coup ledit 
baron lequel sur les six heures du soir en est toutesfois sorty 
luy troisiesme à cheval, et s’est saulvé de la façon que M. le 
vicomte de Tavannes et le sieur de Montessus présent porteur 
le vous feront entendre s'il vous plaist. Qui est, Sire, une 
extreme faulte à ces gens de pied dont je porte un regret si 
grand qu'il ne se peult dire; et ay pris à un estrange desplaisir 
la nouvelle qu’on m'’en a apportée à l’heure que iy allois, y 
faisant mener en diligence les pieces et equipage que j’avois 
peu tirer de cette ville en attendant les canons que j’avois 
envoyé quérir à Lyon et à Lengres. Je remets audit sieur 
viconte et Montessus le surplus du succès de cette entre- 
prinse, surquoy il plaira à votre majesté me faire entendre son 
intention. 

Je prie Dieu, etc., etc. De Dijon, le xx de novembre 
1577. 

Vostre très humble et très obeissant subject et servyteur, 


CHARNY. 


Et toujours poursuivi par le souci de son insuccès, le 
pauvre lieutenant général, attristé déjà par la perte récente 
de sa femme", revenait sur cette malheureuse entreprise 
et écrivait encore le 7 décembre suivant : 


Sire, ie massure que bien tost après le partement de ce 
courrier vous aurez entendu de Monsr le vicomte de Tavanes 
et du sieur de Montessu que je vous ay dépesché, ce qui s’est 
passé à Viteaux à mon regret si grand que nul autre accident 
qui me soit jamais advenu ne ma esté plus desplaisant et 
ennuieux. I1z ne se seront aussi oubliez à vous rendre comte 


1. Au mois d’août 1577, un membre de la municipalité lui fait des 
compliments de condoléance sur la mort de sa femme (Correspon- 
dance de la mairie de Dijon, t. II : Analecta Divionensia). 


74 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


des déportemens du capitaine Bizouz de ce costé là. Lequel, 
après l’évasion du baron dudit Viteaux, a de par vous sommé 
ses gens qui restoient en son chasteau, et de sa seule authorité 
et sans en atendre aulcun commandement de moy a précipité 
la capitulation qu’il a faite avec eulx de la sorte et aux condi- 
tions portées par les articles dont je vous envoie copie en 
ayant retenu devers moy loriginal signé de sa main, ensemble 
des informations qui en ont esté. Ainsi s’est il aydé de votre 
nom, Sire, en cette occurrence et des lettres qu’il a dit avoir 
eu de votre majesté pour cet effet, ce qui a merveilleusement 
augmenté mon premier desplaisir, sachant qu’il failloit que 
selon votre intention cet affere se traitast tout autrement, puis- 
qu’on ne tenoit pas celluy qui avoit cousté beaucoup à attraper. 

Sire, je supplie le Createur..., etc., etc. De Dijon, le vu de 
décembre 1577. 

Votre très humble et très obéissant subject et servyteur, 


CHarNY!. 


Cherchant à réparer autant qu’il le pouvait les bévues 
ou les infidélités du capitaine Bizoux, le comte de Charny, 
dès le 27, dirigea ses troupes désormais inutiles à Vit- 
teaux vers le château de Grancey où s'était retiré M. de 
Fervaques, autre gentilhomme du duc d’Alençon, et 
impliqué également dans le prétendu complot qui tour- 
mentait tant le roi. Le château de Granceyi, propriété de 
M. de Fervaques, était extrêmement fort, et il semble que 
M. de Charny voulut faire tous les apprêts d’un véritable 
sièges. 

Il faut croire pourtant que l'affaire tourna court et 
apparut moins grave et moins complexe qu’elle n'avait 
semblé d’abord, car nous savons que très peu de temps 
après Bussy et La Châtre étaient en liberté et se montraient 
à la cour; d'autre part, nous n’avons plus trouvé trace 


1. Ces deux lettres se trouvent à la Bibliothèque nationale, mss. fr., 
Cinq-Cents de Colbert, t. IX, fol. 78 et 82. 

2. Arrondissement de Dijon, à une trentaine de kilomètres au 
nord de cette ville, sur les confins du département de la Haute- 
Marne. 

3. Livre de souvenance de M. Pépin, chanoine musical de.la 
Sainte-Chapelle de Dijon (Analecta Divionensia, t. 1). 


L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 75 
| 


des poursuites contre M. de Fervaques. Mais par contre, 
le 13 janvier suivant, le procureur général du parlement 
de Dijon présentait à la cour un arrêt à lui envoyé par le 
procureur général du Parlement de Paris « pour faire 
publier contre le baron de Viteaux, auquel l’on interdit 
l’eau et le feu comme criminel de lèze-majesté! ». 

Devant toutes ces menaces, le baron de Vitteaux ne 
prit point l'attitude craintive d’un fugitif : tout au con- 
traire, entouré de cinq ou six de ses estaffiers ordinaires, 
il se rendit au château de Chevannay, tout proche de Vit- 
teaux, où résidait le seigneur du lieu, François Le Mar- 
let, sr de Saulon; il menaça de mort le maître de céans, 
pilla ses coffres et se retira en enlevant sa femme, Claude 
Jacquot, qui ne sembla guère, paraît-il, avoir fait beaucoup 
de résistance. François Le Marlet porta plainte, et le 
26 juin 1578 présenta au parlement de Dijon « requeste à 
ce qu’il plust à la cour ordonner à.tous huissiers de 
mettre à exécution les commissions par luy obtenues du 
privé conseil, contenans prise de corps contre Claude Jac- 
quot, sa femme, le baron de Viteaux et aultres, ce qui fut 
ordonné moyennant salaire compétent? ». 

Le baron de Vitteaux ne fut pas arrêté, l'affaire se 
calma, on cessa même les poursuites, et l’on en vient 
malgré soi à se demander comment M. le Prévôt de 
Paris avait conclu si vite à la culpabilité sur le fait du 
complot, n'ayant, somme toute, aucune preuve en main. 
Le temps était donc bien changé où Antoine Du Prat 
n'hésitait pas à se compromettre pour sauver son frère de 
l’échafaud. 

Ce changement d’attitude, nous en trouvons peut-être 
l'explication dans le passage suivant du Journal de L’Es- 
toile, à la date du 22 juin 1576 : 


Tour subtil joué par le baron de Viteaux à son frère : 
Ce jour mème (vendredi, 22 juin 1576), le baron de Viteaux 
1. Journal de Gabriel Breunot, conseiller au parlement de Dijon 


(Analecta Divionensia, t. l). 
2. Journal de Gabriel Breunot (Analecta Divionensia, t. 1). 


76 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


estant sous couleur d’amitié, allé voir le prévost de Paris, son 
frère, nouvellement marié à la fille de Cani, estant en son 
chasteau de Nantouilleti, après y avoir fait bonne chère le 
soir, s’estant rendu le lendemain matin le plus fort audit chas- 
teau, fut trouver son frère en sa chambre et le força de lui 
fournir quatre mil escus, tant en argent monnoyé qu’en joyaux 
et bagues, pour le prétendu supplément de ses partages, et 
s’en partit bien monté des chevaux de sondit frère dont il 
print les meilleurs en ses escuries et bien bagué et fourni d’ar- 
gent aux dépens de lui et de sa femme. 


Et L’Estoile ajoute un peu plus loin : 


Quand on conta la chose au Roy, il répondit : « J’ai tous- 
jours cru l’un capable de ceste peur et l’autre de ceste har- 
diesse. » 


Cette esquisse d’une scène de famille suffit, semble-t-il, 
à nous éclairer sur les sentiments qu'Antoine Du Prat 
devait professer à l'égard de son frère. Nous nous éton- 
nons moins dès lors de la facilité avec laquelle l'amour 
fraternel céda chez lui à ses sentiments de fidélité pour le 
roi, son maître. Il est possible que le barog de Vitteaux 
ait été lésé dans le partage d'une succession par son frère 
aîné; mais la méthode employée pour rétablir l'égalité 
était quelque peu vive, et la nouvelle épousée tremblante, 
les serviteurs terrifiés par la venue matinale du renfort 
inattendu, l’enlèvement des 4,000 écus et le départ des 
beaux chevaux de l'écurie durent faciliter la conviction 
de M. le Prévôt de Paris quand on lui annonça que son 
frère était soupçonné de préparer un coup de main. 

Du reste, les gens qui n’aimaient pas M. le Prévôt de 
Paris allèrent jusqu’à dire que ce fut lui qui inventa la 
conspiration de toutes pièces. 

Cependant, un an après, une découverte macabre et un 
procès retentissant suivi d’horribles exécutions remirent 
en circulation, à Dijon même, le nom du baron de Vit- 
teaux : le 27 mai 1579, on trouvait dans un puits, à hau- 


1. Près de Juilly, Seine-et-Marne. 


L’AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 77 


teur du n° 1 de la rue Verrerie, un cadavre putréfié avec 
une pierre au cou. Le procès mené rapidement établit 
que la victime était le valet du baron de Vitteaux et que 
le crime avait été commis dans la maison d’un sr Hugues 
Millière, « maître de l’hôpital Nostre-Dame », et en pré- 
sence de M: Jean Masuyer, notaire. Le 1° juillet 1579, ce 
dernier était « exécuté, fraché et mis sur la roue ». Quant 
à Hugues Millière, arrêté à Salmaise, il était condamné à 
faire amende honorable devant le palais et devant l’église 
Notre-Dame et de là à être conduit par l’exécuteur de la 
justice haute au champ du Morimont pour être « fraché 
bras et jambes et mis sur la roue et après estre jeté dans 
un feu ardent ». Un témoin oculaire de cette effroyable 
scène ajoute un détail de la fin du supplice qui donne le 
frisson : « .… et estoit encore le pauvre corps vif ». On 
exécuta de même un nommé Largentier et enfin deux 
vignerons, dont l’un se nommait Fagot, qui, eux, eurent 
l'avantage de n'être exécutés qu'en effigie, ayant pu se 
sauver à temps". 

Nous ignorons s’il y eut connexité entre le meurtre de 
ce valet et les équipées de son maître. En tout cas, ce ne 
fut pas de sitôt que fut proclamée l'innocence du baron 
de Vitteaux. En 1581 seulement, le 20 juillet, le Grand 
Conseil reconnaissait l'erreur judiciaire qui pesait sur le 
fugitif et le renvoyait à se pourvoir devant le Parlement 
pour demander la cassation des charges, informations, 
procédures et arrêts le concernant, non seulement sur le 
fait du complot contre la vie du roi, mais encore à pro- 
pos de l'affaire du château de Chevannay. Le 27 janvier 
1582, le roi, par lettres patentes, confirmait la précédente 
décision, et le st Le Marlet de Saulon, ainsi que le prévôt 
de Paris, les deux principaux requérants contre le baron 
de Vitteaux, étaient même assignés devant le Parlement 
pour expliquer leur attitude. Enfin, le 10 juillet 1582, 
Claude Languet, sergent royal au bailliage d’Auxois et 


1. Livre de souvenance de M. Pépin (Analecta Divionensia, t. l). 
2. Arch. de la Côte-d'Or, série E. 728. 


78 L'AFFAIRE DU BARON DE VITTEAUX. 


chancellerie du duché de Bourgogne, demeurant à Vit- 
teaux, signifiait aux séquestres des biens du baron « de 
incontinent et sans délai rendre compte audit sieur baron 
ou aultres, ayant charge de luy dudict revenu depuis le 
jour et heure qu'ils ont esté à ce establis..….! ». 

Le baron de Vitteaux put donc rentrer en possession : 
de ses biens et reparaître à Paris. En 1583, il y était cer- 
tainement, puisqu'il s’y battait en duel derrière les Char- 
treux? le 7 août et s’y faisait tuer par le jeune Yves 
d’Alègre, le propre fils d’une de ses victimes, M. de Meil- 


baud. 
Léo Mouron. 


1. Arch. de la Côte-d'Or, série E. 728. 
2. À peu près où se trouve actuellement l'avenue de l'Obser- 


vatoire. 


LA VIE CHÈRE AU XVI" SIÈCLE 


Jean Bodin, l’auteur de la République (1576), ayant 
conçu la politique non comme un système de théories 
spéculatives, mais comme une science expérimentale, ne 
pouvait négliger d'étudier les questions économiques qui, 
de son temps, sollicitaient l'attention des grands « off- 
ciers » de la monarchie française. Pour soulager le 
peuple, — éternel problème dont toutes les histoires sont 
pleines, — comme il le constate lui-même, on demandait 
alors que les impôts et les charges fussent réduits et 
remis exactement dans l’état où ils étaient sous le règne 
de Louis XII. 

Bodin jugeait cette proposition un anachronisme 
absurde. Les finances de la France sous Charles IX ne 
pouvaient redevenir telles qu’elles étaient soixante ans 
auparavant, pour cette simple raison que l’or et l’argent, 
depuis le règne de Louis XII, « estoient venus en si 
grande abondance des terres neufves, mesmement du 
Pérou, que toutes choses sont enchéries dix fois plus 
qu’elles n’estoyent ». 

Les preuves de cette hausse du coût de la vie, Bodin les 
tirait de documents d'archives, « des coustumes du 
royaume, des anciens contracts et adveux, où l’on void 
l'estimation des fruicts et victuailles dix, voire douze fois 
moindre qu'elle n’est à présent et par conséquent les 
fermes et le prix des terres douze fois moindre qu’il n’est 
pour le jour d’huy ». 

Une des conséquences de cette dépréciation de l’or et 


80 LA VIE CHÈRE 


de l’argent avait été le relèvement des salaires, gages, 
soldes et traitements. « L'or et l’argent estant commu- 
niqué à la France pour la nécessité des vivres et mar- 
chandises qui vont sans cesse en Espagne, l'estimation de 
toutes choses a haussé et, par conséquent, les gages des 
officiers, la paye des soldats, la pension des capitaines, 
les journées et vacations d’un chacun... » (République, 
VI, 2). 

Cette question du renchérissement général de la vie que 
Bodin ne traite ici qu’incidemment, à propos d’un pro- 
blème financier, il avait eu l'occasion de l’étudier plus à 
fond, quelque dix ans auparavant. Un certain M. de 
Malestroit avait soutenu assez témérairement que « pour 
l'achat de toutes choses » l’on ne « baïlloit » pas alors 
plus d’or ni d’argent que l’on en baillait autrefois. Pour 
réfuter cette thèse, Jean Bodin avait publié une longue 
dissertation : La response de maistre Jean Bodin, advo- 
cat en la cour, au paradoxe de Monsieur de Malestroit 
touchant l’enchérissement de toutes choses et le moyen d'y 
remédier. Paris, 1568!. 

Le moyen de remédier au renchérissement de la vie! 
Comment résister à la promesse séduisante de ce titre? — 
Voyons donc quelles solutions Bodin apporte aux pro- 
blèmes, redevenus d'actualité, de la vie chère. 

Il établit d’abord que, sans contestation possible, tout 
a enchéri depuis un demi-siècle. De cette hausse de toutes 
choses, il trouve quatre causes : 

Tout d’abord, l'or et l’argent abondent pour des rai- 
sons diverses : développement du commerce, particuliè- 
rement avec le Levant, extension des cultures, fondation 
de la banque de Lyon par Henri II. « Afriandés par la 
grandeur du profit » [le taux de l'intérêt était de 10, puis. 
de 16 et même de 20 °/.], Florentins, Lucquois, Gene- 


1. Une autre édition parut en 1574 sous ce titre : Le discours sur 
l'extrême cherté qui est aujourd'huy en France, présenté à la mère 
du roy par un sien serviteur. Cité par M. Chauviré : Jean Bodin, 
p. 516. 


AU XVI° SIÈCLE. 81 


vois, Suisses, Allemands ont apporté « une infinité d’or 
et d'argent en France ». La création des rentes sur l’'Hô- 
tel-de-Ville de Paris a eu le même résultat. 

Il y a donc afflux et abondance d’or et d'argent sous 
Charles IX. — Mais on ignore alors les phénomènes appe- 
lés de nos jours inflation fiduciaire, saturation fiduciaire, 
etc. (vocables monstrueux que n’eût pas tolérés la langue 
de Bodin, quelque éloignée qu’elle soit pour la. pureté de 
celle d’un Montesquieu !}. 

La hausse du coût de la vie est due, en second lieu, aux 
« monopoles », c’est-à-dire aux manœuvres illicites des 
syndicats de commerçants, d'artisans et de manœuvres. 
Le chancelier Poyet avait sagement avisé qu’on devait 
supprimer les « confréries » qui, sous prétexte de reli- 
gion, s'occupent en réalité d'intérêts corporatifs! « Mar- 
chands, artisans et gaignedeniers.. s’assemblent pour 
assoir le prix des marchandises ou pour enchérir leurs 
journées et ouvrages. » . 

La disette, qui rend les produits rares, est la troisième 
cause qui en accroît le prix. Elle procède soit des difficul- 
tés d'importation, soit du « dégat », c'est-à-dire du gas- 
pillage, qui consiste principalement dans les extrava- 
gances des modes féminines ou masculines. Que d’étoffe 
perdue, par exemple, dans un vêtement dont les manches 
ou les chausses sont « tailladées »! 

Enfin, la fantaisie des princes a mis un prix excessif et 
conventionnel à certains articles. Grands et bourgeois 
ont suivi leur exemple. N’a-t-on pas découvert, au cours 
d'un procès, qu'un financier parisien poussait la délica- 
tesse Jusqu'à envoyer blanchir ses chemises en Flandre, 
à raison d’un teston par pièce? C’est-à-dire que — au pou- 
voir d'achat qu'avait alors cette monnaie d'argent — il 
payait une somme, correspondant actuellement à seize 
francs, pour le blanchissage d’une chemise! Et pour ache- 
ver de gâter les prix, il ajoutait à cette somme extrava- 
gante un large pourboire : « Pour dix botes de chemises, 
jamais ne donnoit moins d’un teston pour les espingles! » 


REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI. 6 


82 LA VIE CHÈRE 


Quels sont les remèdes que Bodin recommande pour 
enrayer ce renchérissement de la vie? — Il ne faut pas son- 
ger à réduire l'abondance des métaux précieux, pas plus 
qu’à restreindre la « traite », c’est-à-dire l'exportation. 

L’'importation est à encourager, à l'exception de celle 
des articles de luxe de provenance italienne : atours, par- 
fums, fausses pierreries..., et poisons. 

Surtout, il importe d'organiser le ravitaillement muni- 
cipal : que chaque ville ait son grenier public, et on ne 
verra plus « ces monopoles des marchands qui serrent 
tout le blé et souvent l’acheptent en herbe pour y asseoir 
le prix à leur plaisir ». 

Il faudra ensuite se décider à manger moins de chair, 
c'est-à-dire de viande, et à la remplacer par une denrée que 
l’on ne consommait guère, en ce temps-là, qu’en carême : 
le poisson de mer. Contrairement au préjugé commun, dit 
Bodin, la marée est excellente dès le mois de septembre 
et jusqu’en mars, particulièrement le « poisson de la mer 
Océane, plus grand, plus gros, de meilleur goût que celui 
de la mer Méditerranée, de quoy Rondelet nous a bien 
averti en son livre des Poissons ». Que le prince donne 
l'exemple, qu’il fasse servir de la marée sur sa table : aus- 
sitôt, grands seigneurs et courtisans, puis tout le menu 
peuple en mangeront à l’envi. « C’est ainsi qu’Adrian!, 
Flamand de nation, de pauvre escholier nourri de mer- 
luz, ayant esté créé pape, par le moyen de son disciple 
Charles V, comme il aimoit et louoit sans profit le mer- 
luz salé, tous les courtisans et béguins consistoriaux en 
mangeoyent, contre leur conscience, pour gratifier Sa 
Sainteté.. » Lorsque la marée aura été mise ainsi en cré- 
dit, « le menu peuple, les paysans et artisans auront bon 
marché de la chair et, par conséquent, la volaille sera 
aussi à meilleur conte ». 

Enfin, il faut réformer les monnaies. Décrier le billon 
et réduire les monnaies au plus haut titre possible sont 


1. Adrien Florisse, né à Utrecht, précepteur de Charles-Quint, 
élu pape sous le nom d’Adrien VI en 1522. 


AU XVI* SIÈCLE. 83 


les deux principes d’un long programme de politique 
monétaire que Bodin expose avec force arguments, dont 
nos techniciens de la finance pourraient dire la valeur pra- 
tique. 

Restreindre l’importation des articles de luxe, encoura- 
ger la consommation des denrées communes et de prix 
modique, organiser le ravitaillement municipal, ces 
remèdes au renchérissement de la vie sont précisément 
ceux que préconisent aujourd'hui nos hommes d'État et 
nos économistes. Le fureteur qui feuillette les ouvrages 
de Bodin a la surprise de découvrir que ces idées ne sont 
pas nouvelles, — pas plus que ne sont inédites certaines 
fantaisies du luxe moderne. Mais, en matière d'économie 
politique, les idées ne valent que par leur réalisation. Qui 
trouvera les moyens d'appliquer les remèdes au renchéris- 
sement de la vie proposés par Bodin aura encore le mérite | 
d’une invention originale! 

Jean PLATTARD. 


=—————— (7e 


L'HISTOIRE NATURELLE 


DANS 


L'ŒUVRE DE RABELAIS 


{5° article!). 


_CHAPITRE VI. 


OBSERVATIONS ET UTILISATION. 


Nous venons d’exposer les résultats multiples et variés 
des voyages de Rabelais, dont la vie a été une des plus 
mouvementées du xvie siècle. Sa curiosité ne connaissait 
pas de bornes : elle embrassait les êtres et les choses avec 
le même intérêt, la même sympathie. 

Les témoignages abondent. 

Le but de ses premiers voyages en Italie a été en premier 
lieu scientifique, et bien que les résultats qu’il a obtenus 
dans ce sens n'aient pas répondu à ses efforts, il n’en a 
pas moins profité pour élargir ses connaissances dans le 
domaine de la nature. C’est pendant un de ces voyages 
d’outre-monts que Rabelais a visité la célèbre ménagerie 
florentine des Strozzi, à laquelle il fait allusion quelques 
années plus tard dans son Quart Livre. La vue des animaux 
exotiques, d’une extrême rareté dans la première moitié 
du xvi: siècle, a été pour lui le commentaire vivant des 
_ descriptions animées qu'il avait lues et relues dans Pline. 

Et plus tard, à chaque occasion qui se présentait, il 
s’efforçait de compléter ses connaissances théoriques par 


1. Voir Revue du XVI- siècle, t. III, p. je à 277; t. IV, p. 39 à 
104 et p. 203 à 300; t. V, p. 28 à 74. 


L'HISTOIRE NATURELLE DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 85 


l’expérience de la vie. Les collectionneurs de raretés 
zoologiques sont ses amis : chez l’un d’eux, Hans Kle- 
berger, riche négociant lyonnais, il voit de près un rhi- 
nocéros, bête presque inconnue à cette époque et que 
Rabelais ne représente dans l’abbaye de Thélème qu’ «en 
pincture ». Chez un autre de ses contemporains, Charles 
des Marais, médecin lyonnais, il prend pour la première 
fois connaissance réelle du caméléon, . bête alors non 
moins rare. 

Certains des animaux exotiques, par exemple le singe, 
l’attirent particulièrement et on verra plus bas quel parti 
notre auteur a tiré de ses observations. 

Sa sollicitude pour les petits oiseaux, pour les moi- 
neaux et les bouvreuils, se manifeste dans plus d’un 
passage : 


Les passereaux ne mangent sinon qu’on leur tappe les queues. 
Je ne boy sinon qu’on me flatte (1. I, ch. v). 

Compere, tout beau, vous faictes rage de humer. Je donne 
au diesble (dist 1l) tu n’a pas trouvé tes petitz beuvreaux de 
Paris qui ne beuvent en plus qu'un pinson et ne prenent leur 
bechée sinon qu’on leurs tape la queue à la mode des passe- 
reaux (1. II, ch. xiv). 


Voici une comparaison prise sur les lapins (1. III, 
ch. xx) : « Panurge jecta son regard biscle sus Nazdecabre 
branlant les baulevres comme font les connins mangeans 
avoine en gerbe ». 

Cette autre est une évocation des oiseaux SE palète de la 
Sèvre Niortaise : « Empalletocqué comme une duppe » 
(EL. I, ch. xxr), c’est-à-dire engoncé dans son froc comme 
la tête de la huppe enveloppée par sa double rangée de 
plumes. 

En mentionnant la chouette, Rabelais relève à la fois 
son penchant au vol et son aspect parfois très avenant. 

Panurge ayant rêvé avoir été transformé en tabourin et 
sa future jeune femme en chouette, Pantagruel interprète 
ainsi ce songe {1. III, ch. xiv) : « J'entends aussi ne sera 
de vous faicte métamorphose en tabourin, mais d’elle 


86 L'HISTOIRE NATURELLE 


vous serez bâttu comme tabour à nopces; ne d’elle en 
Chouette : mais elle vous desrobbera, comme est le 
naturel de la Chouette ». 

Cependant Panurge l'entend au rebours (1. II, ch. xxx1v): 
«a Je seray ioyeulx comme un tabour à nopces, tous- 
jours sonnant, tousjours ronflant, tousjours bourdonnant. 
Ma femme sera coincte et jolie comme une belle petite 
Chouette ». | 

Le premier trait a été également retenu par Jean Le 
Maire, dans sa « Second Epistre de l’Amant vert» (Œuvres, 
t. HI, p. 24) : 


Renards trop fins, chouettes larronnesses, 
Pourceaux gourmans et grives grands yvresses… 


Et par Marot, dans une de ses épigrammes (Œuvres, 
t. Ï, p. 199) : 


Quel qu’il soit, il n’est point poete, 
Mais filz aisné d’une chouette, 
Ou aussi larron pour le moins. 


Quant à la beauté de la chouette, dont le nom garde 
cette acception dans le langage vulgaire, c’est là une obser- 
vation bien réelle : « Quelques espèces de strigiens offrent 
des couleurs très vives, très pures notamment et qui 
leur donnent une beauté particulière » (Brehm, Oiseaux, 


t. Ï, p. 489). | 
C’est surtout le monde des animaux domestiques! qui a 


1. Le réalisme minutieux de Rabelais n’a pas oublié les voix des 
bêtes familières à l'homme et les cris dont on se sert pour les appeler 
ou les chasser. Ces curieuses notations sont les premières qu'on ren- 
contre dans un monument littéraire. Bornons-nous à citer : 

« Voyez ce mouton là, il a nom Robin. Robin, Robin, Robin! 
Dex, bez, bez ! O la belle voix! » (1. IV, ch. vi). 

« Mais rr! rrr!rrrr'.. Ho, Robin, rr! rrrrr! Vous n’entendez ce 
languaige…. » (1. IV, ch. vrr). 

«a Hors d'icy, Caphards de par le Diable, hay! Estes vous encore 
là... Gz7! g777! g7113 ! Davant, davant!» (1. III, Prol. de l’auteur). 

« . commencerent crier myault, myault, myault!... comme s'ilz 
eussent ploré » (1. IV, ch. Liv). 

Quant au sourd murmure du singe, voir le passage cité ci-dessous. 


N\ 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 87 


fourni à la langue de Rabelais des images frappantes et 
originales, 

Ses comparaisons, ses proverbes et ses métaphores 
zoologiques sont en plus grand nombre que chez les 
autres écrivains du xvi* siècle. Ce qui les distingue spécia- 
lement ce n’est pas autant leur variété que leur originalité. 
Les comparaisons et les images tirées de la vie des animaux 
se rencontrent à toutes les époques, mais celles de Rabelais 
présentent un cachet personnel très accusé : reflets immé- 
diats de l'expérience de la vie, elles sont incomparable 
ment plus vivantes que celles de ses prédécesseurs. 

La même remarque s'applique aux proverbes, genre 
extrêmement fréquent en ancien et en moyen français. 
Ceux qui se rapportent aux animaux sont très rares et 
d’une observation banale. Il faut arriver à Rabelais pour 
trouver dans sa parémiologie zoologique les premiers ré- 
sultats d'observations personnelles'. Relevons-en quelques 
aspects. 


A. — Animaux domestiques. 


Nous allons passer en revue quelques-uns des animaux 
domestiques dont les faits et gestes ont enrichi la langue 
de Rabelais d'images prises sur le vif, d'expressions carac- 
téristiques. | 

Cane. — On sait que les canes excellent à nager, elles 
fendent l'eau avec grâce et plongent avec beaucoup 
d'adresse. C’est à ce trait que Rabelais fait allusion {1. III, 
ch. vi) : « Advenent le jour de bataile plus tost se met- 
troient au plongeon comme canes, avecques le baguaïige, 
que avecques les combatans et vaillans champions ». 

Iena tiré la locution proverbiale faire la cane, se sauver 
en se jetant à bas ventre, se dérober au danger {l. I, 
ch. xu1r) : « Par dieu, qui fera la cane de vous aultres, Je 


1. Cette originalité ressort avec évidence si l'on compare la méta- 
phore zoologique dans Rabelais et chez son contemporain et ami, 
Clément Marot. Voir, sur ce dernier, la monographie de Joseph 
Mensch, Das T'ier in der Dichtung Marot's, Nauenbourg, 19u6. 


88 L'HISTOIRE NATURELLE 


me donne au diable si je ne le fays moyne en mon lieu 
.et l’enchevestre de mon froc! » .. 

Après Rabelais, cette locution a été employée par Des 
Périers et Montaigne (voir Littré); le parler vulgaire dit 
caner avec le même sens. 

Un autre trait de cet oiseau de basse-cour a frappé notre 
auteur : la cane est craintive et son extrême prudence lui 
donne un aspect de confusion, de niaiserie. De là (1. II, 
ch. xvin) : « A laquelle parolle i/7 demourerent tous 
estonnez comme canes, et ne ausoient seulement tousser! ». 

Un dernier trait. Les canes ont toujours le bec en l’eau 
(L. I, ch. xx1) : « Aussi n’est ce la santé totale de nostre 
humanité, boyre à tas, à tas, à tas, comme canes : mais 
ouy bien de boyre matin ». 

Guillaume Coquillart avait déjà dit : 


Du surplus ne servoit à rien, 
Fors à boire comme une cane.… 


(Œuvres, t. Il, p. 97.) 


CHÈvRe. — Son attitude désespérée au moment de 
l’agonie et de l’avortement ont frappé Rabelais : « Pa- 
nurge…. tirant la langue tant qu'il povoit, et tournant les 
yeulx en la teste, comme une chievre qui meurt » (1. II, 
ch. xx)... — « Nazdecabre leva les œïiz au ciel et les tour- 
noyoit en la teste comme une chevre qui avorte » (I. III, 
ch. xx). 

Au naturel fantasque de la chèvre, à son allure capri- 
cieuse, se rapporte (cf. 1. V, ch. xxxix : « À saux de 
chievre », à bonds) chevreter, s’irriter, proprement se 
dépiter comme la chèvre, métaphore que l’ancienne langue 
exprime également par prendre la chèvre : « En lieu de 
les servir, je les fasche... Advenant le cas, ne seroit ce 
pour chevreter? » (1. III, Prol.). 

L'expression proverbiale estourdy comme un bouc [1. IV, 
ch. zxvn), ou de bouc estourdy (1. II, ch. x1v), reflète ce 


1. On dit, dans le Poitou, « sot comme une cane » (Rolland, t. VI, 
p. 183). 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 89 


même naturel emporté de la bête se précipitant tête 
baissée devant le danger. . 

CHEevar. — Cet animal a joué un rôle considérable dans 
l'ancienne société française du xue-xrnie siècle. Les chansons 
de geste en témoignentabondamment*. C'est à cette époque 
que remontent de nombreux appellatifs : destrier et pale- 
froi, haquenée et roncin, coursier et limonnier... De même, 
la nomenclature essentielle relative à la robe (bai, blanc, 
brun, fauve, etc.}, à l'allure (saut, trot, galop) et surtout à 
la race : Arabie, Barbarie, Espagne, Gascogne, etc. 

C'est de l'Espagne que nous est venu le genet {l. I, 
ch. x); de l'Angleterre, le guildin (ibid.), et de l'Écosse, 
le hobin (ibid.) : le premier et le dernier antérieurs à Rabe- 
lais, le guildin à peu près contemporaini. 

Le barbari, ou cheval barbaresque, de l’ancienne langue, 
a été remplacé par barbe au xvi< siècle {1. I, ch. xx), les che- 
vaux barbes étant amenés à Marseille des pays de l'Orient 
(Tripoli, Tunis, Alger, Caire). Les fameux chevaux de 
Gascogne sont encore représentés chez notre auteur par 
le lavedan”, alors que le gros cheval de Frise, le frison!, 
était acheté à la foire de Francfort (1. I, ch. xu) : « Voicy, 
dist il, les estables que demandez, voylà mon Genet, voylà 
mon Guildin, mon Lavedan, mon Traquenard, et les 


1. Voir Bangert, Die Tiere im altfranzôsischen Etpos, Marbourg, 
1885, p. 8 à 121. L'auteur y cite une soixantaine d’appellatiés anciens 
du cheval, dont un petit nombre seulement avait survécu au 
. xvi* siècle. 

2. Dans une pièce de vers à peu près contemporaine (Montaiglon, 
Recueil, t. VIII, p. 39), on lit ces rubriques des strophes : L’acque- 
née. — Le double courtault. — Le haulbin d'Angleterre. — Le jenet 
d'Espagne... — Le traquenart. — Le guilledin.… 

3. Cf. Belleforest, Cosmographie, Paris, 1575, t. I, fol. 267.: « Les 
monts de Lavedan, tant recommandez pour nourrir les meilleurs 
chevaux de Gaule, et tels qui surpassent les Espagnols en force et 
en dexterité. » 

4. Cf. Bouchet, Serées, t. II, p. 250 : « Entre tous les chevaux, on 
estime les chevaux turcs de Natolie, les tartares de Scythie, les 
Frisons d'Allemagne, les coursiers de Naples, les courtaux de 
France, les genets d'Espagne, les barbes de Numidie, les haquenées 
d'Angleterre. » 


90 L'HISTOIRE NATURELLE 


chargent d’un gros livier, je vous donne (dist il) ce Phry- 
zon, je l’ay eu de Francfort ». 

La Renaissance n’a pas ajouté grand’chose à l'héritage 
du passé. L'équitation seule a fait de grands progrès, 
grâce aux maîtres voltigeurs venus de l'Italie. Cette équita- 
tion perfectionnée' joue naturellement un rôle dans le 
programme d’éducation de Ponocrate (1. I, ch. xx). 

CHIEN. — Les noms des chiens de chasse remontent 
également à l’ancienne langue : le levrier et le terrier 
(L IV, ch. xuiv), le vaulitre (1. II, Prol.) et l’hespanol ou 
épagneul (1 I, ch. x); finalement le chien de monstre ou 
d'arrêt, qui montre le gibier (1. III, ch. xvi). Rabelais fait 
en outre mention des chiens corses (dans la Sciomachie) 
ou chiens de bergers, et du chien basset, sous le nom 
angevin d’herbault (1. IV, ch. 11) : « .… monter dessuz 
comme Herbault sus pauvres gens ». Ménage remarque 
que la comparaison dont se sert ici Rabelais était encore 
usuelle en Anjou : « Lorsque quelqu'un s'est rué sur un 
autre, on dit : ZI s’est jetté dessus comme Herbaut sur 
pauvres gens, parce que ces animaux se ruent ordinaire 
ment sur les gueux qui vont aux portes des gentils- 
hommes? ». 

Le chien a fourni à Rabelais nombre de comparaisons 
dont les plus significatives sont tirées de la chasse : 


Le goser [des verolez et goutteux] leur escumoit comme à 
un verrat que les vaultres ont aculé entre les toiles (1. IT, Prol.}. 


1. Î[l est curieux de constater que, en ce qui touche le cheval, la 
nouvelle nomenclature de Rabelais est plutôt d’origine livresque : 
chevaux desultoires, faire de petits popismes (1. I, ch. xx). Pour 
désigner la robe du cheval, notre auteur se sert, entre autres, de 
nombreux termes grecs (1. I, ch. x1r). 

2. Il est probable qu’en l’employant Rabelais faisait en même 
temps une allusion plaisante à Gabriel de Puits-Herbaut, un de ses 
adversaires les plus acharnés. Voir, sur l’origine de ce nom ange- 
vin de chien, la Revue du XVIe siècle, t. III, p. 25-26. 

3. Cf. Nicot (1606) : « Toiles. Ce sont de grandes pieces de toille 
grosse et espesse, tissue en coutil, bordée de grosses cordes, qui 
servent pout le desduict des Princes, quand ils veulent enclorré un 
sanglier pour le courre comme dedans un parc. » 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. gt 


Les maroufles le regardoient [Gymnaste].. tirans les langues 
comme levriers, en attente de boire après... — Vous les eussiez 
veu firans la langue comme leyriers qui ont couru six heures 
(1. I, ch. xxuv, et 1. II, ch. nu). 

Ce sont vrays chiens de monstres [les vieilles femmes], vrays 
rubricques de droict (1. IIT, ch. xvi), c’est à dire avisées et de 
bon conseil. 


Quelques traits maintenant de la vie physique et morale 
du chien. Son habitude de dormir le jour au soleil, pendant 
la chaleur, fournit un des problèmes proposés à Panta- 
gruel par ses compagnons (1. IV, ch. Lxut) : « Ponocrates 
s'estant un peu frotté le front, et sescoué les aureilles, 
demanda : maniere de ne dormir poinct en chien? — Com- 
ment entendez vous, dormir en chien? — C'est, respondit 
Ponocrate, dormir à jeun en hault soleil, comme font les 
chiens ». 

D'autre part, la voracité du chien rencontrant quelque 
os medullare, décrit au début du roman, trouve son pen- 
dant dans la contenance à la fois craintive et avide de la 
bête, qui se retourne de peur d’être surprise et par suite 
privée du morceau friand {1.T, ch. xxxv) : « Les maroufles.… 
s’enfuyoient regardant derriere soy comme un chien qui 
emporte un plumail », c’est-à-dire un aileron d’oie ou de 
dinde, dont les chiens sont très friandbs. 

Ailleurs, Frère Jean, à la vue des belles jeunes filles qui 
servaient les convives au dîner d’Homenas {l. IV, ch. ui) : 
« Frère Jean les regardoit de cousté comme un chien 
qui emporte un plumail ». 

De tout temps, la langue a couvert le chien d’opprobre 
et de mépris. De là, déjà anciennement, le nom de chien 
appliqué comme une épithète dédaigneuse aux non-chré- 
tiens, en premier lieu aux musulmans, acception dont on 
trouve un écho dans Rabelais (1. I, ch. xxxur) : « Ne 
tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahome- 
tistes ? » 

De. là aussi, comme terme de dénigrements : 


Puys demande Pantagruels : « Quelz gens habitent en ces 


92 L'HISTOIRE NATURELLE 


belle tsle de chien? » {[l’isle de Chaneph]. — Tous sont, respon- 
dit Xenomanes, hypocrites, hydropicques.. (1. IV, ch. Lxiv). 

De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu’une chienerie 
(1. III, ch. 1m). 


Des différentes variétés de chiens, les mâtins reviennent 
fréquemment dans Rabelais LES tire de leur nom ces 
emplois métaphoriques : 

1° Gros, énorme, en parlant des choses :« Apporte ce 
grand mastin de pasté jambique ou janbonique » {I. IV, 
ch. xx). 

2° Cruel, tyran, épithète donnée tantôt aux sbires ou 
suppôts : « Ces mastins Chicquanous.… » :1. IV, ch. xru), 
tantôt aux moines (|. III, Prol.…., « ces mastins Cerbe- 
ricques.. ») qui poursuivent les hérétiques, comme les 
mâtins font la chasse aux sangliers; et finalement aux 
maris jaloux et tracassiers, « … rassotez mastins…. » (1. Ï, 
Ch. Liv). 

39 {[roniquement) paillard, luron : « Accurse, Balde, 
Bartole... et autres vieux mastins » {]. I, ch. xL). — « Semi- 
ramis, Pasiphaë, Egesta.…. et autres telles mastines » (1. III, 
ch. xxx1v). 

CHaT. — Des animaux domestiques, c’est le chat qui a 
fourni à notre auteur le plus grand nombre d'images. Ces 
créations rabelaisiennes ont joui d’une faveur particulière 
et sont restées dans la langue. 

Rappelons tout d’abord quelques variétés de chat men 
tionnées par Rabelais : 

Chat de mars, c'est-à-dire né au mois de mars, regardé" 
comme excellent en Anjou {l. I,ch.xm, etl. IV, ch. xxxui). 

Chat garannier, chat appelé aujoud'hui haret, chat 
domestique qui s’est retiré dans les bois et les garennes 
et y vit du gibier : les chats garanniers sont envisagés : 
(L V, ch. x1) comme « les collatéraux » de Grippemi- 
naud. 

Chat soubelin, c'est-à-dire à poil long et soyeux (comme 


1. Paul Sébillot, Le Folklore de France, t. III, p. 82. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 93 


la zibeline), sorte d’angora. Affolé par le bruit, Panurge 
remonte sur le pont avec un grand chat attaché à ses 
jambes (I. IV, ch. Lxvn), un chat soubelin!, que Rabelais 
appelle plus loin le « celebre chat Rodilardus ». 

En passant aux images tirées de la vie physique ou 
morale du chat, remarquons que plusieurs noms patois 
et enfantins de la bête ont acquis, en passant en français, 
des sens métaphoriques qui ont fait oublier leur humble 
origine. Citons en premier lieu les suivantes qui sont en 
partie antérieures à Rabelais, mais qu’il a enrichies à 
son tour d’acceptions et nuances nouvelles. Ce sont les 
notions de : 

1° Vagabondage. Le chat est le « rôdeur » par excellence; 
de là dès la fin du xv° siècle, maraud, gueux, vocable qui 
n'est que le nom du matou dans les patois du Centre 
(Cher, Indre, Creuse). Le mot se lit dans la « Quatriesme 
Repeue franche des souffreteux » (attribuée à tort à Villon) : 


Quant est d'argent, je n’en ay point, 
Atlin de le dire tout hault. 
Comment! m’en 1rai je en pourpoint, 
Et desnué comme un marault3? 


Chez Rabelais, le terme a cette triple acception : 

a. Gueux, mendiant : « Et attendu le comete de l'an 
passé, mourra à l’hospitat un grand marault tout catar- 
rhé et croustelevé » (Pant. Progn., ch. in); 

b. Coquin, vaurien : « Que sacrifient... ces maraults à 
leur Dieu Ventripotent? » (1. IV, ch. Lx); 


1. Voir, sur soubelin et ses acceptions métaphoriques chez Rabe- 
lais et les écrivains du xvi° siècle, notre notice dans la Kev. Et. 
Rab., t. X, p. 475 à 470, et Revue du XVI° siècle, t. 1, p. 506 à 507. 

2. 11 est probable que le synonyme mareux de la ballade en jar- 
gon de Villon : 


Gueux affinez, allegrins et flouars, 
Mareux, arves… 


remonte à la même origine provinciale : en effet, à Noyon, mareux 
est le nom du matou (Corblet). 


94 L'HISTOIRE NATURELLE 


c. Rustre, lourdaud : « … ces maraulx (Chicqua- 
nous... » (1. IV, ch. xu). 

Le synonyme maroufle, qu’on lit pour la première fois 
chez notre auteur, est également le nom vendéen du chat 
mâle. Rabelais s’en sert fréquemment avec les diverses 
acceptions de maraud, surtout avec les deux dernières : 
« Je croy que ces marroufles veulent que je leur paye icy 
ma bien venue » {l. I, ch. xvui) et « les marroufles de Ja 
ville battoient les escholiers » {L. II, ch. v). 

2° Contenance à la fois orgueilleuse et insinuante, 
semblable à celle du chat qui fait le gros dos, en guise de 
menaces ou en quête de caresses. L'expression faire du 
grobis, faire le présomptueux ou l’entendu, prendre l'air 
de grand seigneur ou de grave personnage, est fréquente 
au xve siècle, plus rare dans la première moitié du xvie. 
Rabelais l’emploie dans ce passage (1. II, ch. xxx) : « Je 
veiz maistre Jean le Maire qui contrefaisoit du pape, et à 
tous ces pauvres roys et papes de ce monde faisoit baiser 
les piedz et en faisant du grobis leur donnoiït sa benedic- 
tion ». | 

Le terme grobis, c'est-à-dire gros bis, est un des noms 
vulgaires du chat! mâle, proprement gros chat, bis étant 
une appellation enfantine de la bête, d'après son cri 
(aujourd’hui, à Montbéliard, bss-bss ! à Saint-Pol, pss-pss /). 
De là le sens de « gros bonnet », encore transparent dans 
ce passage de Rabelais (1. III, ch. xx) : « Ton frocetton 
domino de grobis... ». 

Son synonyme amplifié, raminagrobis, signifie littérale- 
ment gros chat qui ronronne (Vosges, raminer, ron- 
ronner) : c'était encore, au xvue siècle, le nom du chat 
mâle en Lorraine et à Paris (sous la forme rominagrobis), 
comme l’attestent Le Duchat et le Trévoux. Ce nom figure 
déjà dans une formulette calligraphique du xve siècle, 
et l'expression faire du raminagrobis, synonyme de faire 


1. De là l’acception libre de « sexe » que grobis a dans un pas- 
sage du Mistere de la Passion de 1490, passage cité par Fr.-Michel 
dans ses Études sur l'argot, v° bis. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 95 


du grobis, se rencontre assez souvent aux xve-xviesiècles!. 
Rabelais, qui ignore cette dernière expression, donne à 
raminagrobis ces deux acceptions : 

a. Magistrat? revêtu de son hermine (comme le chat de 
sa fourrure) : « Chaffoureus de parchemin, Notaires, Ra- 
minagrobis, Portecolles, Promoteurs... » (Pant. Progn., 
ch. v). 

b. Gros bonnet, grand seigneur. Rabelais donne le nom 
de Raminagrobis (1. III, ch. xxi1) à « ung vieil Poëte fran- 
çois » qui est vraisemblablement, suivant l’heureuse con- 
jecture d’Abel Lefranc?, Jean Le Maire de Belges qu’Épis- 
témon aperçoit dans l'autre monde {I. II, ch. xxx) faisant 
du grobis et donnant sa bénédiction aux papes et rois de 
la terre. 

Ce sens, particulier à Rabelais, a fait fortune, ayant été 
adopté par plusieurs écrivains de l'époque : Du Fail, 
Cholières, Brantôme, etc. 

3° Hypocrisie, image par exellence du chat, cet ani- 
mal « doux, bénin et gracieux ». Chez Rabelais, cette 
notion est représentée par ces trois vocables se rattachant 
au félin : 

Chattemite, composé synonymique dont les éléments 


1. Voir ce texte et les témoignages contemporains sur grobis et 
raminagrobis dans notre article de la Rev. Et. Rab., t. IX, p. 275 à 
282, et Revue du XVI: siècle, t. 1, p. 505 à 506. 

2. Les avocats et les notaires ont été de tout temps ainsi représen- 
tés. Le satirique picard Gautier de Coincy, parlant des hommes de 
loi du xm° siècle, dit (Miracles, éd. Pocquet, v. 602) : 


« Chascuns veut avoir en corsée 
Chappe vaire, chappe fourrée 
Et chapel avoir de bonnet. » 


Clément Marot, dans son I°" Coq-à-l’âne (1532) : 


« Porte bonnetz carréz ou rondz, 
Ou chapperons fourrez d'hermine.…. » 


Et la Satyre Ménippée, à propos de juristes (p. 127) : « Il faut 
aller saccager ces chaperons fourrez de la Cour de Parlement, qui 
se meslent des affaires d’Estat, où ils n’ont rien que veoir. » 

3. Revue du XVI° siècle, p. 144 et suiv. 


96 «  L’HISTOIRE NATURELLE 


constitutifs reviennent déjà dans le Romant du Renart : 


Por le grant engin et por l’art 
Est le gorpille Richeut dite : 
Se l’une est chatte, l'autre est mite; 
Moit a ci bonne compaignie, 
Et l’une et l’autre senefie. 
(Éd. Martin, t. IL, p. 330.) 


Ce dernier nom enfantin est le primitif de mitou, matou. 
Rabelais l’emploie souvent au sens d’hypocrite et lui 
donne toute une progéniture, des femmes et des petits 
(1. IV, ch. cxv) : « Là — dans l’île de Chaneph — sont 
belles et joyeuses hypocritesses, chattemitesses, hermi- 
tesses, femmes de grande religion. Et y a copie de petitz 
hypocritillons, chattemitillons, hermitillons ». 

Cette acception d’hypocrite remonte au xv° siècle, mais 
Marot et Rabelais l’ont spécialement appliquée aux théo- 
logiens et moines. Le premier, dans la Quatrième épître du 
coq-à-l’âne, appelle la Sorbonne « la saincte chattemite »; 
maître François en use fréquemment comme épithète des 
« diables engiponnés », c’est-à-dire des moines de toutes 
couleurs (1. IV, Prol. anc.) : « Tous les vieux quartiers de 
luneaux cafars, cagots.. chattemittes ». 

On se rappelle les vers de La Fontaine : 


C'était un chat vivant comme un dévot ermite, 

Un chat faisant la chattemite, 

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras. 
(Fables, 1. VII, fable 16.) 


Mitouflé, moine enveloppé dans son froc comme le chat 
dans sa fourrure (1. I, ch. Liv). C’est un dérivé de mitoufle, 
chat, nom parallèle à maroufle. Le moyen français en a 


1. Cf. Mistere du Vieil Testament, t. IV, p. 346 : 


Hellas! et quel notable frere! 
Comment il fait la chatemitte ! 
Il a ceste parolle dicte, 

Affin qu’on die qu'il est piteux. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 97 


tiré mitouflet, hypocrite, mot familier aux Mystères du 
ÆX Ve siècle, sens parallèle à mitouin, et la langue moderne 
le composé emmitoufler, envelopper de fourrures ou 
d’étoffes douces et moelleuses. 

Mitouard, c’est-à-dire gros matou (1. V, ch. xiv) : « Grip- 
peminaud marie une sienne Chattefourrée avec un gros 
Mitouard, chat bien fourré... » Au sens propre, le mot se 
rencontre dans un pamphlet dirigé contre Marot, vers 
1537!. Forme amplifiée de mitou, matou, qu’on lit souvent 
dans les Serées de Bouchet {t. III, p. 56) : « Ce mitouart 
emportoit mes lapereaulx ». 

Pattepelue, à la patte poilue {l. IT, ch. xi1 : « Lycaon 
patepelue ») et semblable au chat qui fait patte de velours, 
épithète appliquée aux moines : « … aux papelards, 
burgots, patepelues.…. », 1. IV, Prol. anc. 

Cette acception est attestée pour la première fois chez 
Rabelais d’où elle passa chez du Fail. Celui-ci, dans le 
XVIIe des Contes d’Eutrapel, en parlant d’un évêque, 
a prud’hom hypocrite », le présente eomme « surpassant 
en humilitez, chatemites et pates pelues tous les moynes 
du mont Athos ». 

C’est au Ve Livre que ces images tirées du chat prennent 
un développement considérable et y atteignent la valeur 
de types ou de symboles. Qui ne connaît les figures 
représentatives des Chafourrés et de Grippeminaud? Ce 
sont là des portraits d’un puissant relief qui se sont 
imposés à l'imagination et ont fait le tour de la langue. 

Grippeminaud, comme les variantes ultérieures, signifie 
grippe-minet, c'est-à-dire attrape-minets ou trompe-niais, 
épithète qui convient assez bien au juge suprême des Chats 
fourrés. Un des seigneurs de Picrochole porte déjà ce nom 
(L I, ch. xzvri): « Les nouvelles de ces oultraiges feurent 
sceues par toute l’armée, dont plusieurs commencerent 
murmurer contre Picrochole, tant que Grippeminault \uy 
dist : Seigneur, je ne sçay quelle yssue sera de ceste entre- 
prinse ». | 


1. Voir Ém. Philippot, dans Rév. Ét. Rab.,t. V, p« 140. 
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 1 


98 L'HISTOIRE NATURELLE 


Le sens primordial du mot se retrouve dans une for- 
mulette traditionnelle que cite le Moyen de parvenir 
(ch. Lxu et cix) sous la forme « gripeminaut sans rire ». 
Ce jeu enfantin est analogue à celui de la « Bête qui 
monte » : les mères, pour amuser les petits enfants, les 
chatouillent en répétant : Grippeminaut! grippeminaut ! 
Une formulette poitevine! correspondante le remplace 
par : « Minet, minet, d'où viens-tu? » paroles qu’on 
prononce en chatouillant la main de l'enfant. 

Ajoutons que le nom en question, avec son sens rabelai- 
sien, figure déjà dans l'inscription mise sur la grande porte 
de Thélème (1. I, ch. ziv)? : 


Cy n’entrez pas, vous, usuriers chichars 
Briffaulx, leschars, qui tousjours amassez, 
Grippeminaux, avalleurs de frimars.. 

L'auteur ne consacre pas moins de cinq chapitres, du 
xre au xvie, à décrire ces monstres de la corruption et de 
l'injustice. 

Voici les Chafourres dont l’auteur trace en couleurs 
sombres une image effrayante : 


Les Chats fourrez sont bestes moult horribles et espouven- 
tables ; ils mangent les petits enfans et paissent sus des pierres 
de marbre... Ils ont le poil de la peau non hors sortant, mais 
au dedans caché, et portent pour leur symbole et devise toùs 
et chascun d’eux une gibbeciere ouverte, mais non tous en 
une maniere, car aucuns la portent attachée au col en escharpe, 
autres sus le cul, autres sus la bedaine, autres sus le costé et 
le tout par raison et misterc. Ont aussi les griphes tant fortes, 
longucs et asserées que rien ne leurs eschappe, depuis qu'une 
fois l’ont mis entre leurs serres. Et se couvrent les testes aucune 
fois de bonnets à quattre gouttieres ou braguettes, autres de 
bonnets à revers, autres de mortiers, autres de caparassons 
mortifiez (1. V, ch. x1). 


1. Grippeminon, dans Cholières, et grippemini, dans Philibert Le 


Roux. 
2. Pineau, Folklore du Poitou, p. 469. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 09 


Ces Chatz fourrez personnifient les gens de la justice, 
les juges vénaux et leurs suppôts, les magistrats recouverts 
d’hermine et vivant de corruption. Leurs femmes les 
Chattes fourrées, sont tout aussi rapaces et leurs méfaits 
sont abhorrés par leurs propres enfants, les Chat four- 
rillons. 

Plus hideux est encore le tableau que Rabelais trace 
de Grippeminaud, « l’archiduc des Chatz fourrez », et de 
la fapinauldiere, la salle de son tribunal : 


Le pis fut quant passasmes le Guichet. Car nous fumes 
presentez pour avoir nostre bulletin et descharge devant un 
monstre le plus hideux que jamais fut descrit. On le nommoit 
Grippeminaud. Je ne vous le sçaurois mieux comparer qu’à 
Chimere ou à Sphynx et Cerberus ou bien au simulacre d’Osi- 
ris, ainsi que le figuroient les Egyptiens par trois testes ensemble 
joinctes, savoir est d’un lyon rugient, chien flattant et d’un 
loup baislant, entortillées d’un dragon soy mordant la queuë et 
de rayons scintillans à l’entour. Les mains avoit plaines de 
sang, les griphes comme de harpye, le museau à bec de 
corbin, les dens d'un sanglier quadrannier, les yeux flam- 
boyans comme une gueule d’enfer, tout couvert de mortiers 
entrelassez de pillons, seulement apparaissoient les griphes. 


L'auteur continue, sur le même ton violent, à nous 
décrire la justice Grippeminaudière et, ajoute-t-il, au 
sortir de l’horrible guichet, il fallait faire « des presens 
seigneriaux » tant à la dame Grippeminaulde qu’à toutes 
les Chattes Fourrées. 

Ces descriptions grotesques contrastent singulièrement 
avec la satire indulgente dont notre auteur avait antérieure- 
ment parlé des juges, de la longueur indéfinie des procès 
et du caractère aléatoire des jugements. Il faut tenir 
compte, pour en expliquer la raison, de ses impressions 
de plus en plus pessimistes provoquées par les persécu- 
tions acharnées de ses ennemis qui en voulaient à la fois à 
sa personne et à ses écrits. Son optimisme faiblit graduel- 
lement. Ce crescendo de l’indignation rabelaisienne contre 
le fanatisme et la procédure judiciaire du temps a par- 


100 L'HISTOIRE NATURELLE 


couru diverses étapes qu’on peut suivre dans les Prologues 
des derniers livres de Pantagruel : 


Des Caphars encores moins. Pourquoi? Pource qu’ilz ne 
sont de bien, ains de mal ‘et de ce mal duquel journelle- 
ment à Dieu requerons estre delivrez, quoy qu'ilz contre- 
facent quelques foys des gueux. Oncques vieil cinge ne feit 
belle moue. Arriere, mastins. Hors de la quarriere, hors de 
mon Soleil, Cahuaïlle au Diable (1. III, Prol.). 

Caphards, Cagotz, Matagotz, Botineurs, Papelards, Bur- 
gotz, Patespelues, Porteurs de Rogatons, Chattemites, ce 
sont noms horrificques seulement oyant leur son. À la pro- 
nonciation desquelz j'ai veu les cheveulx dresser en teste de 
vostre noble ambassadeur. Je n’y ay entendu que le hauit 
Allemant et ne sçay quelle sorte de bestes comprenez en ces 
denominations. Ayant faict diligente recherche par diverses 
contrées, n’ay trouvé homme qui les advouast, qui ainsi 
tolerast estre nommé ou designé. Je presuppose que c’estoit 
quelque espece monstrueuse de animaulx barbares au temps 
des haultz bonnetz..… Si par ces termes entendez les calum- 
niateurs de mes escripts, plus aptement les pourrez vous nom- 
mer Diables... Ceulx cy ne sont (proprement parlant) diables 
d'enfer. ]1z en sont appariteurs et ministres. Je les nomme 
diables noirs, blancs, diäbles privez, diables domesticques 
(1. IV, Prol. anc.). 


Et dans son épitre au cardinal Odet de Châtillon, qui a 
fait obtenir à Rabelais un privilège royal pour ses livres : 


La calumnie de certains Canibales, misantropes, agelastes, 
avoit tant contre moy esté atroce et deraisonnée qu’elle avoit 
vaincu ma patience et plus n’estois deliberé en escrire un iotta. 
Car l’une des moindres contumelies dont ils usoient estoit que 
telz livres tous estoient farciz d’heresies diverses... Quelques 
mangeurs de serpens qui fondoient mortelle hœresie sus un 
N mis pour un M par la faulte et negligence des imprimeurs. 


Citons encore la finale de l’apologue de Physis et Anti- 
physis : 


Celle ci depuys engendra les Matagotz, Cagots et Papelars, 
les maniacles Pistoletz, les demoniacles Calvins imposteurs 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. IOI 


de Geneve, les enraigez Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chat- 
temites, Canibales et aultres monstres difformes et contrefaicts 
en despit de Nature. | 


Rappelons, en outre, que le re" mars 1552, le Parlement, 
à la requête de la Sorbonne, avait condamné le Quart 
Livre, et, en octobre de la même année, le bruit circulait 
à Lyon de l’incarcération de Rabelais. 

C'est probablement à cette époque que remontent les 
chapitres que nous venons de citer du Velivre où la raille- 
rie inoffensive de jadis a cédé la place à la sanglante satire. 
Quelques années auparavant, le gentil Marot avait senti 
les premières griffes de la calomnie et avait été enfermé 
au Châtelet qu’il a décrit en couleurs sombres dans son 
Enfer (publié en 1542). On y voit, assis à son aise, le juge 
Rhadamantus : 


Plus enflammé qu’une ardente fournaise, 
Les yeux ouverts, les oreilles bien grandes, 
Fier en parler, cauteleux en demandes, 
Rebarbatif quand son cueur il descharge ; 
Bref, digne d’estre aux Enfers en sa charge. 


Toutes les horreurs y abondent. Le poète compare les 
procès à des serpents qui, de petits, deviennent grands et 
félons : 


Ce sont serpents enflez, envenimez, 
Mordans, mauldictz, ardans et animez, 
Jettans un feu qu’à peine on peult estaindre, 
Et en piquant dangereux à l’attaindre, 

. Car qui en est piqué ou offensé 
Enfin demeure chetif ou insensé. 


Il existe plus d’une analogie entre la fapinaudière de 
Rabelais et l'Enfer du gentil poète. Même äpreté de ton, 
même sarcasme indigné contre les horreurs de la procédure 
Judiciaire. 

Les figures monstrueuses tracées par Rabelais ont fait le 
tour des âges et ont été consacrées par un usage séculaire. 


102 | L'HISTOIRE NATURELLE 


B. — Animaux exotiques. 


Le singe est le seul animal exotique qui ait suggéré des 
images; il a fourni à notre auteur une ample provision 
métaphorique. 

La nomenclature simienne, chez Rabelais, est d’une 
abondance et d’une variété extraordinaire. Toutes les 
époques y ont fourni leur contingent, l’Antiquité comme 
_le Moyen âge; comme la Renaissance; mais, en fait, il ne 
semble avoir réellement connu que la guenon des bate- 
leurs (qu’il appelle tantôt cinge et tantôt matagot) et le ma- 
got (désigné aussi par marmot), qu’il avait pu observer soit 
à la ménagerie florentine soit à des exhibitions foraines. 

Nous avons déjà étudié en détail tout ce qui touche 
aux noms de singes chez Rabelais; il nous reste à montrer 
le parti qu’il en a su tirer en observant les faits et gestes 
des variétés qu'il a pu personnellement connaître. 

Quelques traits physiques tout d’abord. 

Ce qui frappe l'observateur, en regardant un singe, c’est 
le continuel remuement de ses lèvres pendantes; Rabelais 
en a tiré des comparaisons fréquentes, à propos des gestes 
bizarres de la Sibylle de Panzoust, de ceux de Panurge 
en présence de Nazdecabre, et finalement de la contenance 
piteuse de Panurge pendant la Tempête : 


Que signifie ce remuement de badiguoinces? Que pretend 
ceste Jectigation des espaulles? À quelle fin fredonne elle des 
babines comme un Cinge demembrant Escrevisses? (1. III, 
ch. xvni). 

A la neuviesme, remist les paulpieres des œ1ilz en leur posi- 
tion naturelle, aussi feist les: mandibules et la langue, puis 
jecta son reguard biscle sus Nazdecabre, branlant les bau- 
levres comme font les Cinges de sejour (1. III, ch. xx). 

Et, remuant les babines comme un Cinge qui cherche poulz 
en teste, tremblant et clacquetant des dens, se tira vers frere 
Jan, lequel estoit assis sus le portehauban de tribort, et devo- 
tement le pria avoir de luy compassion (1. IV, ch. Lxvur). 


En second lieu, et comme suite du geste précédent, le 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 103 


murmure sourd qu'ils poussent, leur claquement fréquent 
des dents qu’on a plaisamment comparés à une prière 
(L IV, ch. xv) : « Le Records joignant les mains sembloit 
luy en requerir pardon, marmonnant de la langue, mon, 
mon, mon, vrelon, von, von : comme un marmot ». 

De là : ù 

Marmotter, parler entre ses dents (comme les marmots 
ou singes), verbe qui n’est pas attesté antérieurement à 
Rabelais'. Frère Jean ennuyé du radotage de Panurge, 
apeuré par la tempête, s'écrie indigné (1. IV, ch. xx) : 
« Teste Dieu plene de reliques, quelle patenostre de cinge 
est ce que tu marmottes là entre les dens? » 

Dire la patenostre du singe, grommeler de colère 
(comme les singes fàchés) : « Gargantua disoit la patenostre 
du cinge, retournoit à ses moutons » {l. I, ch. xi1). 

Autres comparaisons tirées des contenances grottesques 
de l’animal : 


Ces parolles achevés, Juppiter, contournant la teste comme 
un cinge qui avalle pillules, feist une morgue tant espouvan- 
table que tout le grand Olympe trembla (1. IV, Prol.). 

Panurge restoit de cul sus le tillac, pleurant et lamentant. 
Frere Jan l’apperceut passant sus la coursie et luy dist : « Par 
Dieu, Panurge le veau, Panurge le pleurart, Panurge le criart, 
tu ferois beaucoup mieulx nous aydant icy que là pleurant 
comme une vache, assis sus tes couillons comme un magot » 
(L IV, ch. xx). 


Allusion à l’amour aveugle de la femelle du singe pour 
ses petits (1. IV, ch. xxxn) : « Et (comme vous sçavez que 
ès cingesses semblent leurs petits cinges plus beaulx que 
chose du monde) Antiphysie louoit et s’efforçoit prouver 


1. « Marmotter, observe Ménage, estune métaphôre tirée des singes 
qui semblent parler entre leurs dents. » Henri Estienne était déjà 
de cet avis : « Marmotter, Gallis garrulare, factum ex animalis 
voce ut ex proprietate naturæ dicunt fureter. » 

C'est le contraire qui semble être vrai : Marmotter est le primi- 
tif de marmot (comme marmouser de marmouset), et le fait que 
ce verbe n’est attesté qu'au xvi° siècle pourrait bien être un simple 
hasard. | 


104 L'HISTOIRE NATURELLE 


que la forme de ses enfans plus belle estoit et advenente, 
-que des enfans de Physis ». 

Quant aux images tirées de la vie morale du singe, 
elles représentent les notions de : 

1° Singerie, tromperie, le singe passant pour malin et 
traître (1. II, ch. x) : « N'est-ce le mieulx ouyr par leur 
vive voix leur debat, que lire ces babouyneries icy, qui 
ne sont que tromperies, cautelles diabolicques de Cepola, 
et subversions de droict? » 

2° Confusion, ébahissement analogue à celui du singe 
qui reste interdit quand on lui retire une friandiset, ce que 
Rabelais exprime par faire quinaud quelqu'un, l’évincer en 
argumentant, en discutant, locution dont il use fréquem- 
ment et qu’il a empruntée au monde des écoliers : 


Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussard de vin 
breton si je vous fois quinault en ce propos ? — Ouy vrayement, 
dist Grandgousier (1. I, ch. xm). 

Nonobstant leurs ergotz et fallaces, il les feist tous quinaulx 
et leurs monstra visiblement qu’ils n’estoient que veaulx engi- 
ponnez (1. IF, ch. x). 

Comment Panurge feist quinault l’Anglois qui arguoit par 
signes (1. IE, ch. xrx). 


Mathurin Cordier note expressément, vers la même 
époque, cette locution comme usuelle dans les collèges de 
Paris : « Victus est extrema questione. ZI a esté quinault 
le dernier », à côté de : « Fuit victus in magna quina. Zl 
a esté victus à la grand quine. Victus fuit summa disputa- 
tione vel in supremo certamine? ». Ce dernier terme, 
quine au sens de « disputation », signifie proprement 
-« singerie » (cf. quine-mine), ce genre de débats étant 
accompagné de force gesticulations. 


1. Cf. marmot, avec ce même sens de confus, dans la « Farce du 
gouteux », où le varlet répond au chaussetier (Anc. Théâtre, t. Il, 
p. 183) : 

Pardé, de ce suis bien marmot, 
Il n'entend pas ce que je dy. 


2. De corrupti sermonis emendatione, 3° éd., Paris, 1533, p. 99 et 100. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 105 


» 


3° Hypocrisie, sens figuré qu'on rencontre pour la 
première fois chez Rabelais qui assimile les prières machi- 
nales des moines aux patenôtres que les singes marmottent 
entre leurs dents (1. I, ch. x) : « I1z marmonnent grand 
renfort de legendes et pseaulmes nullement par eux enten- 
duz. I1z content force patenostres entrelardees de longs 
Ave Mariaz, sans y penser ny entendre. Et ce je appelle 
mocque dieu, non oraison » : 


Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz, 

Vieux matagotz, marmiteux boursouflez, 
Torcouls, badaulx plus que n'estoient les Gotz 
Ny Ostrogotz, precurseurs des magots, 
Haires, cagotz, caffars empantouflez.. 


Dans un chapitre célèbre de son Gargantua, le xLe, 
Rabelais établit, par toute une série de rapprochements 
ingénieux, un parallélisme complet entre le singe et le 
moine !. Non seulement les grimaces des singes rappellent 
les moines se démenant et gesticulant dans leurs chaires, 
mais il compare encore l’inutilité du singe à celle de la vie 
monacale et relève nombre d’autres analogies qu’il énu- 
mère dans le susdit chapitre intitulé : « Pourquoy les 
Moines sont refuys du monde ». 

Il est probable (comme nous l’avons supposé ailleurs) 
que le sens métaphorique de magot et matagot, appli- 
qué aux moines, a subi l'influence analogique de bigot et 
cagot, à la finale identique. Quoi qu'il en soit, c’est après 
notre auteur que les termes, ainsi compris, ontété employés 
par Marot et Ronsard. 

Ces images sont empreintes, on le voit, de la person- 
nalité de Rabelais. Elles ont longtemps joui d’une vogue 
considérable et font depuis partie intégrante du trésor de 
la langue nationale. 


1. Érasme avait d'ailleurs déjà fait le même rapprochement :. 
« Videtis simium assidentem ægrote in veste franciscana… » Collo- 
quia, p. 419. Voir, pour d’autres passages, Thuasne, Etudes sur 
Rabelais, p. 45 à 47. 

2. Voir Rev. Et. Rab., t. VIII, p. 148 à 151. 

3, Ces textes se trouvent allégués, dans l’article précité, p. 150. 


106 L'HISTOIRE NATURELLE 


CoNCLUSION. 

Arrivés au terme de cette longue recherche, essayons 
d’en ressaisir les traits caractéristiques. 

Le premier qui frappe, dans le vaste domaine que nous 
venons de parcourir, c’est l’universalité qui est le cachet 
même du génie de Rabelais. En ce qui touche l'histoire 
naturelle, son œuvre nous présente un tableau à peu près 
complet. Aucun fait saillant, d'ordre historique ou social, 
ne semble avoir échappé à son intelligence ouverte, à sa 
curiosité insatiable'. Il avait tout lu et tout retenu. Sa 
mémoire est prodigieuse. La vaste encyclopédie de Pline, 
il la savait par cœur et on s'aperçoit à ses lapsus qu'il la 
citait parfois de mémoire. 

Grâce aux nombreux éléments épars dans son livre, 
nous avons été à même de reconstituer les principaux 
aspects de l’histoire naturelle depuis l'Antiquité, en tra- 
versant le Moyen âge et la Renaissance, jusqu'au milieu 
du xvie siècle. C’est à cette époque précisément que remonte 
le tableau zoologique le plus vaste que notre auteur ait 
tracé, vers 1550, dans le xxx° chapitre de son Ve Livre. 
Là où les commentateurs n’ont vu jusqu'ici qu’une nomen- 
clature chaotique, il s’agit en fait d’un excellent résumé 
- des connaissances zoologiques de l’époque, d’un docu- 
ment scientifique de premier ordre. 

Des naturalistes anciens, c’est Pline qui a dominé tout le 
xvie siècle? : Du Bartas et Montaigne, pour ne citer que les 
plus illustres, en sont imprégnés; mais son influence sur 


1. Les œuvres du xvi° siècle ont, pour la plupart, un caractère 
encyclopédique, même celles qui traitent d’histoire naturelle. La 
Zovlogie de Gesner, par exemple, tient compte non seulement des 
noms vulgaires des animaux, de leurs mœurs et utilité, mais aussi 
des légendes, des images et des comparaisons qu'ils ont fournies à 
la langue. Et ces hors-d’œuvre se retrouvent encore, plus nom- 
breux, dans la Zoologie d’Aldovrandi (1642). 

2. Déjà, au xv° siècle, Pline avait fourni à Francesco Colonna, 
auteur du Poliphile, toute son érudition en matière d’histoire natu- 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 107 


Rabelais est absolument prépondérante. A peine pourrait- 
on citer, après Pline, des sources secondaires et tertiaires, 
comme Élien, pour le merveilleux zoologique; comme 
Dioscoride, pour les plantes médicinales; comme Plu- 
tarque, pour les anecdotes superstitieuses. Mais il faut, 
toujours et partout, revenir au naturaliste romain, dont 
l'Histoire naturelle a fourni au moins la moitié du bagage 
scientifique de notre auteur. 

Ces emprunts ne sont pas, il est vrai, servilement tra- 
duits de Pline. Il en a extrait la substantifique moëlle et 
son style donne à ces fragments une vie nouvelle, un 
relief puissant*. 

Souvent même les sombres couleurs de l'original sont 
atténuées par un humour de bon aloi qui remet également 
à sa place la crédulité proverbiale de l’auteur ancien. Le 
pessimisme de Pline est resté sans influence sur le tempé- 
rament de Rabelais. 

Si, pour l'Antiquité, Pline reste sa source essentielle, il 
faut descendre, pour le Moven âge, à Avicenne et à Albert 
le Grand, où Rabelais a puisé tous les curiosa de l’époque 
en matière de reptiles, alors qu'il tire de la littérature tra- 
ditionnelle indigène ses animaux merveilleux. 

Le caractère de ces sources change du tout au tout au 
xvie siècle. Rabelais cesse alors de puiser dans les livres 
contemporains, qui ne renferment que des bribes du passé; 
c'est à la vie même qu'il emprunte les éléments de sa 
documentation. Son observation se tourne alors vers la 
nature vivante, animaux et plantes, et il profite de toute 


L d 
rclle, plus particulièrement dans le domaine botanique et minéralo- 
gique. Dans son V° Livre, Rabelais a simplement intercalé (sans 
avoir eu l'occasion de les élaborer) quelques-uns de ces emprunts 
tirés par Colonna de Pline. 

1. Rappelons ici cette judicieuse remarque de Brunetière : « Juris- 
prudence ou matière médicale, du grec et du latin, du Plutarque et 
du Sénèque, du Cicéron et du Platon, du Villon et du Tiraqueau 
joints ensemble ne font toujours que du Rabelais. Ils se trans- 
forment en leur imitateur. Sa puissante imagination les soumet à 
ses propres convenances. Îl se les convertit en sang et en nourri- 
ture... » (Histoire de la littérature française classique, t. I, p. 131.) 


108 L’'HISTOIRE NATURELLE 


occasion pour connaître les plus rares et les plus étranges. 

Sa curiosité trouve d’ailleurs une ample satisfaction 
dans les déplacements incessants de sa vie voyageuse. 
On a vu quelle féconde moisson régionale il a déposée 
dans son roman. Toutes les provinces de France y sont 
représentées : les contrées limitrophes de l'Océan, comme 
celles de la Méditerranée, ont alimenté son riche cata- 
logue de poissons; les pays de l'Ouest, et particulière- 
ment les bords de la Sèvre Niortaise, ont abondamment 
fourni sa liste d'oiseaux. 

Pour apprécier en connaissance de cause une œuvre 
aussi vivante et aussi complexe, il faut la replacer dans 
son temps et dans son milieu. L'histoire d’une part et, de 
l’autre, l’état de civilisation de l’époque nous ont tour à 
tour procuré les moyens de contrôle. La méthode réa- 
liste, appliquée ici pour la première fois dans le domaine 
scientifique, a donné des résultats féconds et nouveaux. 

Les nombreuses données en matière d'histoire natu- 
relle qu’on trouve éparses dans l’œuvre de Rabelais, une 
fois classées, ramenées à leurs sources et éclairées par les 
faits contemporains, nous offrent un triple intérêt : 

0 Historique. Les renseignements documentaires sur 
les ménageries de la Renaissance en Orient, en Italie et 
en France nous ont permis de préciser le degré de réalité 
de la nomenclature zoologique de Rabelais. Si, pour en 
citer un exemple, notre auteur relègue l'éléphant dans le 
pars de Satin, c’est-à-dire dans une région imaginaire, 
c'est que cet animal exotique était encore inconnu en 
France vers le milieu du xvie siècle?. Le mom d’éléphant, 


1. Sur une échelle plus grande, cette méthode a été appliquée par 
M. Ferdinand Brunot dans son istoire de la langue française, 
œuvre dans laquelle les transformations linguistiques sont cons- 
tamment éclairées par les phénomènes sociaux contemporains. C'est 
ainsi que, pour l'époque qui nous occupe, M. Brunot a le premier 
exposé, à l’aide des témoignages historiques, la substitution gra- 
duelle du français au latin dans le domaine scientifique. Voir t. II, 
Seizième siècle (1906), 1. I, ch. v à vu. 

2. Cette interprétation historique à échappé aux commentateurs. 
Bornons-nous à citer cette remarque de Delaunaye (Œuvres de 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 109 


que donne déjà, au x siècle, le plus ancien des Bes- 
tiaires, est purement livresque : il est d’ailleurs resté 
inconnu à la langue de l’ancien et du moyen français qui 
se sert exclusivement d’olifant, et cela jusqu’à Rabelais. 
Celui-ci est le premier écrivain qui ait directement tiré le 
nom de Pline et qui en relève expressément cette origine 
littéraire. | 

Cet état des choses explique d’autre part le sens vague 
que possèdent certaines appellations zoologiques de 
l’époque, comme figre par exemple, terme inconnu à 
Rabelais et à Montaigne, et qui a servi dans le passé à 
désigner toute espèce de félins. Que n’a-t-on pas écrit 
sur la signification précise de la lonza de Dante qui n’est 
autre que la lonce de nos Bestiaires, l’once de Rutebeuf 
et l'oince de Rabelais? 

2° Social. Nous avons également tenu compte des 
croyances des contemporains de notre auteur en ce qui 
touche les vertus merveilleuses de certains animaux ou 
de certaines plantes. Ces superstitions, notées par Rabe- 
lais et toujours vivaces parmi les masses populaires, 
remontent en grande partie à l'Histoire naturelle de Pline, 
d'où elles se sont déversées, directement ou indirecte- 
ment, sur le Moyen âge et la Renaissance. 

3° Linguistique. La nomenclature scientifique employée 
pour la première fois par Rabelais est considérable. 

Rappelons à cet égard qu’il est le premier des modernes 
qui ait diréctement puisé dans l'encyclopédie de Pline, 
dont il a fait passer la substance en français. Au cours 
de notre étude, nous avons généralement noté le texte de 
Rabelais où ces vocables apparaissent pour la première 
fois. Bornons-nous à rappeler ici les exemples les plus con- 
nus! qui appartiennent aujourd’hui à la langue générale. 


Rabelais, Paris, 1837, p. 426) : « Description de l'éléphant. Rabelais 
n’eût pas dû la placer dans le pays de l’Imagination, puisqu'elle est 
véritable. » 

1. Voir aussi le bilan de lexique relevé par M. Paul Barbier fils : 
« Ce que le vocabulaire du français littéraire doit à Rabelais », 
dans la Rev. Et. Rab., t. III, p. 280 à 387 et 388 à 4o1. 


110 L'HISTOIRE NATURELLE 


Noms scientifiques : Cercopithèque, ichneumon, phéni- 
coptère; — asphodèle, colocasie, daphné, héliotrope, hya- 
cinthe, lichen, ny mphéa, orchis, orobanche. 

Noms vulgaires : Bondrée, chatouille, corbigeaw, cra- 

|_vant, flamant, hibou, lavaret, sansonnet ; — alberge, arti- 
chaut, bergamotte, nasitord, orcanette, panicaut, poncire, 
touselle. 
__ Le nombre de ces vocables, dont Rabelais est le pre- 
mier à faire usage, pourrait facilement être décuplé s’il 
s'agissait de tenir un compte intégral de son lexique. Ils 
appartiennent de droit à l’histoire de la langue. Son cata- 
logue de poissons, par exemple, et sa liste d'oiseaux indi- 
gènes, dont la nomenclature est encore vivace dans nos 
provinces, restent des documents de la plus haute valeur 
linguistique. Ajoutons-y les nombreuses applications 
métaphoriques que notre auteur a directement tirées de la 
réalité environnante, et on obtiendra ainsi un ensemble 
unique en son genre. 

Un dernier trait, pour finir. 

Les plus illustres représentants de la science dans la 
seconde moitié du xvie siècle, les Belon et les Paré, 
subissent encore l’ascendant exclusif de l'Antiquité : ils 
en sont subjugués, fascinés. Comme tous leurs contem- 
porains, ils attachent une foi entière aux légendes zoolo- 
giques, à tout ce merveilleux traditionnel dont la science 
de la nature ne sera complètement dégagée qu'un siècle 
plus tard. Rien de plus instructif, à cet égard, que cer- 
tains témoignages recueillis dans les écrits de Belon, un 
des esprits initiateurs les plus féconds de l’époque. 

Dans son livre sur les Oyseaulx, p. 52, venant à parler 
de la « diversité de servir oyseaulx sur table », une vel- 
léité d'indépendance traverse son esprit : « Donc mainte- 
nant que ce propos nous tire sur la nourriture que pre- 
nons des oyseaulx, suyvons un particulier discours sans 
alleguer autre autheur que de nostre commune maniere 
de faire ». 

Mais il s'empresse d’ajouter : « ne prenant toutesfois si 


. 


LU 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 111 


grande liberté que ne fondions nostre appuy sur ce que 
Dioscoride et Galien Grecs, et sur ce que Pline, Varro 
Macrobe, et tels autres Latins en ont dit... » 

Dans son ouvrage antérieur sur l'Histoire naturelle des 
estranges Poissons marins (1551), premier traité d’anato- 
mie comparée, venant à décrire au 1er chapitre les parties 
extérieures du Dauphin, observé par lui dans les temps 
modernes pour la première fois, il écrit ces lignes signifi- 
catives : | 

« Je m'en rapporte à ce que les principaulx autheurs 
anciens en ont escript, desquels il me suffira prendre 
l’authorité en preuve de ce que j’en escriray; veu mesme- 
ment qu’ils ont eu si grand soin, en mettant les choses 
par escript, qu'ils n’ont rien laissé en arriere, tellement 
que ce que l’on dit apres euls, et principalement Aristote, 
touchant ce qui appartient à la principale description de 
l'histoire, ne soit que une répétition dicte plusieurs fois. 


Aussi, qui ne les ensuit de bien pres, n’ha pas grande chose 


à dire qui soit nouvelle. » 

On le voit, l'autorité au xvi*, n'a rien perdu du prestige 
qu'elle avait au moyen âge. Le respect supérstitieux des 
maîtres continue toujours. Tout ce qui vient de l'Antiquité 
était sacré aux yeux mêmes de ceux qui ouvraient alors à 
la science des voies nouvelles. De là ce caractère d’infailli- 
bilité que tout le monde attachait aux Anciens et le devoir 
d'admettre en bloc tout ce qu’ils rapportaient. 

Rabelais est le premier des modernes qui observe à leur 
égard une réserve sceptique ou satirique. Il s'amuse sou- 
vent aux dépens de la crédulité excessive de Pline et, quant 
au merveilleux zoologique généralement admis à son 
époque, il le relègue dans le Pays de Satin, dans la 
contrée de l'imagination artistique, dans les musées de 
tapisseries et de peintures. | 

De plus, en présence de l'influence tyrannique et obsé- 
dante des Anciens, il affirme l’indépendance de la pensée 
et l’inépuisable fécondité du génie scientifique. Loin de 
partager le pessimisme d’un Pline ou d’un Montaigne, il 


112 L'HISTOIRE NATURELLE 


garde une foi absolue au progrès illimité de la science et 
en la perfectibilité du genre humain. 

On connaît le passage célèbre du Tiers Livre, ch. Lr, où, 
après avoir célébré d’après Pline les vertus du Pantagrué- 
lion, Rabelais se laisse aller au gré de son imagination et 
fait alors miroiter à nos yeux les sublimes conquêtes de la 
science future. Les intelligences célestes s’en inquiètent : 


Pantagruel nous a mis en pensement nouveau et tedieux, 
plus que oncques ne feirent les Aloïdes, par l’usaige et vertus 
de son herbe. Il sera de brief marié, de sa femme aura enfans. 
A ceste destinée ne pouvons nous contrevenir, car elle est 
passée par les mains et fuseaulx des sœurs fatales, filles de 
Necessité. Par ses enfans (peut estre) sera inventée herbe de 
semblable energie, moyenant laquelle pourront les humains 
visiter les sources des gresles, les bondes des pluyes et l’offi- 
cine des fouldres, pourront envahir les regions de la Lune, 
entrer le territoire des signes celestes et là prendre logis, les 
uns à l’Aigle d’or, les aultres au Mouton, les aultres à la Cou- 
ronne, les aultres à la Herpe, les aultres au Lion d’argent, 
s'asseoir à table avecques nous et nos Deesses prendre à 
femmes, qui sont les seuls moyens d’estre deifiez. 


Il faut arriver jusqu’à Palissy pour voir nettement posé 
ce droit à la libre recherche. Dans sa Recepte véritable 
(1563), à propos des vertus attribuées par Dioscoride et les 
Lapidaires aux pierres rares, le modeste « inventeur des 
Rustiques Figulines, » considéré à bon droit aujourd’hui 
comme le père de la science expérimentale!, écrit ces 
paroles mémorables qui inaugurent l'époque moderne de 
la pensée indépendante : 

« Peut estre que tu diras qu’il faut croire les doctes, les 
anciens, qui ont escrit ces choses il y a un bien long 
temps et qu'il ne se faut arrester à mon dire, d'autant que 
je ne suis ne Grec, ne Latin, et que je n’ay rien veu des 
livres des médecins. À ce je respons que les Anciens 


1. Bruno Hauschmann, Bernard Palissy der Naturforscher und 
Schriftsteller als Vater der induktiven Wissenschaftsmethode des 
Bacon von Verulam, Leipzig, 1903. 


DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 113 


estoyent aussi bien hommes comme les Modernes, et qu'ils 
peuvent aussi bien avoir failli comme nous ». 

La Renaissance a élargi, il est vrai, l’esprit, mais sans 
laffranchir. Elle a substitué à l’autorité unique du moyen 
âge des autorités multiples, tous les écrivains de l’Anti- 
quité. On ne disait plus : le Maître, c’est-à-dire Aristote, 
plus ou moins truqué, mais : les Maîtres, c’est-à-dire les 
Anciens, mieux compris, voilà tout. 

En somme, sous le rapport de la libre pensée, en 
matière scientifique, comme pour tout ce qui touche à 
l'éducation et aux réformes sociales, Rabelais reste un ini- 
tiateur aux idées vastes et lumineuses. Il dépasse souvent 
l'horizon de la Renaissance par son génie profondément 
humain. Son intelligence, ouverte et sympathique aux 
êtres et aux choses, annonce à plusieurs reprises les temps 


modernes. 
L. SAINÉAN. 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 8 


A PROPOS DE RONSARD 


I. 
Ronsard et le « Parnasse satyrique ». 


Dans sa Bibliographie des Recueils collectifs de poésies 
libres et satiriques, page 66, M. Lachèvre semble n'avoir 
reconnu dans le Parnasse de 1622 que huit pièces de 
Ronsard. 

Ayant sous les yeux la première édition elzévirienne de 
1660, j'y rencontre, aux pages 54-58, un groupe de huit 
sonnets, non signés, mais qui ne sont autres que les 
« Sonets de feu P. de Ronsard pour Helene de Surgeres, 
non encor imprimez », publiés en 1609, aux pages 32 et 
33 de l’appendice aux Œuvres du poète Vandomois; 
mais, dans le Parnasse, l’ordre des pièces n’est pas iden- 
tique à celui de l’in-folio. 

En plus de ces sonnets qui n’ont rien, à part le mérite 
poétique, de particulier, le Parnasse donne, aux pages 274- 
275, trois sonnets des plus folastres, qui appartiennent à 
Ronsard, car les deux premiers étaient au Livret de folas- 
tries, en 1553, et le troisième, que M. Lachèvre, page 337, 
attribue à Jodelle, d’après des recueils manuscrits, peut 
fort bien être de Ronsard. 


II. 
Les « Amours d'Hippolyte » et les «a Sonets pour Helene ». 


Une note manuscrite ancienne, en tête de mon exem- 
plaire des Premieres Œuvres de Philippes Desportes (à 
Paris, 1600), révèle quels noms cachent ceux de Diane, 


A PROPOS DE RONSARD. 115 


Hippolyte, Cléonice. Hippolyte serait « Helene Surgeres. 
Spirituelle et point belle ». 

Cette assertion m'a fait penser que l'édition de 1578 
des Œuvres de Ronsard, si profondément remaniée, et 
dans laquelle, pour la première fois, paraissaient les 
Sonets pour Helene, avait été entreprise pour rivaliser 
avec Desportes, pour lutter avec un disciple qui s’annon- 
çait concurrent redoutable, ainsi que je l’écrivais dans les 
Notes bibliographiques des Œuvres meslées de Ronsard 
(1914). J'aurais dû rappeler l’un des « Sonets pour 
Heleine de Surgeres, non encor imprimez », et qui le 
furent pour la première fois, en 1609, dans le Recueil des 
Sonnets..…, et autre pieces retranchées aux editions pre- 
cedentes des Œuvres de P. de Ronsard... avec quelques 
autres non imprimées cy devant. C’est le sonnet 61, qui 
se lit à la page 33. 


Quand au commencement admire ton merite, 
Tu viuois a la Cour sans loüange & sans bruit : 
Maintenant vn renom par la France te suit, 
Egallant en grandeur, la Royalle Hypolite. 


Liberal r'enuoyay les Muses a ta suite, 

le fus [sic] loin de ton chef euanouir la nuit, 

Le fis flamber ton nom comme vn astre qui luit, 
l’ay dans l’azur du Ciel ta loüange decrite. 


le n’en suis pas marry, toutefois ie me dueux 
Que tu ne m’aymes pas, qu’ingrate tu ne veux 
Me payer que de ris, de lettres & d'œillades. 


Mon labeur ne se paye en semblables façons, 
Les autres pour parade ont cinq ou six chansons, 
Au front de quelque liure, & toy des Iliades. 


III. 
Marie, célébrée par Ronsard, a-t-elle existé ? 


Quel que soit le nom patronymique de l'héroïne du 
Second Livre des Amours de Ronsard, j'en suis arrivé à 


116 A PROPOS DE RONSARD. 


nier que, dans la vie amoureuse de Ronsard, ait passé 
une femme qui se soit vraiment appelée Marie. 

Me sera-t-il permis d'assurer ma conviction, sinon de 
la faire partager à d’autres, en rappelant la pièce latine 
de Du Bellay intitulée : De Poetarum amoribus ? 

De ces vingt-sept vers, il suffira de citer les neuf sui- 


vants : 


(Ut nostras quoque nominem puellas) 
Cassandra æmula Laureæ puellæ, 
Quicquid Pasithea, et venusta nuper 
Mellina, et numeris Oliva nostris 
Dicta (si locus inter has Olivæ) 

(Ut nostros quoque nominem Poetas) 
Ronsardus gravis, et gravis Thyardus, 
Mollis Baifius, mihique (s1 quis 
Probatos locus inter-est poetas) 


Ne peut-on penser que Marie eût trouvé sa place dans 
ces vers, tout à côté de Cassandre, si elle avait vraiment 
existé? Son nom, tout de même qu’à Marulle, celui de 
Martia Bocontia, eût aisément suggéré à Du Bellay 
d’ingénieuses comparaisons, de spirituels rapproche- 


ments. 4 
Hugucs VaGanay. 


CORNARIEN 


On lit dans les Historiettes de Tallemant des Réaux 
(2° édition, par Monmerqué, t. II, p. 95. Paris, 1840) : 
« Jamais il n’y a eu si grande friande; depuis Pâques jus- 
qu’à la Pentecôte, madame de Puisieux mangea, il n’y a 
que cinq ou six ans, pour 1,700 livres de ce veau de Nor- 
mandie que l’on nourrit d'œufs, car, outre le lait de la 
mère, on leur donne dix-huit œufs par jour. Elle endetta 
le couvent des Dix-Vertus d’une somme considérable, et 
cela pour des friponneries; car le pâtissier seul demande 
beaucoup. Elle s’y étoit retirée après avoir fait plys de 
douze logis à Paris, et les avoir tous décriés. Elle avoit 
été contrainte de vendre Berny à feu M. le premier prési- 
dent de Bellièvre, mais il lui reste encore une belle mai- 
son en Touraine, qu’on appelle le Grand-Pressigny. Elle 
y a des meubles pour toutes les quatre saisons. M. de 
Chavigny y passa. Le marquis de Sillery pria sa mère de 
le recevoir de son mieux. Elle lui fit une chère admi- 
rable, quoiqu'il fût cornarien; elle lui changea même de 
meubles à son appartement. » 

Ce passage contient un mot : cornarien, qui ne se 
trouve dans aucun dictionnaire. Monmerqué lui a consa- 
cré la note suivante : « Je ne sais quelle allusion est 
cachée sous ce mot. Supprimé dans la première édition, 
on le rétablit; d’autres plus heureux l’expliqueront. » 

Un cornarien est un homme d’une grande sobriété, un 
disciple de Cornaro, dont voici la biographie en quelques 
mots. | 

Luigi Cornaro naquit à Venise en 1467. Possesseur 
d’une grande fortune, il se livra pendant de nombreuses 


118 CORNARIEN. 


années à des excès de table qui ébranlèrent sérieusement 
sa santé. À quarante ans, il vint à résipiscence et passa 
tout à coup de l’intempérance à une excessive sobriété : 
il restreignit sa nourriture à douze onces d'aliments solides 
et quatorze onces de vin par jour. Ce changement eut les 
plus heureux résultats. Dans l’espace de quelques mois, 
Cornaro fut délivré de tous les maux qui l'avaient tour- 
menté, aussi demeura-t-il fidèle à ce régime sévère. Il 
mourut à Padoue, presque centenaire, en 1566. 

Le secret de sa longévité fut divulgué, en 1558, par la 
publication d’un livre intitulé : Trattato de la vita sobria 
del magnifico M. Luigi Cornaro, et édité à Padoue chez 
G. Perchacino, par Berardino Tomitano. Cet ouvrage 
eut de nombreuses éditions; il fut traduit en latin, en 
français, etc. Une traduction en vers français par 
Ch. Meaux-Saint-Marc se réimprimait encore à Paris en 
1880. 

De nombreux auteurs ont cité Cornaro, entre autres 
Mercier (Tableau de Paris, t. XI, p. 350. Amsterdam, 
1788), dans le passage suivant de son amusante descrip- 
tion du « temple fameux de la gourmandise », sis à l’hô- 
tel d'Aligre, rue Saint-Honoré : « Mais parmi tant d’ob- 
jets d’intempérance, propres à exciter une faim insatiable 
et à la métamorphoser en gloutonnerie, objets tentateurs 
qui auroient pu faire succomber Cornaro, le plus grand 
antipode connu de tous les goinfres fameux, il se trouve 
un aliment simple et salubre, admirable pour la santé, 
aliment acidulé et fortifiant, qui ne ruinera point votre 
bourse, et très agréable au goût, c'est. le (sic) choucroute 
de Strasbourg... » 

P. DorvEaux. 


NOTES 


POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS. 


I. 


À donc, s'appuyant sus les poulces des deux mains à la 
crope devant soy, se renversa cul sus teste en l'air. (1. I, 
ch. xxv). 


Les exercices de Gymnaste, qui étonnent si fort Îles gens 
de Picrochole, ne laissent pas de nous étonner pour le 
moins autant, et il n’est pas trop aisé de se les représen- 
ter, en dépit de l'explication que nous en avons donnée 
dans une note de l'Edition critique. 

La culbute, notamment, que fait Gymnaste à califour- 
chon sur la croupe de sa monture, et à la suite de laquelle 
il se retrouve à cheval entre les arçons, nous paraissait 
d'autant plus surprenante qu’il ne prend pas d'autre 
point d'appui, pour la faire, que ses deux pouces posés 
sur le dos du cheval. Dans un petit traité de gymnastique 
suédoise bien connu et traduit en français, il est prescrit 
d'exécuter certains exercices des bras en ne s'appuyant 
sur le plancher que du bout des doigts, et non avec la 
paume de la main, ce qui est assez pénible. Mais porter 
tout le poids du corps sur les deux pouces seulement, 
cela semble infiniment plus difficile encore. 

I] faut croire que les contemporains de Rabelais s’en- 
traînaient volontiers à cet exercice, puisque Montaigne 
nous assure que son père était capable de « faire le tour 
de La table sur son pouce ». C’est au livre II, chapitre x, 
des Essais, dans une addition de 1595. Il est intéressant 
de rapprocher ce passage, où Montaigne nous parle de la 


120 NOTES POUR LE COMMENTAIRE 


vigueur et de la souplesse paternelles, des chapitres où 
Rabelais décrit les exercices physiques de Gargantua. 

« Pour un homme de petite taille, plein de vigueur et 
d’une stature droitte et bien proportionnée, d’un visage 
aggreable, tirant sur le brun, adroit et exquis en touts 
nobles exercices. J’ay veu encore des cannes farcies de 
plomb, desquelles on dit qu’il s’exerçoit les bras pour se 
preparer à ruer la barre ou la pierre, ou à l'escrime, et 
des souliers aux semelles plombées pour s’alleger au cou- 
rir et à sauter. Du prim-saut, il a laissé en memoire des 
petits miracles. Je l’ay veu par delà soixante ans se moquer 
de noz alaigresses, se jetter avec sa robbe fourrée sur un 
cheval, faire le tour de la table sur son pouce, ne monter 
guere en: sa chambre sans s’eslancer trois ou quatre 
degrez à la fois. » 

Ce M. de Montaigne le père était homme de sport, 
comme on voit. 

Jacques BoULENGER. 


IT. 


Vous avez parlé, masque... (Pantagruel, ch. x1x). 


Au début de la discussion par signes qui remplit le cha- 
pitre x1x du Pantagruel, le grandissime clerc Thaumaste, 
oubliant qu’il ne doit argumenter que par gestes, laisse 
échapper trois paroles : « Et si Mercure... » Panurge le 
rappelle au silence convenu par ces mots : « Vous avez 
parlé, masque! » 

Pourquoi Thaumaste est-il ici traité de masque par 
Panurge? Aucune édition n'indique comment doit être 
comprise cette expression. 

Elle nous paraît empruntée à certain genre de masca- 
rade ou « momerie » en usage au xvi* siècle et jusque 
dans les premières années du xvire. On trouve, dans l’In- 
ventaire des deux langues françoise et latine de Monet 
(1635), la définition suivante du mommon : « Anneau, 


DE RABELAIS. 121 


bague ou somme d’argent dans une tasse ou dans un bas- 
sin que portent de nuit des personnes masquées chés un 
ami, l’invitans à jouer sans parler. » De cet usage d’aller, 
sous quelque déguisement, porter de nuit un cadeau 
appelé momon (de momerie, ancien mot qui désignait 
toute sorte de mascarades), la comédie d'Odet de Tur- 
nèbe, Les Contens, nous a conservé un témoignage : 
« Vous vous trompez : c’estoit une femme desguisée en 
homme qui estoit venue pour voir ma fille et luy porter 
un mommon!. » 

Parfois, au lieu d'un cadeau, les momeurs portaient un 
jeu de cartes ou de dés, ingénieusement truqués ou pipés, 
pour faire gagner la personne que l’on invitait à jouer. 

Dans tous les cas, le silence était une règle absolue 
pour les momeurs, qui dissimulaient leur personnalité 
sous faux visage : 


Dea ! J’ay cuidé perdre la vie 
Pour vostre brave habillement, 
Sans dire ni quoy ni comment 
Non plus qu’en une momeriei. 


Thaumaste, dans l’argumentation par signes, est tenu 
au silence. Dès qu’il manque à cette convention, Panurge 
le lui rappelle par une interruption tirée de ces mome- 
ries, où le silence était la règle du jeu : « Vous avez 


parlé, masque. » 
JP: 


1. Anc. th. fr., VII, 225. | 
2. Jean Godard, Les desguisez 11594); Anc. th. fr., VII, 390. 


COMPTES-RENDUS 


J.-Roger CHARBONNEL. La pensée italienne au XVIe siècle 
et le courant libertin. In-8° de x-uu-720-LxxIvV pages. 
Champion, 1917. 


De Platon à Voltaire, en nous présentant tour à tour, et 
assez longuement, Aristote, Épicure, les Stoïîciens, les néo- 
Platoniciens, Averroës, saint Thomas, les Italiens du xvre siècle, 
les Français du xvrre, Hobbes, Spinoza et Bayle, M. Charbon- 
nel nous fait suivre la fortune des idées « libertines ». La 
manière est large, on le voit, et la matière plus vaste que 
ne le faisait prévoir le titre du livre. Écartons donc tout le 
chapitre nu, où l’auteur, sous prétexte de reprendre à leur ori- 
gine les idées directrices de sa thèse, remonte jusqu’à Platon. 
Les origines de l’école padouane, — déjà étudiées, du reste, 
par Renan et Mabilleau, — se placent à la fin du xrre siècle, 
comme le dit M. Charbonnel lui-mêmef. Ceux qui voudraient 
reprendre les choses de plus haut ont la ressource de consul- 
ter une histoire de la philosophie. Je serais bien tenté de 
mettre de côté aussi le chapitre rv sur Machiavel; il n’a qu’un 
rapport lointain avec le sujet, et le volume de M. Charbonnel 
en contient de plus originaux. 

Ces 150 pages écartées, le titre annonce deux questions à 
traiter : 0 l’histoire de la libre pensée italienne au xvre siècle 
(ch. ur et v); 20 les relations de ces doctrines avec la libre 
pensée européenne (ch. r et vi). 


I. — M. Charbonnel a rendu un réel service à l’histoire de la 
pensée française en réunissant sur les libres penseurs italiens 
du xvre siècle tous les documents que lui ont fournis l’érudi- 
tion française et italienne et ses recherches personnelles. L’Ita- 
lie, en effet, n’est pas seulement pour la France la patrie de 
l’humanisme, mais aussi la source principale des idées qui ont 
formé l'esprit moderne. Dès le xvie siècle, les libertins fran- 


1. P. 220. 


COMPTES-RENDUS. 123 


çais attaquent « la religion tout entière dans ses dogmes fon- 
damentaux, dans son principe, dans ses preuves historiques, 
dans ses preuves morales. et leur critique annonce déjà les 
travaux des exégètes et les plaisanteries des impies, toutes les 
objections de la science, celles de la raison, celles du bon 
sens, celles du sens commun, celles de la sottise, si bien que 
R. Simon et Bayle, Voltaire, Strauss et Renan, tout comme 
M. Homais, ont également des ancêtres parmi eux! ». Leurs 
théories, — très hardies, — portent principalement sur lanti- 
nomie entre la raison et la foi, la providence, les miracles, 
les origines des religions. Ce sont précisément les questions 
qui, — de Pomponazzi à Vanini, — occupent la pensée ita- 
lienne et que M. Charbonnel a exposées. On conçoit quelle 
source précieuse de renseignements et d’idées constitue cette 
thèse pour ceux qui veulent replacer Rabelais, Dolet, Des 
Périers, Montaigne, Bodin, — pour ne citer que les plus con- 
nus, — dans le courant d'idées qui leur était familier. 

Les figures si curieuses de Cardan et surtout de Vanini ont 
bien inspiré M. Charbonnel. Il me paraît avoir étudié prin- 
cipalement la fin du xvie siècle et le début du xvne; mais 
j'aurais aimé à le voir reculer de cinquante ans le centre de 
son étude. Le vrai maître de l’école padouane, c’est Pompo- 
nazzi. En apparence, interprète scrupuleux d’Aristote ; en réa- 
lité, il ressuscite le déterminisme de Pline et crée l’agnosti- 
cisme moderne. Certaines pages de son De incantationibus 
pourraient servir de préface à la Vie de Jésus de Renan. Tous 
les « libertins » italiens relèvent de lui. M. Charbonnel me 
semble donc avoir déplacé l’intérêt de cette étude en accor- 
dant une quinzaine de pages (encore sont-elles dispersées 
dans l'étude sur Cremonini} à Pomponace, quand il consacre 
un chapitre à Cremonini, 25 pages à Cardan, 80 à Vanini. Il y 
a là plus qu’un manque de proportion, il y a une erreur d’ap- 
préciation. Visiblement, M. Charbonnel connaît peu la pre- 
mière partie de notre Renaissance. Le titre même du livre le 
faisait soupçonner : les « Libertins » au xvie siècle forment 
des sectes très caractérisées. Ce n’est que par une extension 
assez tardive que ce mot a désigné, à la fin du xvre siècle et 
au xvire, les libres penseurs de toutes sortes. Les vrais « liber- 


1. Hauser, De l'humanisme et de la Réforme en France (Revue 
historique, juillet 1897). 


t 


124 COMPTES-RENDUS. 


tins » doivent beaucoup plus à la pensée allemande qu’à la 
« pensée italienne ». 

Sous ces réserves, ces deux chapitres sont d’un grand inté- 
rêt pour nous. On y trouvera, — un peu éparpillées, — la plu- 
part des idées dont a vécu le rationalisme français du xvie au 
xvrie siècle. 


IT. — Je n’en saurais dire autant de la seconde partie de la 
thèse. L'influence des « libertins » italiens sur la pensée euro- 
péenne au cours des xvie, xvrie et xvirie siècles demanderait, 
pour être exposée, plusieurs volumes. Réduire cette étude à 
deux chapitres de citations sans lien ou de rapprochements 
discutables, c’est rétrécir la question. Mettons que M. Char- 
bonnel n’ait voulu que signaler des « coïncidences ». 

Mais pourquoi avoir séparé ces deux chapitres? Ni les expli- 
cations qu’il donne au début de son premier chapitre ni celles 
qu’il a répétées à la soutenance n’ont convaincu personne. De 
plus, la partie de cette étude qui porte sur le xvre siècle, — la 
seule que j'étudierai pour les lecteurs de cette revue, — est 
très insuffisante. Les citations du premier chapitre en effet, — 
celles du moins qui sont empruntées à des auteurs du xviesiècle, 
— ne portent guère que sur Machiavel. C’est restreindre beau- 
coup l’importance de l'influence italienne, outre que la méthode 
employée me paraît peu efficace et qu’une diatribe de Renaud 
Pool ou deux lignes de L. Leroy contre Machiavel ne prouvent 
pas grand’chose. C’est l'infiltration des idées italiennes dans 
la philosophie française qu’il eût fallu chercher. M. Charbon-: 
nel s’y est essayé pour les penseurs du xvire et du xvrre siècle. 
Le travail de comparaison qu’il a fait pour noter l’influence de 
Telesio, Campanella et Bruno sur Bacon, Descartes et Hobbes, 
de Bruno et d’Averroës sur Spinoza!, que ne l’a-t-il fait aussi 
pour chercher ce que doivent à Pomponace et à Cardan les 
maîtres de la pensée française, de Rabelais à Montaigne? Voilà 
l’époque qu’il eût surtout été intéressant d'étudier s’il est vrai 
qu'avant la fin du xvie siècle la libre pensée française et la 
libre pensée italienne avaient déjà fixé le sens de leur marche 
et les objectifs principaux de leur attaque. Il suffira pour s’en 
convaincre de lire l’Xeptaplomeres de Bodin, dont M. Chau- 
viré vient de donner une édition critique partielle2. On y trou- 


1. Ch. vi, passim. 
2. Colloque de J. Bodin des secrets cachez des choses sublimes. 
Champion, 1914. | 


COMPTES-RENDUS. 125 


vera, vingt ans auparavant, la plupart des objections que 
M. Charbonnel traduit complaisamment du De admirandis 
naturae arcanis!. 

M. Abel Lefranc? et M. Hauser3 sont d’accord pour situer 
entre 1530 et 1540 l'extension de la libre pensée française. 
C’est l’époque aussi où les Italiens, déja nombreux en France, 
mais encouragés et attirés par François Ier, apportent dans nos 
universités leur science et sans doute aussi leurs idées. Y 
a-t-1l un rapport réel entre l’intensification des relations franco- 
italiennes et le développement du « libertinage » français? 
C’était à M. Charbonnel de nous le dire. En tout cas, il est 
remarquable que dès cette époque on accuse Pomponace de 
corrompre la pensée française. En 1550, 1l a à Paris des dis- 
ciples qui se font gloire de l’avoir pour maître et répètent ses 
leçons. Pendant tout le xvie siècle, la philosophie française 
agitera les questions qu’il a agitées. Et les apologistes reli- 
gieux sont unanimes à le désigner comme le père des « athées ». 
J'aurais mauvaise grâce à reprocher à M. Charbonnel de 
n'avoir pas fait ces recherches si le titre du livre ne nous les 
promettait. Il a bien donné (appendice XS) un aperçu de 
quelques relations intellectuelles entre la France et l’Italie, 
mais 1l se borne à citer, tant pour les Français étudiants en 
Italie que pour les Italiens professeurs en France, vingt-cinq 
noms! Il semble qu’il eût pu tirer meilleur parti de l’ouvrage 
de M. Picot, Les Français ttalianisants au XVIe siècle, qu'il 
cite dans sa Bibliographie. 

Je relève enfin quelques erreurs de M. Charbonnel touchant 
le xvre siècle : 

P. 5. « Charron avait donc préparé la laïcisation de la 
morale ». La morale était laïcisée depuis longtemps quand 
Charron écrivait sa Sagesse. On en trouvera une démonstration 
très documentée dans un article de M. Dedieu (Revue pra- 
tique d'apologétique, 1909). 


1. P. 355-383. Je trouve la même observation dans le Patiniana, 
p. 31 : « Tout son livre de Arcanis naturae dialogi est dérobé de 
Scaliger, in Cardanum, de Frascator, de Pomponace. Je vous assure 
que cela est très vrai, car je l’ai moi-même vérifié. » 

2. Calvin, Institution chrétienne. Réédition du texte de 1541; pré- 
face de M. Lefranc. 

3. Article cité. 

4. Launoy, De varia Aristotelis fortuna in Academia parisiensi, XIV. 

5. P. Lxv-LxvI. 


126 COMPTES-RENDUS. 


P. 13. Renaud Pool « dénonce au monde catholique. le 
Prince (de Machiavel). On raconte que cet ouvrage lui avait été 
signalé par Cromwell ». C’est possible, évidemment. 1l est pos- 
sible aussi que cette insinuation n’ait pour but que de faire de 
Cromwell un machiavéliste. Je suggérerais une explication plus 
naturelle : Renaud Pool avait fait ses études à Padoue; en 1624, 
Leonicus Thomeus lui dédiait ses Dialogues. Il n’est pas éton- 
nant qu'il soit resté en relation avec des Italiens et se soit tenu 
au courant des choses d’Italie. | 

P. 25. M. Charbonnel s'étonne que Noël du Fail connaisse 
Cardan, car « Noël du Fail... paraît avoir mené une existence 
de magistrat paisible..., certainement peu préoccupé d’étudier 
les philosophes transalpins. Et aucun voyage ne l’entraîna, 
croyons-nous, du côté de l'Italie ». D'abord, N. du Fail fut 
plus préoccupé, qu’une lecture superficielle de ses œuvres ne 
le laisserait croire, par les questions philosophiques. Il fut 
peut-être protestant, ce qui indique un certain souci des 
choses religieuses. Ses Contes d'Eutrapel contiennent un cha- 
pitre entier contre les « athées »'. Et puis il est allé en Italie! 
M. Philippot raconte son expédition au chapitre 11 de la thèse 
qu’il lui a consacrée? et que M. Charbonnel n’a sans doute 
pas été en mesure d'utiliser. 

P. 80 et 306-307. M. Charbonnel parle deux fois de Geoffroy 
Vallée. Après avoir loué, — non sans raison, — l’érudition de 
Morhoff, il cite, d’après lui, deux livres de Vallée : L'ars 
nihil credendi et le Cur receptum sit evangelium. Pour une fois, 
il aurait fallu rectifier le fameux érudit. Le premier livre cité 
n'existe point. C’est par une fausse interprétation d’un texte 
de Maldonat qu'on l’a attribué à G. Vallée. Quant au Cur 
receptum sit evangelium, je n’en connais pas d’autre mention; 
la sentence qui condamne Vallée ne le lui reproche point : il 
n'existe vraisemblablement pas plus que le premier. M. Char- 
bonnel revient à G. Vallée, p. 306, et cette fois il cite et carac- 
térise son ouvrage : la Béatitude des chrétiens. Mais je lui 
trouve quelque assurance quand il ajoute : « G. Vallée... était 
monté sur le bûcher, après avoir été stigmatisé en termes 
véhéments par Ronsard. » M. Charbonnel aurait bien dû nous 
citer les « termes véhéments » par lesquels Ronsard « stigma- 


1. Épistre de Polygame contre les athées. 
. 2. La vie et l’œuvre littéraire de Noël du Fail. Champion, 1914. 


e 


COMPTES-RENDUS. 127 


tise » ce pauvre Vallée; du moins aurait-il pu nous donner le 
titre du poème, ou quelque référence. Je ne connais que 
Garasse qui parle d’un libertin pris à partie par Ronsard, 
mais le poème de Ronsard cité par Garasse ne peut pas, — 
étant donné sa date, — être appliqué à Vallée. D’autre part, 
Guy Patin, qui a fait l'identification acceptée par M. Charbon:- 
nel entre Vallée et le libertin visé par Garasse, reconnaît que 
les détails donnés par ce dernier sont faux. De toute façon 
donc, il faut conclure que Ronsard n’a point écrit contre Val- 
lée. À moins que M. Charbonnel n’ait des données nouvelles 
sur ce petit problème! La solution concise et assurée qu’il en 
donne me le ferait croire. Mais que ne les produit-il? 

Ajoutons que M. Charbonnel ne sait guère se borner. Le style 
est touffu, comme le livre, et manque assez souvent de clarté. 
On risque de s’y perdre un peu et les matières traitées sont si 
complexes qu’il eût fallu décanter et ne garder que l'essentiel. 
Mais l’objet du livre est de ceux qu’il est difficile d'enjoliver; 
leur seule grâce est la limpidité. Et, même si nous ne l’avons 
pas toujours, nous vivons en un temps où celui-là paraîtrait 
bien exigeant, qui réclamerait le superflu quand il a seulement 
le nécessaire, et la grâce quand il a l’utile en abondance. 


H. Busson. 


R. CHauviRé. Jean Bodin, auteur de la « République ». 
Paris, Champion, 1914, in-8, 543 pages. 


Ip. Colloque de Jean Bodin. Des secrets cachez des choses 
sublimes entre sept sçavans qui sont de différents senti- 
ments. Traduction française du Colloquium Hepta- 
plomeres. Paris, Tenin et Champion, 1914, in-8e, 
213 pages. 


Un nom et un ou deux titres d'ouvrages, c’est à peu près tout 
ce qui reste aujourd’hui, sauf peut-être pour les spécialistes, 
de Phistoire littéraire ou de l’histoire politique de Jean Bodin, 
l'auteur de la République et de la Démonomanie. Une existence 
dont beaucoup de parties sont demeurées obscures, une œuvre 
touffue, rébarbative, de forme hérissée et abstruse, expliquent 
le naufrage à peu près complet d’une réputation qui, en son 
temps, dépassa les limites de la France et qui s’étendit sur 
tout le xvnie siècle et même au delà. Il a donc fallu à M. Chau- 


128 COMPTES-RENDUS. 


viré un certain courage pour entreprendre l’étude de cette exis- 
tence et de cette œuvre et, sans se laisser rebuter par les 
multiples difficultés de sa tâche, pour la conduire à bonne 
fin. Cela nous a valu un livre à la fois élégant et solide, aussi 
juste de ton que modéré et équitable dans l'appréciation 
d'ensemble, une « présentation » de Bodin telle que de long- 
temps on n’en saurait supposer de meilleure. 

Malgré de diligentes recherches dans les bibliothèques et 
les archives, à part quelques petits détails, quelques pièces 
glanées dans les archives de Laon et deux lettres à Castelnau- 
Mauvissière, tirées des Cinq-Cents Colbert, vol. 472 (par contre 
la lettre donnée sous son nom dans Bibl. nat., f. fr. 3386, n’est 
pas de lui), M. Chauviré n’a pas apporté à la biographie de 
Bodin « une large contribution originale ». Il n’a pas pré- 
tendu résoudre tous les problèmes qui se posent à propos de 
l'existence de Jean Bodin. Il s'est efforcé d’abord de bien 
poser ces problèmes et ensuite de faire exactement la part de 
ce qui est bien connu et ce qui est seulement hypothèse. 
Il s'étend particulièrement sur les deux épisodes essentiels de 
la vie de son auteur : sa participation très importante aux États 
généraux de Blois (novembre 1576 à février 1557) et son rôle, 
moins à son honneur, dans la Ligue à Laon entre 1588 et 1589. 
Précise et probe, telle est cette première partie consacrée à la 
biographie de Bodin. M. Chauviré nous analyse ensuite la for- 
mation intellectuelle de Bodin; il nous montre les multiples 
influences qui ont imprimé leur marque dans ce cerveau : édu- 
cation religieuse, études scolastiques et juridiques, humanisme, 
judaïsme. Bodin n’avait pas en lui la vigueur d'originalité qui 
lui aurait permis de maitriser ces influences, de dominer, de 
coordonner ce que l’antiquité sacrée ou profane, le moyen âge 
ou son temps, ses lectures et son expérience personnelle lui 
fournissaient. De là ses contradictions, ce mélange d’idées rétro- 
grades et de pressentiments d’avenir, ce chaos monstrueux où 
l’on trouve à côté de démarches qui dénotent un esprit indé- 
pendant, scientifique, des affirmations saugrenues, des raison- 
nements puérils, une méthode qui est la négation de toute 
investigation scientifique. Le même homme qui écrit et déve- 
loppe à plaisir la Démonomanie aboutit, dans l’Heptaplomeres, 
au déisme, à la religion naturelle, montre la nécessité logique 
de la tolérance religieuse. Comme l'écrit joliment M. Chau- 
viré : « On dirait un de ces faunes dont le buste se perd dans 


COMPTES-RENDUS. 129 


une gaine roide; de tous ses traits achevés, de tout son vif 
et fin visage, le dieu sourit à l’avenir; mais c’est en vain qu’avec 
effort il tente d’arracher au bloc qui les recèle ses pieds fondus 
dans le marbre, englués dans le passé. » 

Dans l’œuvre de Bodin, l'essentiel est la République. Mais 
comme on constate chez lui « une sorte de raideur et d’immo- 
bilité dans l'esprit », « une fixité un peu immobile dans les 
idées », les différents ouvrages de Bodin se répètent : la Metho- 
dus ad facilem historiæ cognitionem, c’est le même sujet, ou à 
peu près, que traitent les six livres de la République ; la Démo- 
nomanie et l’Heptaplomeres portent la trace des mêmes préoc- 
cupations, et comme tous ces livres ne brillent pas par la 
composition, — il s’en faut de beaucoup, — on conçoit que 
M. Chauviré ne se soit pas astreint à les suivre pas à pas dans 
une analyse minutieuse et servile. Il a préféré, et avec raison, 
mettre en ordre les idées politiques de Bodin, en faire pour 
ainsi dire le tour, et reconstituer son système, en cherchant ce 
que son auteur devait à ses prédécesseurs et à quels prédéces- 
seurs, et en démélant les parties les plus générales de celles 
qui valent surtout pour le xvie siècle et pour la France que 
Bodin avait sous les yeux. Il est possible qu’il y ait de l’arti- 
ficiel dans cette facon de procéder; mais outre qu’elle permet 
de voir clair dans le fatras de la Methodus ou de la Republique, 
cette méthode met en relief « l'actualité » de Bodin pour ses 
contemporains et rend plus sensibles les raisons de sa célé- 
brité en son temps, de son influence ou mieux de sa réputa- 
tion aux âges suivants. 

Cette « postérité intellectuelle » de Bodin, M. Chauviré s'est 
contenté de l’indiquer : elle va de Montaigne à Montesquieu 
et à Rousseau en passant par Grotius et Pufendorf, par Naudé 
et par Bayle. Elle mériterait d’être étudiée en détail : nul 
mieux que M. Chauviré ne serait mieux en état d'écrire 
là-dessus un livre qui, de son propre aveu, « ne manquerait 
ni d'intérêt ni de nouveauté. » Pour l’instant, il a voulu seu- 
lement nous faire mieux connaître l’auteur de la République, 
montrer l’origine, les limites, la portée de ses idées, le mettre 
à sa place et à son rang dans l’histoire de son temps et de notre 
littérature. Il y a parfaitement réussi. 


En mourant, Bodin laissait en manuscrit un ouvrage qui 
demeura mystérieux et longtemps inédit, mais qui excita par 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 9 


130 COMPTES-RENDUS. 


son mystère même et par la hardiesse des idées une curiosité de 
scandale. Le titre en est bizarre : Colloquium heptaplomeres. 
C’est un dialogue entre sept personnages de religion et peut- 
être de nationalité différentes et qui, se trouvant assemblés à 
Venise, discutent entre eux des questions religieuses. On y 
trouve réunis les attaques de Bodin sur les dogmes des diffé- 
rentes religions, les arguments qui détruisent les diverses 
formes religieuses et conduisent à la religion naturelle. Par 
là, ce Colloque non seulement intéresse l’histoire de la pensée 
de Bodin, son idéologie politique et sociale, mais il marque 
une date dans l'histoire de la libre pensée. Le courant liber- 
tin qui circule à l'arrière-plan du xvne siècle, que l’on peut 
suivre du xvie siècle finissant jusqu’au début du xvinre siècle, 
s’alimente à l’Heptaplomeres avec son parfum ou son relent 
d’hérésie. Copié, réfuté copieusement, exalté d’autant plus 
qu’il demeurait caché dans les profondeurs de quelques biblio- 
thèques comme en une sorte de musée secret, l’Hcptaplomeres 
a suscité pendant au moins un siècle et demi une curiosité 
ininterrompue dans un cercle de savants dont les copies con- 
servées permettent de retrouver quelques noms. Fait à noter, 
l'original est perdu : seules des copies restent, des copies du 
texte latin et des copies d’une traduction française datant du 
début du xvue siècle et conservée à la Bibliothèque nationale, 
f. fr. 1923. C’est cette traduction française fidèle et savoureuse 
que M. Chauviré a mise au jour. Il ne l’a pas reproduite inté- 
gralement : il y a du fatras dans le Colloque comme dans tout 
ce qu'a écrit Bodin. Le procédé par extraits s'imposait. 
M. Chauviré a succinctement analysé les trois premiers livres 
(p.29-31); il a fait quelques coupures seulement dans le livre IV, 
auquel il s’est attaché surtout, parce que c'est là que sont 
exprimées les tendances essentielles de tout le dialogue (p. 32- 
125); les extraits des livres V (p. 125-153) et VI (p. 153-205) 
sont un peu moins copieux, mais donnent l'essentiel. Il a 
ainsi, pour la commodité du lecteur, « filtré » ce mélange 
indigeste et rendu aisément accessible un ouvrage que l’on 
pouvait à bon droit, malgré la publication du texte latin par 
Noak en 1857, considérer comme. véritablement inédit. Dans 
une brève introduction, M. Chauviré a expliqué comment il 
avait entendu sa tâche d’éditeur, justifié sa méthode et montré 
l'intérêt de l’Heptaplomeres, « tant pour fixer la physionomie 
de Bodin lui-même que comme contribution à l’histoire des 


COMPTES-RENDUS. 131 


religions en France ». Donnée comme thèse complémentaire, 
cette publication achève et parfait la magistrale étude que 
M. Chauviré a consacrée au publiciste angevin!{. 


V.-L. BouRrkriLLy. 


Léontine Zara. La Renaïssance du stoïcisme au XVIe s. 
Paris, Edouard Champion, 1914, in-8°, 366 pages. 


In. La traduction française du Manuel d'Épictète d’An- 
dré de Rivaudeau au XVIe siècle. Paris, Édouard 
Champion, 1914, in-8°, 169 pages. 


Une des manifestations de la Renaissance en France a 
été la curiosité des philosophies antiques. Les « liber- 
tins », ceux qui s’émancipaient de la croyance et de la disci- 
pline chrétiennes, s’approprièrent les thèses des épicuriens et 
des sceptiques. Le platonisme jouit d’une certaine vogue 
auprès des âmes mystiques et chez les « Évangéliques », 
comme Marguerite de Navarre. Le stoïcisme eut, lui aussi, 
des adeptes parmi les littérateurs, les moralistes, les historiens 
et les humanistes. C’est à l’étude de cette « renaissance du 
stoïcisme » que Mlle Léontine Zanta a consacré ses deux 
thèses de doctorat ès lettres. Elle a établi avec précision le 
caractère particulier de ce néo-stoïcisme. 

En général, nos stoïciens français de la Renaissance 
négligent de la philosophie stoïcienne toute la métaphysique 
et ne gardent que la morale. La pratique des vertus stoi- 
ciennes, et particulièrement de la constance, n’est pour eux 
qu’une introduction à la vie chrétienne. Leur attitude à l'égard 
du stoïcisme est pareille à celle de certains Pères de l’Église, 
qui le considéraient comme un allié contre l'ennemi com- 
mun : l’épicurisme. Comme le stoïcisme ne contrariait point 
les aspirations de la conscience chrétienne, cette alliance 
paraissait sans danger. Il y avait comme un acheminement 
naturel du stoïcisme au christianisme. Cette conception, qui 
avait éte celle d’un Minutius Felix et d’un Lactance, fut celle de 
Guillaume Budé, de Clichtove, de Lefèvre d’Étaples, d'Érasme. 

C'est ce qui explique que le zèle de la foi chrétienne se 


1. Rappelons que l’Académie française a décerné au travail de 
M. Chauviré le second prix Gobert. 


132 COMPTES-RENDUS. 


rencontre, et très sincère, chez la plupart des premiers traduc- 
teurs et commentateurs de Sénèque, d’Épictète et de Marc- 
Aurèle, chez Ange Capel, chez de Pressac, chez Antoine du 
Moulin!, chez Coras, chez Rivaudeau. En prêchant la morale 
du devoir pour réformer les mœurs, ils se piquent de faire 
œuvre chrétienne. 

Deux hommes ont donné dans leurs œuvres l’expression 
complète de ce néo-stoïcisme : Juste Lipse et Guillaume du 
Vair. Le premier, né en Belgique, élève des Jésuites, profes- 
seur de philologie à l’Université luthérienne d’Iéna, puis à 
PUniversité calviniste de Leyde, enfin à l'Université catholique 


de Louvain, est surtout connu par ses travaux philologiques. 


Ses idées sur la rhétorique cicéronienne ont été étudiées ici 
même par M. Croll2. Ce sont les thèses du moraliste stoïcien 
que Mlle Zanta étudie dans ses traités philosophiques : la 
Constance, publiée en 1583, à Leyde, où les troubles civils qui 
ensanglantaient sa patrie avaient contraint Juste Lipse de 
chercher un refuge; la Manuductio ad philosophiam stoïcam 
et la Physiologia Stoicorum, qu’il écrivit après qu'il eut trouvé 
à Louvain une existence tranquille à l'abri des coups du 
sort. 

Son néo-stoïcisme est une introduction à la philosophie 
Chrétienne par les arguments stoïciens. Les dogmes qu'il se 
plaît à mettre en valeur sont ceux de la Providence, de la loi 
morale considérée comme expression de la volonté divine, en 
un mot ceux qui sont communs au stoïcisme et au christia- 
nisme. Sur son lit de mort, comme il entendait un de ses 
amis vanter sa résignation stoiïque : « Vanités que tout cela! » 
dit-il, et montrant de son doigt le crucifix : « Voilà la vraie 
patience! » 

Guillaume du Vair, dont la vie et les œuvres sont mainte- 


. Mit Zanta se demande si la phrase d'Épistémon : « Je veys 
Épictète vêtu galamment à la françoyse », dans le récit de la des- 
cente aux Enfers (Pantagruel, xxx), n'est pas une allusion à la tra- 
duction du Manuel par Antoine du Moulin. Cf. La traduction fran- 
çaise du Manuel d'Epictète d'André de Rivaudeau, p. 64. — La prin- 
cipale objection à cette conjecture est que cette phrase se rencontre 
dans l'édition du Pantagruel de 1542, c’est-à-dire deux ans avant la 
publication de la traduction d'Antoine du Moulin (1544). 

2. Revue du XVI: siècle, t. II : Juste Lipse et le mouvement anti- 
cicéronien à la fin du XVI° siècle, p. 200-243. 


COMPTES=-RENDUS. 133 


nant connues grâce aux solides études de M. Radouant, a 
” écrit trois traités d'inspiration stoïcienne : la Sainte philoso- 
phie, la Philosophie morale des stoïques, paraphrase du Manuel 
d'Épictète, et la Constance. A lui aussi les malheurs des 
guerres de religion fournirent des occasions de mettre en pra- 
tique les préceptes de la morale stoicienne. En fait, son 
patriotisme lui inspirait des décisions auxquelles la règle Abs- 
tine, Sustine, restait étrangère, et dans les moments de grande 
détresse morale, c’est l’espérance dans une vie future qui était 
son principal réconfort. 

Les néo-stoïciens du xvie siècle sont donc chrétiens. Mais, par 
l'effet de leur culture d’humaniste, ils ont présents à l’esprit les 
arguments et raisonnements de la sagesse antique plutôt que 
ceux de la théologie. Le calviniste La Noue, dans sa prison de 
Limbourg, médite les maximes stoïciennes qu’il rencontre dans 
la lecture de Plutarque. La Boëtie meurt dans la foi catho- 
lique; mais, sur son lit de mort, c’est Cicéron et Sénèque qui 
lui reviennent en mémoire et non l’Écriture ou les Pères. 

Le néo-stoïcisme devait aboutir au rationalisme de Des- 
cartes et au deéterminisme de Spinoza. Dans l’histoire des 
idées morales en France, c’est donc un chapitre intéressant 
que celui qu’a traité Mlle Zanta. Mais à considérer le petit 
nombre de lettrés qui ont pratiqué les stoïciens antiques et le 
peu d'influence que leurs ouvrages ont eu sur leurs contempo- 
rains, n’y a-t-il pas quelque exagération à parler d’un « mou- 
vement stoicien », d'un « courant stoicien », qui aurait 
« pénétré » le xvie siècle, voire d’une « renaissance du stoi- 
cisme » à l’époque de la Renaissance française? 


Jean PLATTARD. 


+ 


CHRONIQUES. 


BULLETIN D'HISTOIRE LITTÉRAIRE!. 


RÉPERTOIRES BIBLIOGRAPHIQUES. — M. Jean BABELON a publié 
la Bibliothèque française de Fernand Colombi. Tous les livres 
qui figurent dans ce catalogue ont été achetés par le fils de 
Christophe Colomb entre 1530 et 1536. Il a indiqué lui-même 
la provenance et le prix d'acquisition de ces ouvrages. Ce 
fonds français comprend encore actuellement, après tous les 
vols dont la bibliothèque Colombine a été victime, 276 numé- 
ros. M. Babelon en donne une description bibliographique 
très précise. Parfois même, "il a brièvement analysé les livres 
les plus rares. En outre, il a publié, en appendice, le texte de 
trois opuscules : La grande irrision des luthériens de Meaux, 
Le chapeau des luthériens, Le mystère du jeune enfant que sa 
mere donne au diable. Enfin, pour chaque ouvrage, M. Babe- 
lon indique s’il figure déja dans quelques-uns de nos grands 
répertoires bibliographiques : Brunet, Catalogue Rothschild, 
etc., ou s’il est resté jusqu’à présent inconnu. Ce fonds fran- 
çais est particulièrement riche en livres de spiritualité, puis 
viennent les romans, les contes, les histoires, les poèmes, les 
traités de médecine. 


— La Revue des bibliothèques de janvier-juin 1918 commence 


1. Nous reprenons notre chronique bibliographique au point où 
la guerre nous avait contraint de la laisser, le 2 août 1914. Nous 
rappelons que l'objet de cette chronique est simplefnent d'indiquer 
les ressources que les livres et les articles nouveaux apportent à 
quiconque étudie la littérature française du xvi° siècle. 

Nous nous excusons des lacunes de ce premier bulletin : tel qu'il 
est, nous espérons qu'il sera de quelque utilité à ceux qui, comme 
nous, reviennent à leurs livres et à leurs travaux favoris, après en 
avoir été distraits pendant plus de quatre années. JP: 

2. Supplément X de la Revue des bibliothèques. Paris, Cham- 
pion, 1913. 


CHRONIQUES. 135 


la publication d’un supplément au Catalogue des livres du 
XVIe siècle (1501-1550) de la bibliothèque de l’Université de 
Paris, par M. BeauLtiEux. Articles Abrabanel à Eck. Voir 
R. E.R.,t. VIII, p. 99. 


— De nombreux écrivains du xvie siècle : Baïf, Béroalde de 
Verville, Bullant, Charondas, Charron, Rabelais, etc., sont 
représentés dans les éditions illustrées du premier tiers du 
xviie siècle, dont Mlle Jeanne PorrTaL a dressé le catalogue : 
Contribution au Catalogue général des livres à figures du 
XVIIe siècle (1601-1633) (Paris, Éd. Champion, 1914]. 


_ LE MILIEU socrar. — L'ouvrage de M. PruNIÈRES sur le 
Ballet de cour en France avant Benserade et Lully (Paris, 
Henri Laurens, 1913, in-8o, 277 p.) n’apporte pas seulement 
une riche contribution à l’histoire de la musique profane et 
de la mise en scène en France. Il renferme une foule de ren- 
seignements sur les mascarades et les divertissements de cour 
au xvie siècle, sur la participation des humanistes aux fêtes de 
la cour, sur l’Académie de J.-A. de Baïf, etc. L’histoire de la 
civilisation ct l'histoire littéraire profiteront de cette étude 
solidement documentée. 


— L'étude de M. Graizzor sur Nicolas Bachelier, imagier 
et maçon de Toulouse au XVIe siècle (Toulouse, Éd. Privat, 
1914, in-80, 396 p.) est plus qu’une monographie de l’auteur 
des plus beaux monuments que la Renaissance ait laissés à 
Toulouse (hôtel de Bagis, hôtel de Bernuy, hôtel d’Assezat, 
etc.). Des documents abondants sur la vie municipale, l’acti- 
vité commerciale et les traditions artistiques de Toulouse au 
xvie siècle recommandent cette étude élégante et solide, 
comme un des tableaux les plus intéressants que nous ayons 
de la capitale du Languedoc à l'époque de la Renaissance. 


ITALIANISME. — Le rayonnement de l'imprimerie vénitienne 
au xvie siècle sur Lyon et Paris, les souvenirs de Venise chez 
les écrivains de la Renaissance française et l’influence de la 
littérature vénitienne sur la littérature française sont étudiés 
dans l’ouvrage de Mlle Béatrix Rava : Venise dans la littera- 
ture française depuis les origines jusqu'a la mort de Henri IV, 
avec un recueil de textes dont plusieurs rares et inédits (Paris, 


L] 


136 CHRONIQUES. 


Éd. Champion, 1916, in-8o, 612 p.). Cf. Revue du XVIe siècle, 
t. IV (1916), p. 109-110. 


L'HUMANISME. — M. Gizcor a étudié certains aspects de 
l’humanisme français au xvre siècle dans son ouvrage : La 
querelle des anciens et des modernes en France; de la Défense 
et illustration de la langue française aux Parallèles des anciens 
et des modernes (Nancy, Crépin-Leblond, 1914, in-8o, 610 p.). 

A l’exception des Cicéroniens et J.-C. Scaliger, le père de 
l’aristotélisme poétique, il fait de tous les humanistes des par- 
tisans des modernes. Il constate que chez Christophe Lon- 
gueil, Budé, Dolet, Du Bellay, Pasquier, etc., le sentiment 
national et l’orgueil patriotique ont été développés par le 
spectacle de l'essor intellectuel de la France. La civilisation 
française ne paraît à ces humanistes inférieure ni à l'italienne, 
ni à l’antique. La rapide renaissance des études antiques, les 
ambitions littéraires des poètes, les inventions et découvertes 
des contemporains ont incliné la plupart des lettrés à se pro- 
noncer pour les modernes, lorsque s’est poste pour eux la 
fameuse « question des anciens et des modernes ». Quelques- 
uns d’entre eux, non contents de proclamer la précellence de 
la France à l’époque de Henri II, « plantureuse saison de bons 
esprits », ont considéré les Gaulois comme les véritables ini- 
tiateurs de la civilisation antique. L'histoire de la légende 
gauloise au xvie siècle, de Gaguin à Pasquier, est un des cha- 
pitres les plus curieux de l’exposé de M. Gillot (p. 131-142). 


— Sur Guillaume Pellicier, évêque de Maguelone, puis de 
Montpellier, sur les médecins Saporta, Rondelet et autres 
maîtres ou amis de Rabelais à Montpellier, sur les régents 
Baduel et Bigot, M. L. GurrauD apporte des documents et 
des aperçus nouveaux dans son ouvrage : La Rcforme à Mont- 
pellier (Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 
t. VI, 1918). Il indique notamment que Rabelais n’a sans doute 
pas été étranger aux relations qui s’établirent entre Pellicier 
et les frères Du Bellay. | 


— On a signalé ici même {t. V, p. 249-250) l’intéressante 
étude de M. P. De NorHac sur Un humaniste ami de Ronsard: 
Pierre de Paschal, historiographe de France, publiée dans la 
Revue d'histoire litteraire de la France, janvier-avril 1918. 


CHRONIQUES. 137 


— C'est toute la vie intellectuelle, religieuse et morale de 
Paris au xve siècle et dans les premières années du xvie qui est 
étudiée dans l'ouvrage de M. REeNAUDET, dont il a été rendu 
compte ici même : Préréforme et humanisme à Paris pendant 
les premières guerres d'Italie (1494-1517) (Paris, Champion, 
1916, in-8o, xzvinr-789 p.). Cf. Revue du XVIe siècle, t. V, 
P. 124-127. 

— Simon Goulart, humaniste, auteur de commentaires sur 
la Semaine de du Bartas et d’un livre des Histoires admirables 
et mémorables de notre temps, correspondant de Th. de Bèze, 
d’Isaac Casaubon, de Joseph-Juste Scaliger, fait l’objet d’une 
monographie écrite par un Américain, M. Leonard Chester 
Jones, fellow de l’Université de Princeton (Genève, Georg; 
Paris, Éd. Champion, 1918, in-8o, 688 p.). Cf. Revue du 
X VIe siecle, t. V, p. 251. 


L'ÉCOLE DES RHÉTORIQUEURS. — Sur Anne de Graville, arrière- 
grand’mère d’'Honoré d’Urfé, auteur de Palamon et Arcita, 
roman en vers, nous avons maintenant une bonne étude de 
M. Maxime ve MonrMorann : Une femme poète au XVIe siècle : 
Anne de Graville; sa famille, sa vie, son œuvre, sa postérité 
(Paris, Auguste Picard, 1917, in-80, x-328 p.). 


— La Revue des cours et conférences de 1913-1914 a publié 
la première partie d’un cours public de M. H. CHaMarp sur 
la Poësie française de la Renaïssance. Voici les titres des 
principaux chapitres de cette élégante et substantielle étude : 


I-IT. Introduction historique. Les études sur la poésie du 
xvie siècle de 1828 à 1870 et de 1870 à 1913. 

IT. La survivance du moyen âge. L'esprit gaulois. 

IV. La survivance du moyen âge. L'esprit courtois. 

V. Le Roman de la Rose. [Sa vogue au xvie siècle.] 

VI. François Villon. {Son influence sur la poésie de la pre- 
mière partie du siècle.] 

VIT. Les rhétoriqueurs. 

VIII. Jean Lemaire de Belges. 

IX. L'esprit de la Renaissance. 

X. Les origines italiennes de la Renaissance littéraire. 

XI. L'introduction et la diffusion de l’italianisme. 


CLÉMENT MaRoT. — Notre président, M. LEFRANC, a recueilli 


138 CHRONIQUES. 


dans son volume consacré aux Grands Écrivains français de 
la Renaissance (Paris, Éd. Champion, 1914) les articles qu’il 
avait donnés à la Revue bleue sur le Roman d'amour de Cle- 
ment Marot. Cf. Revue du XVIe siecle, t. I, p. 445. 


— À propos des sources de deux épîtres de Marot, à la reine de 
Navarre et au roi, publiées par M. G. Macon d’après le manus- 
crit offert par l’auteur au grand maître Montmorency (1538) et 
conservé au musée Condé, M. Vizzey étudie l'influence latine 
dans l’œuvre de Marot (Revue d'histoire littéraire de la France, 
1919, p. 220-245). Les deux épiîtres précitées contiennent des 
emprunts très étendus aux Pontiques et aux Tristes d'Ovide et 
il y a dans l’œuvre de Marot d’autres preuves que son com- 
merce avec les modèles anciens devenait à la fin de sa vie de 
plus en plus intime. 


ÉcoLe DE Maror. — Miss Hélène HARvITT a consacré, pour 
sa thèse de doctorat à l’Université Columbia, une etude très 
solide à Eustorg de Beaulieu a disciple of Marot 11495(?}-1552). 
(Press of the new era printing company Lancaster, PA, 1918, 
in-80, 163 p.). 

Cette monographie a l’avantage d’offrir un grand nombre 
de citations, judicieusement choisies, des œuvres, devenues 
rares, d'Eustorg de Beaulieu : Les gestes des solliciteurs (1529), 
Les divers rapports (1537), La chrestienne PUR (1546) 
et L'espinglier des filles (1548). 

La documentation est riche, particulièrement sur Îles pre- 
mières relations d'Eustorg de Dee à Tulle et sur les musi- 
ciens, les peintres et les poètes qu’il fréquenta pendant son 
séjour à Lyon (1554-1557). Enfin, la table bibliographique des 
chansons spirituelles de La chrestienne resjouyssance et de 
leurs prototypes populaires, dressée par Miss H. Harvit, avec 
l’aide des notes inédites de M. Émile Picot, apporte une con- 
tribution très précieuse et très étendue à l’histoire des chants 
religieux et populaires au xvre siccle. 


— Ün autre ami de Marot, Charles Fontaine, a été étudié 
par un philologue américain, M. Richmond Laurin Hawkins : 
Maïstre Charles Fontaine, Parisien (Cambridge, Harvard Uni- 
versity Press, 1916, in-80, vnr-281 p.). Charles Fontaine, avant 
de devenir principal du collège de la Trinité à Lyon et prote 
chez l’imprimeur lyonnais Boville, chercha pendant de nom- 


CHRONIQUES. 139 


breuses années des patrons illustres ou riches. Son œuvre 
abonde en pièces de circonstance dédiées à des amis ou pro- 
tecteurs : une monographie de cet écrivain est donc un véri- 
table répertoire du xvre siècle. Elle est particulièrement inté- 
ressante pour l’histoire du platonisme, de l’école de Marot et 
des débuts de la Pléiade. 


MARGUERITE DE NAVARRE. — Une traduction de l’Heptamé- 
ron en italien a été procurée par M. Francesco Prcco (Gênes, 
A.-F. Formiggini, 1913). Cet ouvrage, qui appartient à la col- 
lection des Classiques du rire, comprend un choix de trente-six 
nouvelles, précédées du Prologue. Les propos des devisants 
ont été supprimés. Les nouvelles èhoisies sont en général les 
plus courtes du recueil. Les illustrations sont des reproduc- 
tions par l’héliotypie des gravures de Freudenberg (éd. de 
Berne, 1580). | 


— Parmi les articles réunis par M. A. LErRANc dans son 
volume des Grands Écrivains français de la Renaissance (Paris, 
Champion, 1914) figure l’étude qu'il avait publiée dans la 
Bibliothèque de l'École des chartes en 1897-1898 sur Margue- 
rite de Navarre. | 


PLATONISME. — On trouvera dans les Grands Ecrivains fran- 
çais de la Renaissance de M. A. Lerranc l’étude qu’il avait 
donnée en 1896 dans la Revue d'histoire littéraire de la France 
sur Le platonisme et la littérature en France à l’époque de la 
Renaissance (1500-1550). 


LES PRÉCURSEURS DE LA PLÉIADE. — La Société des Textes 
français modernes a édité l’œuvre capitale de Maurice Scève : 
Délie, object de plus haulte vertu, édition critique avec une 
introduction et des notes, par M. Eugène PARTURIER (Paris, 
Hachette, 1917). Quelques corrections au texte de la « Délie » 
ont été publiées par M. Parturier dans la Revue d'histoire lit- 
téraire de la France, 1917, p. 483-486. 


Cacvin. — Un article de M. J. DEMEURE sur l’{nstitution 
chrétienne de Calvin; examen de l'authenticité de la traduction 
française (Revue d'histoire littéraire de la France, 1915, p. 402- 
407) confirme des observations qui ont déjà été faites sur les 
traductions françaises de l’Institution chrétienne : celle de 


140 CHRONIQUES. 


1541, la première en date, rééditée par M. Lefranc, est sou- 
vent défectueuse; celle de 1560, la dernière publiée par Calvin, 
l’est également. Mais les fautes relevées ne prouvent rien 
contre l'authenticité de ces traductions. 


— M. Edmond Hucuer attire l’attention sur la Langue fami- 
lière chez Calvin (Revue d'histoire littéraire de la France, 1916, 
p. 27-52). Calvin n’est pas un écrivain morne, quoique Bos- 
suet ait parlé de la « tristesse », c’est-à-dire de l’austérité de 
- son style. Il a prodigué dans ses écrits les locutions prover- 
biales, les termes triviaux, les comparaisons familières emprun- 
tées au vocabulaire des jeux, de la cuisine, etc. Il a souvent 
parlé la langue de Rabelais. | 


ConTEURSs. — Dans son ouvrage sur les Origines du roman 
réaliste (Hachette, 1912), M. Gustave REYNIER a consacré 
quelques chapitres aux conteurs et romanciers du xvre siècle. 
Il analyse le réalisme puissant de Rabelais (ch. vu). Il dégage 
ce que contiennent d'éléments réels, empruntés à la vie con- 
temporaine, les recueils de contes : les Nouvelles récreations 
et joyeux devis, l’'Heptaméron de la reine de Navarre (ch. vin). 
Il caractérise le réalisme rustique de Noël du Fail, moins 
large que celui de Rabelais, mais dégagé de la fantaisie, de la 
bouffonnerie et du symbole; art probe et sincère et s’exerçant 
d’une façon parfaitement consciente {ch. 1x). L'Italie par Ban- 
dello, Straparole et l’Arétin (ch. x}, l'Espagne par la Célestine 
de Fernando de Rojas, traduite dès 1527, exerçent une influence 
sur le développement de notre littérature réaliste. Avant la 
traduction du premier roman picaresque, Lazarille de Tor- 
mes (1561), les gueux et les faquins occupent une place consi- 
dérable dans notre littérature. M. Reynier (ch. xu) montre 
quel intérêt des écrivains comme Bourdigné, Rabelais, Noël 
du Fail, Guillaume des Autelz, Despériers, G. Bouchet, ont 
témoigné à la vie des vagabonds. Le sujet était à la mode au 
moment où nous arriva d’Espagne la longue suite des romans 
picaresques. 


— Noël du Fail, magistrat breton, gentilhomme campagnard 
et conteur rustique, fait l’objet de deux études très riches et 
très solides de notre confrère et collaborateur M. Emmanuel 
PuicippoT : La vie et l'œuvre littéraire de Noël du Fail, gen- 


CHRONIQUES. ” 141 


tilhomme breton, in-8o, 549 p., et Essai sur le style et la langue 
de Noël du Fail, in-8, 171 p. (Paris, Éd. Champion, 1914). Le 
premier de ces deux volumes comprend : r° une biographie 
de l’auteur, accompagnée d’une recherche minutieuse de toutes 
les traces laissées par les grands et les menus événements de 
sa vie dans les Propos rustiques, les Baliverneries, les Contes 
et Discours d'Eutrapel; 2° une enquête sur la culture, les lec- 
tures, en un mot les sources littéraires de Noël du Fail. Il 
était entendu que Du Fail avait, suivant le mot d’Étienne 
Pasquier, « singé » Rabelais : M. Philippot détermine avec 
précision la portée et le caractère de cette imitation. Il nous 
révèle, en outre, que dans les satires et tableaux de mœurs du 
conteur beaucoup de traits doivent être attribués non à l’ob- 
servation directe, mais à l’imitation littéraire de modèles 
anciens et modernes : Lucien, Érasme, Guevara, etc. 

Cette étude historique et littéraire est complétée par un 
Essai sur le style et la langue de Noël du Fail (éléments popu- 
laires, éléments savants, particularités de style, lexique). Ces 
deux volumes contiennent tous les éléments d’une excellente 
édition critique de l’œuvre de Noël du Fail, que M. Philippot 
ne peut manquer de nous donner quelque jour. 


RonsarD. — M. Kuxn, dans un article de la Revue d'histoire 
litteraire de la France d’avril-juin 1914, étudie l’nfluence néo- 
latine dans les Églogues de Ronsard. Le poète contemporain 
dont les œuvres latines ont été le plus souvent mises à contri- 
bution par Ronsard dans ses Églogues est Navagero (1483- 
1529), dit Naugerius. Il l’a connu sans doute par un recueil de 
pièces bucoliques publié à Bâle en 1546 et dans lequel il trou- 
vait encore des poèmes de Jovianus Pontanus, Faustus Andre- 
linus, Battista Mantuanus, Pétrarque, Boccace, Érasme. Il a 
emprunté à Naugerius les plaintes d’Orléantin dans la Berge- 
rie, des éloges à l’adresse de la reine-mère; dans la deuxième 
Églogue, le cadre et la mise en scène sont conformes au cadre 
et à la mise en scène de la deuxième églogue de Naugerius; 
nombre de vers procèdent écalement du même poème. « Mor- 
ceau par morceau, la deuxième pièce de Navagero est sertie 
presque tout entière dans la deuxième églogue du poète fran- 
çais. » 


— Notre confrère et collaborateur M. Paul LAUMONIER a 


142 CHRONIQUES. 


donné à la Société des Textes français modernes les deux pre- 
miers volumes des Œuvres complètes de Ronsard. Ils com- 
prennent les Odes et le Bocage de 1550, précédés des premières 
poésies, 1547-1549 (Paris, Hachette, 1914). Voir le compte- 
rendu de cette publication par M. Villey dans le t. III de la 
Revue du X VIe siecle (1915), p. 9r. 


— Sous ce titre : Pour mieux connaître Ronsard, M. Hugues 
VaGanaYy a donné, dans les Annales fléchoises de novembre- 
décembre 1913, janvier-février 1914, le texte des quatre odes 
de Ronsard, publiées par Nicolas Denisot dans le Tombeau 
de Marguerite de Valois (1551). Il y a joint l’Ode latine de 
Daurat en l'honneur de la reine et les traductions en vers 
français qu’en ont données J. Du Bellay et Jean-Antoine de 
Baïf. 


— Un sonnet peu connu de Ronsard est celui qui se lit en 
tête du premier livre des Hymnes de messire Anne d'Urfé 
(Lyon, 1508). M. Vacanay le publie dans la Revue d'histoire 
littéraire de la France, 1916, p. 562-563; M. P. LAUMOoNIER l’a 
transcrit ici même dans ses Additions et corrections au tableau 
chronologique de Ronsard (Revue du XVIe siecle, t. IV, p. 142). 


— On trouvera dans les Grands Écrivains français de la 
Renaissance, de notre président M. A. Lefranc, l’étude qu'il a 
publiée dans l'Annuaire du Collège de France en 1903 sur la 
Pléïade au Collège de France en 1567. Il s’agit, comme on le 
sait, d’un certificat collectif décerné par les huit membres 
d’un jury spécial qui fut appelé à examiner Nicolas Goulu, 
futur gendre de Dorat, candidat à l’une des deux chaires de 
langue grecque du Collège royal, sur le point de devenir 
vacante par la démission de Dorat. Remy Belleau, Pierre de 
Ronsard et Jean-Antoine de Baïf figurent avec Dorat dans ce 
jury, ce qui consacre pour nous leur réputation d’hellénistes. 


SUCCESSEURS DE RoNsARD. — Il est curieux de constater 
comment s’est exercée l'influence de Malherbe sur Bertaut. 
MM. Vianey et Vacanay ont apporté deux documents intéres- 
sants sur cette question : Une elégie sur les amours de M. des 
Portes, publiée en 1583 et remaniée en 1609, et Un discours 
sur le trespas de M. de Ronsard, publié pour la première fois 
en 1587, puis réédité avec de nombreuses corrections en 1605. 


CHRONIQUES. 143 


Cf. Revue d'histoire littéraire de la France, janvier 1912 et 
1914, p. 217-220. Bertaut acceptait tout des idées de Malherbe 
sur la versification, supprimait archaïsmes, latinismes, hiatus, 
rejets, etc. que l'exemple de Ronsard avait autorisés. 


HisToRIENS. — M. Paul BonNgroN, qui avait déjà publié des 
documents inédits sur Bernard de Girard, seigneur du Haillan 
(Revue d'histoire littéraire de la France, 1908, p. 692-696), a 
consacré une étude spéciale à l’œuvre de cet historiographe, 
le premier en France qui ait substitué à la chronique un tra- 
vail de reconstitution et de résurrection (Revue d'histoire lit- 
téraire de la France, 1915, p. 453-402). 

La production historique de du Haïillan comprend trois 
opuscules : De l’estat et succez des affaires de France (1570), 
De la fortune et vertu de la France (1570), Promesse et desseing 
de l’histoire de France (1572), qui annoncent l’œuvre capitale : 
L'histoire de France, parue en 1576. 

M. P. Bonnefon passe en revue les sources de l’histoire de 
du Haillan. Il note les caractères distinctifs de cette œuvre, 
qui est une tentative pour présenter un corps homogène d’his- 
toire de France et qui est en même temps un exposé des ori- 
gines et de la légitimité du pouvoir royal considéré comme 
« monarchie parlementaire ». Du Haïllan fut un vulgarisateur : 
M. Bonnefon le compare finement à Henri Martin. 


BRANTÔME. — M. H. Ouonr a publié dans la Revue d'histoire 
littéraire de la France de janvier-mars 1914 le texte du testa- 
ment autographe de Brantôme, entré récemment à la Biblio- 
thèque nationale (ms. nouv. acq. franç. 21596), et le relevé des 
variantes que présente cette minute originale avec le texte 
imprimé dans l'édition de La Haye, 1743, et reproduit par tous 
les éditeurs postérieurs. 


PAMPHLETS. — La Confession de Sancy d'Agrippa d’Aubigné 
a fait l’objet d’une étude de M. Pierre Vizzey dans la Revue 
d'histoire litteraire de la France, 1915, p. 160-216. Dans une 
première partie, M. Villey établit que la composition de ce 
pamphlet est contemporaine de la quatrième et définitive con- 
version de Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, 1599; la plupart 
des allusions aux événements ou aux personnes contenues 
dans ce pamphlet étaient, à cette date, d'actualité. Toutefois, 


144 CHRONIQUES. o 


le premier chapitre de la seconde partie, dont le sujet est la 
conversion de Sainte Marie du Mont (1600), semble avoir été 
écrit à la fin de 1602. D’Aubigné inséra ensuite dans cet écrit 
quelques additions, jusque vers l’année 1620 environ, sans nul 
souci de s’imposer aucune convention chronologique. 
Rapportée ainsi à la fin du xvie siecle, la Confession de 
Sancy prend un intérêt psychologique particulier. C’est un 
document sur l’état d’esprit des réformés mécontents au len- 
demain de l’Édit de Nantes. C’est, en principe, une satire iro- 
nique des conversions du temps. Maïs l'ironie suppose une 
maîtrise de soi que d’Aubigné ne connaît guère. Il se laisse 
emporter par la passion, se complaît dans une verve brusque 
qui rappelle Rabelais, « un Rabelais qui se serait fait haineux. » 


ÉCRIVAINS POLITIQUES. — Dans la Revue d'histoire littéraire 
de la France d’avril-juin 1914, M. Joseph BarRÈRE publie des 
Observations sur quelques ouvrages politiques anonymes du 
X VIe siecle. I] a recherché les signatures mystérieuses ou dis- 
simulées de leurs auteurs. Innocent Gentillet, l’auteur de 
PAntimachiavel (1536), a inscrit son nom dans deux vers d’une 
épitre liminaire au lecteur. Le Vindiciae contra tyrannos 
serait, d’après la préface de la traduction de 1581, l’œuvre de 
Languet, publiée par Duplessis-Mornay. Il y a dans les Deux 
dialogues du nouveau langage françoys italianizé un rappro- 
chement entre Machiavel et Photin, conseiller de Ptolémée, 
qui est une idée particulière à Henry Estienne, reprise dans 
un poème de sa Musa monitrix, Rex et tyrannus. Le Réveille- 
matin (1572) a pour auteur le traducteur des pages de la Ser- 
vitude volontaire de La Boétie accolées au second dialogue. 
Or, en 1573-1574, 1l n’y a qu’un homme en France qui traduise 
France par Franco-Gallia, c'est François Hotman, à qui une 
tradition remontant au xvie siècle attribue d’ailleurs ce pam- 
phlet. 


— M. David Baird Surru, dans la Scottish Historical Review, 
janvier 1914, consacre un intéressant article à William Bar- 
clay, Écossais, qui, après avoir étudié à Aberdeen, à Paris et 
à Bourges, fut professeur de droit à Pont-à-Mousson, puis à 
Angers, où 1l mourut en 1608. Son ouvrage capital De regno 
et regali potestate, publié en 1600, fut commencé sans doute 
en 1577 et reflète les jugements d’un esprit observateur qui a 


CHRONIQUES. 145 


été témoin de grands événements. M. David Baird Smith en 
donne une analyse détaillée. Les idées de William Barclay 
sur le pouvoir royal méritent d’être examinées par quiconque 
voudra étudier le Franco-Gallia ou le Vindiciae contra tyran- 
nos de François Hotman que Barclay discute. Il attaque dans 
son livre V le ligueur Jean Boucher et son De Justa Hen- 
rici III abdicatione Francorum regno. Ses dernières années 
furent consacrées à une polémique avec le cardinal Bellarmin 
qui avait répondu à son De regno dans son ouvrage De Potes- 
tate papae. 


— Sur louvrage de M. CHAUVvIRÉ, Jean Bodin, auteur de la 
République (Paris, H. Champion, 1914, in-80, 543 p.), voir plus 
haut le compte-rendu de M. Bourrilly, p. 127-131. 


MORALISTES. — L'ouvrage de Mile Léontine ZanTA, La 
renaissance du stoïcisme au XVIe siecle (Paris, Champion, 
1914), apporte une importante contribution à l’histoire des 
idées et particulièrement des études sur les traités de morale 
de Juste-Lipse et de Guillaume du Vair (voir notre compte- 
rendu dans le présent fascicule, p. 131-133). 


Pisrac. — On sait que l'auteur des Quatrains s’est fait 
l'apologiste de la Saint-Barthélemy dans une lettre adressée à 
un personnage fictif, Stanislas Helvidius. M. RapouanT déter- 
mine les circonstances dans lesquelles a été écrite cette lettre : 
elle était destinée à réfuter les accusations que l’on portait 
contre le frère de Charles IX, Henri d’Anjou, alors candidat 
au trôge de Pologne. Il s’agissait de démontrer aux nobles 
polonais, presque tous luthériens, que ni le roi, ni le duc 
d’Anjou ne pouvaient être condamnés pour dissimulation ou 
inhumanité. C’est pour aider un prince français à monter sur 
le trône de Pologne que Pibrac, avocat général au Parlement 
de Paris, écrivit cette lettre. Cf. Revue d'histoire littéraire de 
la France, 1919, p. 11-35. 


SATIRES. — L’essai de M. André BLuu sur l’Estampe sati- 
rique en France pendant les guerres de religion (Paris, Giard 
et Brière, 1913, in-8°, 365 p.) apporte une contribution inté- 
ressante à l’histoire de l'esprit satirique au xvie siècle : cari- 
cature religieuse, caricature politique, caricature sociale. 

REV. DU SKIZIÈME SIÈCLE. VI. 10 


146 CHRONIQUES. 


M. Blum voit dans les caricatures des Songes drolatiques de 
Pantagruel des estampes de pure fantaisie, sous lesquelles il 
serait vain de chercher des personnalités historiques. Ce sont, 
comme on sait, des copies d'œuvres de Pierre Brueghel, gra- 
vées par Hieronymus Cock et publiées à Anvers après la mort 
de Rabelais. 


PuxiLosoPpnie. — Les rapports du naturalisme de la Renais- 
sance française avec le naturalisme italien, le caractère propre 
de ce naturalisme de la renaissance italienne, l'influence de 
la spéculation italienne du xvie siècle sur les libertins fran- 
çais, ces questions capitales pour l’histoire de la philosophie 
et de la civilisation en Franee sont étudiées en détail dans 
l'ouvrage de M. Roger CHARBONNEL : La pensée italienne au 
XVIe siècle et le courant libertin (Paris, H. Champion, 1919, 
in-80, 780-Lxxx1v p.). Cf. supra, p. 122-127, le compte-rendu de 
cette thèse. 


Tomas Morus. — À signaler dans la Revue des cours et 
conférences du 20 janvier 1914 le résumé d’une conférence de 
M. Lecouis sur Thomas More. On y trouvera notamment une 
analyse des divers éléments qui entrent dans la conception de 
l’Utopte et une définition du caractère « national » de ce livre 
cosmopolite, « anglais par le tour pratique de plus d’un pas- 
sage, par sa chasteté, par l’humour surtout et le tour particu- 
lier de l’humour, par la manière ingénieuse de donner à une 
œuvre d'imagination l'allure calme, un peu lente, détaillée et 
minutieuse d’un rapport ». 


: 

MoNTAIGNE. — On connaît le succès dont jouit en Angle- 
terre la traduction des Essais par Florio. M. Pierre ViiLey a 
recherché quel profit les auteurs dramatiques du début du 
xvire siècle ont tiré de cette traduction des Essais (Revue 
d'histoire littéraire de la France, 1917, p. 357-391; Montaigne 
et les poëtes dramatiques anglais du temps de Shakespeare). 

Il constate que Marston et Webster se sont inspirés de Mon- 
taigne. Quant à Shakespeare, les rapprochements d'idées que 
l’on a établis entre son théâtre et les Essais ont tous trait à 
des lieux communs souvent développés par les anciens. 
D'autre part, aucune des nombreuses expressions créées par 
Montaigne et dont l'originalité caractéristique a passé dans la 


Ca 


CHRONIQUES. 147 


traduction de Florio ne se rencontre chez Shakespeare. Il y a 
donc eu fréquemment coïncidence entre la pensée des deux 
écrivains, mais non emprunt de Shakespeare à Montaigne. 


— La Revue d'histoire littéraire de la France de janvier- 
mars 1914 contient la fin des Annotations inédites de Michel 
de Montaigne sur les Annales’ et Chroniques de France de 
Nicole Gilles publiées par Dézeimeris. Elles sont suivies d’un 
Index des ouvrages et des auteurs cités dans les Annotations de 
Montaigne sur Nicole Gilles, d'un Index de quelques formes 
orthographiques paraissant représenter la prononciation per- 
sonnelle de Montaigne et d’une Table des notes sur Nicole 
Gilles. 


— Montaigne avait également annoté son Quinte-Curce. Cet 
exemplaire, de l'édition de Froben, 1555, in-fol., est conservé 
actuellement parmi les livres de la bibliothèque du château de 
la Brède. M. DÉzEIMERIS a transcrit ces notes marginales et 
les publie dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 
1916, p. 399-440, et 1917, p. 605-636; Annotations inédites de 
Michel de Montaigne sur le « De rebus gestis Alexandri 
Magni » de Quinte-Curce. 


— M. Pierre Vizrey a donné dans la Revue d'histoire litté- 
raire de la France, 1916, p. 211-215, un second Supplément au 
catalogue de la bibliothèque de Montaigne, qu’il avait dressé 
dans son ouvrage surles Sources et l'évolution des Essais, t. I. 
Les annotations de Montaigne à son exemplaire de Nicole 
Gilles, qui sont de 1564, nous révélent cinq ouvrages de sa 
bibliothèque dont on ne retrouvait que des traces incertaines 
dans les Essais : 


Alain Bouchart, Les Grandes Chroniques de Bretagne. | 

Jean du Tillet, Chronique des rois de France depuis Phara- 
mond. 

Ferron, De rebus gestis Gallorum. 

Gaguin, Les Grandes Chroniques des rois de France. 

Jean Sleidan, De statu religionis et reipublicae Carolo 
Quinto Caesare, commentarii. 


Il faut ajouter à ces auteurs : 


H. Corneille Agrippa, De occulta philosophia. 
Girolamo Benzoni, Histoire nouvelle du Nouveau Monde. 


® 


148 CHRONIQUES. 


Philibert Bugnyon, Chronicon urbis Matissinae. 

Jean Segond, Élégies. 

Thesoro politico, in cui si contengono trattati, discorsi, rela- 
tioni, etc. 


LA BoëËTIE. — Parmi les opuscules inédits que La Boëtie 
avait légués à Montaigne figuraient les Mémoires de nos 
troubles sur l’édit de janvier 1562. Lorsqu’en 1570 Montaigne 
publia les œuvres de son ami, il estima que la saison était 
trop « mal plaisante » pour qu'il fût prudent de mettre au jour 
cet écrit qui demeura inédit. M. Paul Bonneron l’a retrouvé à 
la bibliothèque Méjanes, à Aix, et il l’a publié dans la Revue 
d'histoire littéraire de la France, 1917, p. 1-33 et 307-319 : Une 
œuvre inconnue de La Boëtie : les Mémoires sur l’édit de jan- 
vier 1562, avec une étude préliminaire sur les circonstances 
de sa composition et sur le caractère général de cette œuvre 
« éloquente, généreuse et singulièrement naïve ». 


LE THÉATRE. — Antoine de Montchrestien. — Sur la religion 
et sur le mariage de l’auteur tragique Antoine de Montchres- 
tien, M. Frédéric LacHÈvre publie des documents inédits 
dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1918, 


P. 445-454. 


— Larivey. — On trouvera dans la Revue d'histoire litté- 
raire de la France, de janvier-mars 1014, un fac-similé du titre 
d'un ouvrage conservé à la bibliothèque de Saint-Dié qui 
porte une signature de Pierre Delarivey, Troyen. Ce livre est 
un exemplaire des Commentaires tres excellens de l'hystoire 
des plantes de Léonarth Fousch. Cette signature est suivie de la 
date 1619. D'après M. G. Baumont, cette date, qui n’est pas de 
la même main que la signature, aurait été ajoutée après coup 
et serait celle de la mort de Larivey, que l’on plaçait jusqu’a- 
lors par conjecture vers 16r1. 


— Jacques Grevin. — M. Frédéric LACHÈvVRE a retrouvé et 
publié dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1917, 
p. 285-295, quelques Puëésies inédites de Jacques Grévin; Le 
tombeau de Madame la Princesse de Condé, des sonnets, une 
ode religieuse (Des biens que les fidèles obtiennent par Jésus- 
Christ). 


CHRONIQUES. 149 


LA LANGUE FRANÇAISE AU XVIe SIÈCLE. — La langue du Palais 
a joui d’un certain prestige auprès des grammairiens du 
xvie siècle. La réputation du français des Parlementaires était 
une ancienne tradition, que consacra la fameuse ordonnance 
de Villers-Cotterets, 1539. C’est ce qu'’établit, en recherchant 
les origines de cette tradition, M. Alexis François, dans un 
article de la Revue d'histoire littéraire de la France, 1918, 
p. 201-210 : Origine et déclin du bel usage parlementaire. 


Jean PLATrARD. 


CHRONIQUE RABELAISIENNE. 


SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES. — Le Conseil de la 
Société des Études rabelaisiennes s’est réuni le 3 juillet 1919. 
Après avoir approuvé la radiation des membres appartenant 
aux nations ennemies prononcée pendant la guerre par son 
Bureau, il examine la situation difficile où se trouve la Société 
par suite des hostilités et choisit une solution qui sera sou- 
mise à la prochaine Assemblée générale. Celle-ci ne pouvant 
avoir lieu avant novembre, le Conseil élit, sous réserve de l’ap- 
probation de l’Assemblée, un certain nombre de membres des- 
tinés à remplacer dans son sein ceux qu’il a perdus. 

MM. Julien Baudrier, Louis Loviot, L.-G. Pélissier, Émile 
Picot, H. Schncegans, V. de Swarte, Maurice Tourneux sont 
décédés. 

Le Conseil nomme à leur place : 

MM. V.-L. Bourrilly, Paul Casanova, Édouard Champion, 
Eugène Mutiaux, Henri Pirenne, Seymour de Ricci, Lucien 
Schôüne, W.-F. Smith, Jacques Soyer, Arthur Tilley. 

Il est procédé ensuite à l’élection des membres du Bureau. 
Sont élus : 

MM. Abel Lefranc, president; 

Arthur Heulhard, Henri Pirenne, vice-présidents; 
Jacques Boulenger, secrétaire ; 
Jean Plattard, secretaire adjoint; 

‘ _ Édouard Champion, trésorier. 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 10* 


150 CHRONIQUES. 


DEuUx LETTRES DE RABELAIS ONT ÉTÉ VENDUES. — On lit dans 
l’'Excelsior, 20 avril 1918 : « Londres, 19 avril. Des autographes 
provenant de la collection de feu M. André Morrisson ont été 
vendus hier à Sotheby. 

« Voici quelques-uns des prix atteints : par des lettres signées 
de Rabelais, 6,750 fr.; de Rembrandt, 4,500 fr.; du Titien, 
1,900 fr.; de Robespierre, 1,600 fr.; de lord Bacon, 1,350 fr.; 
de Swift, 875 fr.; de Rubens, 775 fr. Une autre lettre de Rabe- 
lais a été adjugée 2,750 fr. » (Radio.) 


GAMBETTA ET M. CLEMENCEAU. — a Il n’est pas jusqu’à la 
connaissance profonde de Rabelais qui ne dût rapprocher ces 
deux hommes. M. Clemenceau, interroge sur ses trois livres 
préférés, en a cité quatre et Rabelais en était un. Gambetta 
aussi était un fanatique de Rabelais. « Un soir, après la 
guerre, — écrit M. de Freycinet, — 1l dinait chez moi, avec 
quelques-uns de ses amis et en compagnie de M. Surrel et de 
M. Henri Sainte-Claire Deville, le célebre chimiste, dont il 
avait désiré faire la connaissance. À un certain moment, 
M. Surrel fit une citation de Rabelais : « Tu n’es qu’un 
« apprenti », lui dit Sainte-Claire Deville qui le tutovyait, et il 
compléta la citation assez longue : « Messieurs, leur dit à son 
« tour M. Gambetta, je vois que vous aimez Rabelais, je peux 
« vous en servir de derrière les fagots. » Il en débita près de 
deux pages, sans hésiter sur un mot. Les deux partenaires 
ébahis rendirent les armes. » (L'Opinion, 19 avril 1910.) 


— Notre Président, M. Abel LErrANC, a été élu président 
de la Société de l’École des chartes pour 1919-1920. 


— M. Guy pe PourrTaLÈs dégage fort bien, dans le Mercure 
de France du 16 juin 1919, ce qu’il appelle trop modestement 
Les petites leçons de Maître François Rabelais pour le temps 
de guerre et pour le temps de paix. Parmi les livres que le sol- 
dat emportait au front, il semble à M. de Pourtalès que nul 
ne valait davantage que Gargantua et Pantagruel. C’est qu'on 
en tire un excellent cours d’optimisme instinctif et raisonné ; 
et quoi de plus utile en ces temps douloureux? « N’est-il meil- 
leur et plus honorable mourir vertueusement bataillant que 
vivre fuyant villainement? » demande Maître François. A cette 
question, ses lecteurs ont répondu. Nos soldats ont soutenu 
victorieusement cette guerre qui avait pour but la « défence 


CHRONIQUES. 151 


et fortification de la patrie » et le « repoulcement » des enne- 
mis, cette guerre défensive en un mot que Rabelais approuve 
et qu'il loue autant qu’il blâme et déteste les injurieuses 
attaques des Picrocholes. « Désormais sera France superbe- 
ment bournée »,1l l’a dit. Ginguené n'avait point si grand tort 
de trouver un prophète en notre bon Maître. 


— Dans les conférences faites au « Foyer » de 1912 à 1914 
et réunies par M. Henry BorbEAux en volume sous le titre 
« Les pierres du foyer », relevons les sujets qui intéressent le 
xvie siècle : La jeunesse de Ronsard; La leçon de Gargantua 
à son fils étudiant à Paris; La paternité et l'éducation dans 
Montaigne. 


RONSARD ET BOTREI. — 


Je n'aime point ces noms qui sont finis en ots, 
Gots, Cagots, Austrogots, Visgots et Hugucnots; 
Is me sont odieux comme peste, et je pense 
Qu'ils sont prodigieux à l'empire de France. 


Quand Ronsard, dans son Discours des misères du temps, 
avait ainsi exprimé sa haine pour les ennemis de la France, il 
n'avait aucunc idée que trois siècles plus tard il se fût trouvé 
un autre défenseur de la patrie qui, en des termes presque ana- 
logues, aurait déchargé son dégoût de l’envahisseur. Théodore 
Botrel, que nous ne prétendons point comparer au chef de la 
Pléiade, chante dans une chanson intitulée Les Goths : 


La France a subi les ravages, 
Messieurs, de trois hordes sauvages, 
Goths, Ostrogoths et Visigoths : 
Il lui manquait les Saligoths! 
(Les chants du bivouac, 1915.) 


Hélène HARvITT 
Columbia University, New-York. 


— L'article de M. PRINET sur l’'Ordonnance du 26 mars 
1SS6 et les changements de nom de famille, publié dans le 
Bulletin de la Societé nationale des Antiquaires de France 
(1917), contient de nouveaux renseignements et documents rela- 
tifs à la question que l’auteur a exposée dans la Revue du 
XVI siècle (t. V, p. 21-27) : Changements de nom de famille 
autorises par François Ier. 


152 CHRONIQUES. 


— Ma femme sera coincte et jolie, comme une belle petite 
chouette (hvre III, ch. x1v}. — Dans une de ses spirituelles chro- 
niques du Temps (10 décembre 1917), le regretté M. CunisseT- 
CaRNOT plaidait la cause de la chouette, sans paraître se douter 
qu’il se rencontre avec Panurge : « Montrons-nous justes », dit 
l’auteur de la Vie à la campagne, « et n’appelons pas « oiseau 
« de la mort », comme on le fait presque partout, cette bestiole 
innocente qui nous rend tant de services. 

« Les Égyptiens et les Grecs s'étaient montrés plus clair- 
voyants et plus justes que nous; ils n'avaient pas jugé la 
chouctte seulement sur son chant... Pour son physique, ils 
n'eurent qu’à la regarder et ils en apprécièrent tout de suite le 
charme artistique, la réelle beauté. Les costumes de tout le 
genre nyctala, de la chouette proprement dite à l’effraie, etc., 
sont admirables de distinction et de beauté. Ce n'est pas la 
magnificence de l’oiseau de paradis ni du paon, soit, mais dans 
un genre absolument différent ils ont une valeur égale. Voyez 
donc ces yeux magnifiques dans cet entourage lumineux de 
plumes droites et argentées, ces deux houppes sur la tête qui 
se dressent et se couchent selon l’humeur à exprimer, cette 
robe blanche tachée de perles grises des effraies, celle multi- 
colore en des tons si discrets et si distingués des grands-ducs 
et tant d’autres d’une pareille magnificence, puis dites si vrai- 
ment il y a beaucoup de plus belles toilettes dans tout le 
monde des oiseaux ? 

« .…. Au premier siècle de notre ère, Pline l’Ancien, qui 
jouissait d'une autorité scientifique incontestée, se tourna 
contre la chouette. Il déclara dans son Histoire naturelle 
(livre X, chapitre xn), que « tous les oiseaux qui volent la nuit 
« et ont des ongles crochus, tels que bubo le grand-duc, noctua 
« la chevèche, ulula la hulotte, sont d’une rencontre de très 
« mauvais présage quand on les voit dans la journée, surtout 
« pour les affaires publiques ». Cela fut admis tout de suite et 
sans contestation dans tout l’empire romain. Ce fut pour la 
chouette et sa famille la chute du rang de demi-dieux à celui 
de malfaisants esprits... 

« Le christianisme ne réagit pas contre cette manière de 
juger les rapaces nocturnes et il la favorisa même en n’élevant 
jamais une protestation contre leur martyre. » H. C. 


— Notre distingué confrère M. Charles WuiBcey a publié 


CHRONIQUES. 153 


pendant la guerre : Jonathan Swift, une étude composée 
pour être lue en conférence à l’Université de Cambridge. 
On ne s’étonnera pas que Rabelais ait trouvé place dans les 
aperçus intéressants de M. Whibley sur la carrière et l’esprit 
du grand humoriste anglais. Mais, après avoir parlé de la 
gaieté de l’auteur de Pantagruel, il montre que le créateur de 
Gulliver ne la partageait point : 

« La passion dominante de Swift, c’est la colère contre l’in- 
justice et contre l'oppression. Il rit peu et fait rarement sou- 
rire. On s'étonne du génie que révèle À Tale of a Tub, mais 
on ne s’en amuse pas. De plus, il y a une certaine sécheresse 
dans le style de Swift, dans la perfection de ses œuvres, dans 
la justice essentielle de ses opinions, une sécheresse qui ne 
pouvait subsister dans l’âme de Rabelais. L’humour de Rabe- 
lais est aussi vaste et aussi large que l'univers, l'esprit de 
Swift, limité par sa précision même, ne déborde jamais. » 

Le Mercure de France du rer janvier 1918 a rendu compte 
de cet opuscule, ainsi que de Political Portraits, du même 
auteur. 


— Les Silènes (Gargantua, Prologue, et Revue du XVIes., 
t. ÎT (1914), p. 33). — M. VecrurT, de La Haye, nous signale 
un recueil de vers publié à Brescia en 1568, Rime de gli aca- 
demici occulti con le loro impresi ex discorsi, dont le frontis- 
pice représente un Silène. C'était l'emblème de la Société, qui 
avait pour devise Jntus, non extra. Ce Silène est conforme 
à la description du Prologue de Gargantua : dans sa poitrine 
est ménagée une boîte. Le symbole de cettc figure est exposé 
dans l'introduction de l’ouvrage : Discorso intorno al Sileno, 
impresa dei gli academict occulti. 


— Supplementum Supplementi Chronicorum (Gargantua, 
ch. xxxvn), — Nous avons suggéré (Edition critique, t. IT, 
p- 317, n° 4) que c'était là sans doute le titre d’un ouvrage ima- 
ginaire forgé par Rabelais sur le type des titres de commen- 
taires, gloses ou suppléments. M. Vellut nous signale qu’il 
existait un livre portant ce titre, le Supplementum Supple- 
menti Chronicorum de frère Jacques Philippe de Bergame, 
publié en 1503. Il est possible que Rabelais ait retenu, pour sa 
cocasserie même, ce titre de Supplément au supplément des 
Chroniques. 


154 CHRONIQUES. 


JEAN BopiN &T LR SYSTÈMR DE Copernic. — A la liste des 
grands esprits du xvie siècle qui ont rejeté comme absurde le 
système de Copernic (voir dans la Revue du XVIe siècle, t. I 
(1913), p. 220-237, Le système de Copernic dans la littérature 
française au XVIe siècle), il faut ajouter le nom de Jean 
Bodin. 

Voici comment il en parle au quatrième livre de la Répu- 
blique (ch. 11). Au cours de son examen des causes des révolu- 
tions dans les monarchies, il rencontre une explication astro- 
logique donnée par Copernic : ces révolutions sont causées 
par le « mouvement de l’Eccentrique ». Cela suppose, répond 
Bodin, « deux choses absurdes : l’une que les influences 
viennent de la terre et non pas du ciel; l’autre que la terre 
souffre les mouvements que tous les astrologues ont toujours 
donnés aux cieux, hormis Eudoxe. Encore est-il plus estrange 
de mettre le soleil au centre du monde et la terre à cinquante 
mil lieues loin du centre et faire que partie des cieux et des 
planettes soient mobiles et partie immobiles. . 

« Mais il y a bien une démonstration de laquelle personne 
jusques ici n’a usé contre Copernic, c’est à sçavoir que jamais 
corps simple ne peut avoir qu’un mouvement qui luy soit 
propre; comme il est tout notoire par les principes de la 
science naturelle. Puis donc que la terre est l’un des corps 
simples, comme est le ciel et les autres éléments, il faut néces- 
sairement conclure qu’elle ne peut avoir qu’un seul mouve- 
ment qui luy soit propre, et néantmoins Copernic luy en 
assigne trois tous diflérents, desquels il n’y en peut avoir 
qu'un propre; les autres seroient violents, chose impossible; 
et par mesme suite impossible que les changements des Répu- 
bliques viennent du mouvement de l’Eccentrique de la 
terre. » 

L'hypothèse de Copernic, fondée sur des calculs mathéma- 
tiques, est donc aux yeux de Bodin erronée : 1° parce qu’elle 
est contraire à l'opinion universelle des astronomes, hor- 
mis Eudoxe; 2° parce qu'elle est inconciliable avec ce prin- 
cipe qu’un corps simple ne peut avoir qu'un mouvement qui 
lui soit propre, axiome emprunté à Aristote, De coelo, 1, comme 
l'indique une référence marginale. 

Ainsi, quelque indépendante que soit généralement la pensée 
de Bodin, qui distinguait si nettement la science de l’opinion, il 


CHRONIQUES. 155 


Jui arrive ici de se ranger à l’opinion du plus grand nombre et 
d’adopter sans discussion un principe du philosophe qu’il 
tenait pour le plus fâcheux ennemi de la libre recherche, 
Aristote. }:P: 


PHILIBERT DELORME, ARCHITECTE DU « ROY MÉGISTE ». — 
Société nationale des Antiquaires de France, présidence de 
M. Henri Stein, président. M. Maurice Roy, membre résidant, 
retrace à l’aide de documents inédits les travaux de Philibert 
Delorme à l’ancien hôtel royal des Tournelles, rue Saint- 
Antoine, entre lesquels il convient de mentionner une fontaine 
dont les eaux venaient de Belleville et de grandes écuries de 
forme monumentale. Il montre ensuite qu’à Henri II revient 
l'honneur d’avoir fondé l’Arsenal de Paris, dont les premiers 
bâtiments furent élevés de 1547 à 1558 par Philibert Delorme; 
cet architecte avait également projeté d’ériger un grand monu- 
ment en forme de dôme sur la butte Montmartre pour la 
reconstruction de l’abbaye de ce nom. (Journal des Débats, 
12 septembre.) 


SAINT AUGUSTIN ET RaBeLais. — De M. René Sudre, dans 
l'Avenir du 11 septembre : « On connaît l’anecdote racontée 
par d’Olivet. La Fontaine étant à dîner chez Boileau, la con- 
versation tomba sur saint Augustin. La Fontaine, distrait, n’y 
prenait pas part. Tout à coup, il demanda, d’un grand sérieux, 
au docteur Boileau, frère du poète, « s’il croyait que saint 
« Augustin eût plus d’esprit que ‘Rabelais ». Interloqué, le 
docteur le considéra de la tête aux pieds et lui répondit : 
« Prenez garde, Monsieur de La Fontaine, vous avez mis un 
a de vôs bas à l'envers. » [1 paraît que cela était vrai. 

a La patience et le scrupule des érudits sont inépuisables. 
M. le colonel Godchot, qui s'était jusque-là distingué par des 
études de stratégie et de diplomatie, vient d'écrire un volume : 
La Fontaine et saint Augustin, pour démontrer la profonde 
perspicacité du fabuliste et la sottise du docteur Boileau en 
cette histoire. Malgré les curieuses gloses du savant militaire, 
qu’il nous permette de trouver le prétexte un peu mince. Sans 
doute, La Fontaine avait étudié saint Augustin et Rabelais. 
Mais, quant à dire qu’il « trouvait des rapprochements très 
typiques entre ces deux génies » et pousser à fond le paral- 
léle par des comparaisons de textes laborieusement choisis, 


156 CHRONIQUES. 


c'est une téméraire conjecture. Qui sait si le doux rêveur, 
impatienté d’une discussion pédante, ne signifiait pas par une 
boutade, à ses doctes amis, tout l’ennui qu’il en éprouvait? 
Nous pencherions pour cette hypothèse qui ne fait appel ni 
aux profondes intuitions imaginées par le colonel Godchot, ni 
à l’étourderie choquante dénoncée par le docteur Boileau, 
mais à l'humeur malicieuse du charmant poète. 

« Quoi qu’il en soit, le colonel Godchot, pour justifier sa 
thèse, a dû ramener au même niveau — 6 sacrilège! — l’auteur 
de la Cité de Dieu et celui de Pantagruel. Il a donc dégagé le 
véritable idéalisme de Rabelais et confirmé que ce grand con- 
tempteur des vices, hypocrisies et superstitions ecclésiastiques, 
avait été un excellent chrétien. Par contre, l’auteur a été obligé 
plus d’une fois de retoucher le portrait par trop édifiant que 
M. Louis Bertrand a peint de l’évêque d’Hippone. Mauvais 
garnement, ambitieux, égoïste, jouisseur, saint Augustin ne 
mit son ardeur et son éloquence au service de l’Église que 
lorsque sa santé lui eut interdit définitivement la brillante car- 
rière de rhéteur. 

« Cette dernière mise au point était peut-être nécessaire 
après le succès d’un livre si partial. Mais on ne voit toujours 
pas quel rapport il y a entre les Fables, le Tiers Livre et les 
Confessions. Et la quéstion saugrenue de La Fontaine reste 
sans réponse : Saint Augustin a-t-il plus d’esprit que Rabe- 
lais ? » … 


Le gerant : Jean PLATTARD. 


Nogent-le-Rotrou, impr. DAUPELEY-GOUVERNEUR. 


Tome vous 


PA CPE" - 


PUBLICATIONS 
DE LA 


SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 


NOUVELLE SÉRIE 


209 — 


REVUE 


DU 


SEIZIÈME SIÈCLE 


TOME VI — 1919 


À » 


PARIS 
Épouarr CHAMPION 


LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES 


5, QUAI MALAQUAIS 
Téléph.: Gobelins 28-20 


1919 
Fascicules 3-4 


nee Google 


SOMMAIRE. 


I. É. Bescu. Un moraliste satirique et ratio- 


naliste au xvie siècle : Jacques Tahureau 
(1527-1555) (suite et fin) 
II. Jacques BourenGer. Étude critique sur les 
rédactions de « Pantagruel ». : 
III. Henri CLouzor. Remarques et objections 
sur quelques points de la vie de Rabelais. 
IV. Jean PLarrarn. À propos de maître Pihourt 
et de ses hétéroclites. UNS à 
V. Henri CLouzot. Le Christ de Germain 
Pilon à l’église Saint-Paul 
VI. Notes pour le commentaire de Rabelais 
(Jacques BouLENGEr, Jean PLATTARD). 


CoMPTES-RENDUS. 


Arthur Tizzey. The Dawn of the french 
Renaissance (Jean PLATTARD). 

Le testament Françoys Villon de Paris; 
orné de figures du temps (Ip.) 

La vie treshorrificque du grand Gargan- 
tua, pere de Pantagruel, jadis composée 
par Alcofribas, abstracteur de quinte 
essence...; orné de figures du temps (Ib). 

K.-J. RiEmens. Esquisse historique de l’en- 
seignement du français en Hollande du 
xvie au xixe siècle (Ip.) . 


CHRONIQUE. 


TABLES DES MATIÈRES. 


Pages 


Prière d'adresser toutes les communications et la cor- 
respondance à M. Jeaw PLATTARD, 49 bis, boulevard 


du Pont Achard, Poitiers (Vienne). 


T7 BY. jar _ . 


= 


UN MORALISTE SATIRIQUE ET RATIONALISTE 
AU XVI- SIÈCLE 


JACQUES TAHUREAU 


(1527-1555). 


(Suite et fin\.) 


6° Les applications de la méthode. 


Car, à bien examiner la partie polémique des Dia- 
logues, les pages où il fait une application particulière de 
sa méthode et de ses principes à des problèmes contem- 
porains, on s'aperçoit que cette question de l’italianisme 
forme le centre et le réduit de presque tous les assauts 
que Tahureau a livrés aux ridicules de son temps. Contre 
l’italomanie envahissante, il se dresse comme le représen- 
tant de l'esprit français, le champion de la vieille tradition 
gauloise. 

Quand il s’initia à la vie de cour, vers 1553, les modes 
italiennes, l'esprit italien y régnaient en souverains. La 
reine Catherine de Médicis? les entretenait soigneuse- 
ment; elle avait une cour particulière, sa « cour floren- 
tine », où il était suprêmement élégant d’être admis. De 
nombreux artistes et poètes italiens y avaient défilé ou y 
figuraient encore : le Primatice, Vignole, Benvenuto Cel- 


lini, Luigi Alamanni. Le costume, les divertissements, le 
/ 


1. Voy. ci-dessus, p. 1. 

2. Elle avait épousé en 1533 le futur Henri II, arrivé au trône en 
1547. Voy. sur cette question la thèse de Bourciez, Les mœurs 
polies et la littérature de cour sous Henri II, 1886, 3° partie. 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 11 


158 JACQUES TAHUREAU. 


langage, les mœurs, les sentiments même, tout était à 
l'italienne. Tahureau fut évidemment choqué par cette 
invasion étrangère plus que par tout autre aspect de la vie 
mondaine. Le Français, — surtout un provincial, un gen- 
tilhomme demi-bourgeois comme il était, — répugne 
naturellement aux nouveautés apportées du dehors; il 
trouve absurde les mœurs qui ne sont pas les siennes, 
surtout quand elles sont affectées par une coterie à la 
mode qui prétend s’en faire une supériorité et une dis- 
tinction. Sa vigoureuse et ironique protestation est la pre- 
mière en date si l’on songe qu’elle a été écrite en 1554 ou 
1555. Et même à la date de sa publication, elle n'avait été 
précédée que par la comédie des Esbahis, de Jacques Gré- 
vin, jouée pour la première fois le 16 février 1560, où 
paraissait un personnage grotesque, Panthaleone, carica- 
ture encore timide de quelques ridicules d’outre-mont!. 
Mais elle était encore de treize ans antérieure aux Dia- 


1. Surtout à l'acte II, scène 3, où Panthaleone se rend grotesque 
par son langage macaronique : 


« En despetto de ce vieil père 
Qui empesche que ma prière 
Ne peut venir à Madelon, etc... » 


Et aussi par sa vantardise, ses fanfaronnades : 


Julien : « Voyez moi ce brave Messerre, 
Il luy semble à voir que la terre 
N'est pas digne de le porter. 
Vous le verrez tantost vanter, 
Tantost élever ses beaux faicts 
Et conter ceux qu'il a deffaicts 
À la prise d’un poulaillier. » 


Cf. à l'acte V, scène 1. Panthaleone chante en italien « en s’accom- 
pagnant d’un vieil lut » et Julien lui répond : 


« Jamais, jamais la faincte voix 

N’eut pouvoir envers un François, 

Il ne veut point tant de gambades, 
Tant de chansons, ni tant d'aubades ». 


Satire de la poésie italienne à la Pétrarque. 


JACQUES TAHUREAU. 159 


logues du nouveau langage françois italianigé, d'Henri 
Estienne, qu’on représente souvent comme ayant donné 
le signal de la réaction contre l’italianisme'. Or, il est 
impossible de supposer qu'Henri Estienne n'ait pas eu 
entre les mains un ouvrage aussi répandu que les Dia- 
logues de Tahureau (qui, en 1578, avaient déjà eu onze 
éditions) et qu'il ne s’en soit pas inspiré, bien qu’il ne le 
nomme nulle part. Les rapprochements possibles sont du 
reste nombreux, non seulement pour le fond, ce qui est 
trop évident, mais même pour la forme, le style et, avant 
tout, ce procédé même du dialogue que Tahureau, nous 
le verrons, inaugure presque dans la littérature française. 

Ce qui agace d’abord le jeune gentilhomme français, 
c'est le manque de naturel de ces ridicules imitateurs des 
mœurs italiennes : « Le courtisan du jourd’huy, ou autre 
tel faisant estat de servir les Dames, ne sera estimé bien 
appris s’il ne sçait, en déchifrant par le menu ses fadezes, 
songes et folles passions, se passionner à l'italienne, sou- 
ptrer à l'espagnole, fraper à la napolitaine et prier à la 
mode de cour et, qui est le pis, pensant bien voir et louer 
je ne sçay quoy de beauté qu’il estime estre en s’amie, il 
ne la voit le plus souvent qu’en peinture, j’enten peinture 
du fard ou d'autre telle masque, dequoy ne se sçavent que 
trop réparer ces vieux idoles revernis à neuf?. » Et le por- 


1. Ni M. Bourciez (op. cit.), ni M. Clément (Henri Estienne et son 
œuvre française, thèse, Paris, Picard, 1899, in-8°) ne citent Tahureau 
parmi les prédécesseurs d'Henri Estienne dans la lutte contre l'ita- 
lianisme. 

Le titre exact de l'ouvrage d'Henri Estienne est le suivant : Deux 
dialogues du nouveau langage françois italianigé et autrement des- 
guizé, principalement entre les courtisans de ce temps; 

De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de 
langage; 

De quelques courtisänismes modernes et de quelques singularitez 
courtisanesques. 

Sans nom d'auteur, sans lieu ni date (Genève, 1578, in-8°, 623 p.). 

2. Dialognes, p. 13. Sur l'usage des fards répandu par la mode 
italienne, cf. Henri Estienne, op. cit., 2° dialogue, p. 50. 


160 JACQUES TAHUREAU. 


trait du soupirant est assez joli : « Monsieur du muguet 
courtisan ne penseroit pas estre le bien venu s’il ne con- 
trefaisoit sa grâce, remâchant bravement le petit fêtu 
parmi sa bouche, tenant son bonnet d’une main sur le 
genou, quelquefois des deux au derrière de soy avecques 
une teste mal arrestée et une voix contrefaitte.. Je ne dis 
pas que s’il se vouloit essuyer le front avecques le mou- 
chouër ouvré, ou frapper sa bottine d’une petite baguette, 
que cela ne luy aidast fort à asseurer sa grâce, et qu’une 
perruque, non pas tressée à la Ludovique (car la mode 
n’en est plus), mais bravement rehaussée à la fortune et 
subtilement frisée avecques artifice, ne le fist trouver plus 
gaillard envers les Dames". » 

“Les formules de politesse deviennent hyperboliques, 
insupportables et grotesques par leur exagération : « Ils 
me sont venus ici aborder, et après force accollades, 
embrassemens, baisé les mains de votre seigneurie? » 
Le langage s’infecte d’une infinité de mots nouveaux, inu- 
tiles et affectés : « Il ne.cherchera autre chose qu’à trou- 
ver le moyen de faire venir à propos aucun de ces mots, 
comme folûtre, fat, acoster, aborder, il n’y manque rien, 
escorte, endurer une bravade, aconche, galante, l'escarpe, 
acort, un fort bien à tous bouts de champ, disgräce, de 
grâce, un poltron, un faquin, et ainsi avecques je ne sçay 
combien d’autres semblables mots apostez, il entretiendra 
ensemble Mademoiselle avecques sa grâce, les redisant en 
une mesme heure plus de cent fois, pour autant qu'ils 
sonnent mieux ce luy semble aux oreilles et emplissent 
davantage la bouche que ces autres vulgaires dictions : 
joint que volontiers les plus braves et les mieux parlans 
en usent ainsi. Néantmoins tout cela ne vaudroit rien si le 


1. Dialogues, p. 33. Sur les modes italiennes (bonnets, perruques, 
éventails, mouchoirs, etc.), cf. Henri Estienne, 1°" dialogue, p. 200-215. 
2. Ibid., p. 110. Sur l’exagération des formules de politesse et des 
protestations de dévouement, cf. Henri Estienne, 2° dialogue, p. 78 


et 111. 


JACQUES TAHUREAU. 161 


branslement de teste italiennizé' ne servoit de sauce pour 
luy donner un plus grand goust2. » 

Les danses passionnées et immorales, le « voltigeant 
bal d’Italie$ » remplacent la « basse danse » française, 
qui, pourvu « qu'on ne la découpe point trop menu », 
était une chose « fort grave et principalement dansée en 
robe et avecques une mesure seigneuriale? ». Ce ne sont à 
présent, « pour leur donner plus de couleur à l'italienne, 
que gambedrottes, cabriolles, fioret, mutances, suspends, 
gambades, voltes et une infinité d’autres tels menus fatras 
qui ne servent d’autre chose qu’à se faire moquer de soy 
mesme, comme n'’estans que vrayes singeries, ainsi que 
leurs termes mesmes nous le donnent aisément à co- 
gnoistre* ». Véritables exercices « de basteleurs, parfaites 
badineries », qui semblent à notre moraliste indignes d’un 
homme raisonnable. 

Le luxe aussi a fait des progrès redoutables : les hommes 
en « casaquin de Dames », les femmes « en verdugade de 
satin ou de velours cramoisié » rivalisent d'élégance coû- 
teuse. Ces signes extérieurs de la richesse, ces objets de 


1. C’est ici, semble-t-il, que l’épithète apparaît pour la première 
fois, au moins dans un texte imprimé. — À propos de ce trait, il est 
curieux de noter que Balthazar Castiglione, dans son Cortegiano, 
donnait cette attitude empruntée aux Français : « On trouve plu- 
sieurs Îtaliens..., lesquels ne sauroicnt faire autre chose que branler 
la teste en parlant, … et par ce moyen leur semble qu'ils sont bons 
François » (trad. de G. Chapuis, 1585, 1. II, p. 238). 

2. Dialogues, p. 34. Cf. Henri Estienne, qui consacre à cette ques- 
tion du langage environ les 200 premières pages du premier dia- 
logue. Tous deux font d'ailleurs des restrictions à leur thèse et 
admettent les mots qu'il a été nécessaire d'emprunter, parce qu'ils 
désignent des objets ou des qualités étrangères (cf., presque dans 
les mêmes termes, Tahureau, p. 34 (suite de la citation précédente), 
et H. Estienne, 1°" dialogue, p. 71). 

3. Expression employée par Fr. Billon, Le fort inexpugnable de 
l'honneur féminin, 1550, fol. 23. 

4. Tahureau, Dialogues, p. 32. 

5. Jbid., p. 50. Cf. H. Estienne, 1°" dialogue, p. 224. 

6. Zbid., p. 35. Sur la richesse des habits et des étofles, ct. 
H. Estienne, 1°" dialogue, p. 215. 


162 JACQUES TAHUREAU, 


vaniteuse ostentation valent plus de considération à ceux 
qui s’en parent que la vertu, le mérite, la naissance : « Le 
nom de noblesse est aujourd’huy tant corrompu qu'il ne 
s'attribue le plus souvent qu'aux riches et braves d'habits 
tant que de primeface voyant quelcun avec grande suytte 
de valets, ou estant reparé de vestements plus riches et 
précieux que le vulgaire, incontinent est jugé de tous 
grand seigneur et gentilhomme". » Et Tahureau termine 
ce tableau assez noir du monde de la cour en rappelant 
ces mots de « nostre non moins docte que facétieux Rabe- 
lais : « Gens de bien, Dieu vous sauve et gard; où estes 
« VOUS, je ne vous peux voir?. » 

Italomanie encore la mode abusive des duels qui se 
répand alors avec un tel excès que « cestuy là est estimé 
le plus gentil compagnon qui en a le plus tué* ». Fidèle à 
son principe de tout mettre en œuvre pour « nous conser- 
ver tous en une paix et amitié telle que nous la devons 
tenir de nature », Tahureau propose de mettre au ban de 
la société les provocateurs et spadassins et même « de les 
punir publiquement pour servir d'exemple aux autres ». 
Italomanie cet esprit belliqueux, ces « bravades sotes et 
outrecuidées » dont se plaisent à faire montre ces « soldats 
soldatizés » dont le type se multiplie, — épreuves affai- 
blies, mais encore burlesques du Capitan de la Comédie 
italienne. Italomanie enfin, dans un autre ordre d'idées, 
cette fureur de l’alchimie, de la magie, de l'astrologie qui 
possède tant d’esprits à cette époque, On sait que les astro- 
logues italiens étaient réputés en Europe et que Catherine 
de Médicis avait en eux une foi superstitieuse : n’avait-elle 
pas fait venir en France un des plus célèbres, Côme Rug- 


1. Dialogues, p. 67. Cf. H. Estienne, 2° dialogue, p. 62 : «a Celuy 
est homme de biens, qui est homme de biens »,et même dialogue, 
p. 210, sur l'’ostentation à la cour. 

2. Dialogues, p. 71. Rabelais, Prologue du Quart Livre. 

3. Ibid., p. 56. 

4. bid., p. 60 : « Il seroit très bon... de tenir une telle règle, que 
le premier mutin qui seroit trouvé outrageant son compagnon fust 
rejetté et bannie de toute compagnie. » 


JACQUES TAHUREAU. 163 


gieri, dont elle ne pouvait se séparer? Sous son influence 
et grâce à son prestige de reine, la mode du merveilleux 
s'était tellement répandue dans le monde de la cour que 
Tahureau ne trouve pas exagéré de lui consacrer trente 
pages de son deuxième Dialogue. 


* 
» + 


Mais c'était surtout en matière de sentiment, de galan- 
terie, d'amour que s'était fait sentir l'influence italienne. 
Sans doute la France possédait une tradition de « cour- 
toisie » qui, après avoir pris naissance dans les romans 
bretons, s'était répandue peu à peu à travers toute la pro- 
duction romanesque et chevaleresque que l’imprimerie 
vulgarisa si abondamment dans les premières années du 
xvie siècle?, et Tahureau n'oublie pas de mentionner les 
ravages exercés sur les imaginations par ces lectures à la 
mode et surtout par celle de l’Amadis, auquel les « cour- 
tisannes » empruntent leurs « réponses affectueusement 
fardées ». Il montre en un tableau joliment esquissé 
l « escolier » timide et gauche qui s’enhardit à faire la 
cour à une dame de la bourgeoisie : « Après avoir long- 
temps délibéré en soi mesme, manié les vestemens, conté 
et reconté les patenostres de la Dame, jetté une infinité de 
soupirs en l'air, baaïllé un demi jour après les person- 
nages d’une tapisserie, 1] commencera à rafraîchir la 
memoire de quelque plaisant discours de la belle Flo- 


1. Dialogues, p. 110 à 144. 

2. Voy. sur cette question notre article sur Les adaptations en 
prose des chansons de gestes au A V* et au XVI° siècle, paru dans 
cette Revue, 1915, 2° fasc. 

3. Dialogues, p. 27-28. Notons d’ailleurs l’estime particulière que 
Tahureau profcsse pour « le seigneur Herberay des Essarts, lequel 
je nommeray toutefois avecques révérence et honneur, tant pour un 
coulant langage, liaison de propos, que pour une douceur et flui- 
dité de parolles dont il a usé contre tous ceux qui se sont meslez 
devant luy d'écrire en nostre vulgaire, et encores aujourd’huy s’en 
trouve il peu de ceux qui escrivent en pareilles choses qui approchent 
de la grâce et naïfve beauté de son stile ». 


164 JACQUES TAHUREAU. 


ripes ou de Bietris, de Pierre de Provence et de Mague- 
lonne, d’Artus et Govain, des grandes vaillances du Che- 
valier à l’ardaente épée, des loyales amours d’'Amadis et 
d’Oriane, comme il passa sous l’arc des loyaux amans et 
qu’elle endura la couronne sans estre bruslée. Il racontera 
pareïllement les grands plaisirs qu'on a en la poursuyte 
amoureuse, tesmoins les chevaliers qui muguetoyent une 
grille toute altérée de sanglots et soupirs dégorgez à la 
castillane!. » 

. Mais à cette tradition de courtoisie est venue s’ajouter, 
arrivant d’Italie, toute une littérature et toute une philo- 
sophie sur lesquelles les esprits français se sont avidement 
précipités. Justement parce que le terrain était tout pré- 
paré à la recevoir, la semence a germé avec rapidité et 
s’est épanouie en fleurs brillantes, nombreuses et mono- 
tones, — que Tahureau connaissait mieux que personne 
pour les avoir cultivées lui-même. 

C'est en effet l’humanisme italien qui, depuis les études 
et les traductions du célèbre marsile Ficin, avait introduit 
en France la vogue du platonisme?, précédant de peu celle 
du pétrarquisme et lui préparant le chemin. Se mêlant et 
se renforçant mutuellement, les deux courants étaient 
arrivés au maximum de leur puissance vers 1550 et 1553, 
c'est-à-dire précisément à l’époque où Tahureau vécut 
quelque temps à Paris, fréquenta la cour et se laissa 
entraîner à suivre le mouvement contre lequel il devait 
bientôt s'eflorcer de réagir. : 

Contre Platon il ne décoche que deux traits en pas- 
sant, mais ils suffisent à marquer l’étonnement mépri- 


1. Dialogues, p. 36. 

2. Sur cette question du mouvement platonicien en France, voy. 
les deux articles de M. Abel Lefranc, Le platonisme et la littérature 
en France à l’époque de la Renaissance, Revue d'histoire littéraire, 
1876, et Marguerite de Navarre et le platonisme de la Renaissance, 
dans la Bibliothèque de l’École des chartes, 1897-1898. L'auteur con- 
clut ce deuxième article en disant que « le mouvement platonicien 
atteignit son plein épanouissement vers 1550 ». 

3. Dialogues, p. 160 et 168. 


JACQUES TAHUREAU. 165 


sant qu’il éprouve, dans son bon sens dédaigneux des 
subtilités métaphysiques, pour ces hautes conceptions 
qui lui semblent de la « quinte-essence de folie » : 
« Demander par une question amphilologique : asçavoir 
si la première forme de la substance immatérielle de 
l’âme est devant la création de l’univers éternellement 
empreinte dedans le divin infini et suprême intellect des 
hautes idées; ne voilà pas de belles disputes et prises de 
bien loing‘! » Il ne parle pas de l’application du plato- 
nisme aux choses de l’amour; maïs il s'attaque au pétrar- 
quisme, qui, plus accessible aux esprits des poètes, avait 
fini par le supplanter?. C’est encore en bon bourgeois 
français épris de bon sens et de mesure qu'il raille ceux 
dont il fut naguère l’émule : « Les uns appellans leurs 
amies déesses et non femmes, les autres les faisans vaguer 
et faire des gambades en l’air avecques les esprits, les 
autres les situans avecques les étoilles aux cieux, aucuns 
les élevans avecques les anges pour leur voüer de belles 
offrandes. » Il n’est pas tendre pour toutes ces poésies 
« dont ils empêchent à toute heure les presses des impri- 
meries et en raptassent Je ne sçay quelles œuvres que l’on 
peut nommer (outre qu’elles sont sottes) superflues et inu- 
tiles. Et pour mieux venir au comble de toute rêverie, il 
en survient après d’autres qui adjoutent des gloses aux 
livres de ces premiers inventeurs de bayes, pour nous 
ébourrer encore davantage cette mauvaise odeur, ce que 
ceux qui ont cognoissance de la langue italienne peuvent 


1. Dialogues, p. 168. 

2. On voit encore le mélange des deux influences dans l'Olive de 
J. du Bellay en 1549 (le sonnet de l’Zdée). Dans les Amours de Ron- 
sard, le pétrarquisme seul règne en maître. — Sur le pétrarquisme 
au xvi° siècle, voy. la thèse de M. Piéri : Pétrarque et Ronsard, 1895, 
principalement p. 262-266, l’énumération des poètes imitateurs de 
Pétrarque. 

3. Il semble d’ailleurs qu'il s'attaque surtout non pas à la Pléiade, 
mais aux poètes de cour, genre Melin de Saint-Gelais (cf. du Bellay, 
la satire du Poète courtisan), car il fait allusion dans le même pas- 
sage à ceux qui entremélent « quelques triolets, virelais, rondeaux, 
ballades et autre telle espèce de vieille quincaille rouillée ». 


166 JACQUES TAHUREAU. 


voir aux glosateurs de Pétrarque, qui lui font plus dire de 
choses par leurs comments et sottes interprétations qu’on 
ne luy ferait confesser (voire luy donnast on l’astrapade 
de corde) s’il estoit vivant! ». 

Au milieu de toutes çes polémiques contre les mœurs, 
modes, idées et sentiments répandus à la faveur de l’italo- 
manie, il était impossible que Tahureau ne fût pas amené 
à dire son mot dans cette fameuse « querelle des femmes x 
qui passionna tant les esprits au xvie siècle et à laquelle 
« pas un écrivain ayant agi ou produit entre 1540 et 1355, 
dit M. Lefranc, n’est resté étranger? ». Et c’est en effet la 
question qu’il aborde dès le début du premier Dialogue et 
qu’il traite copieusement, en près de quarante pages, avec 
une verve inépuisable et souvent âpre, passant de la pail- 
lardise à l’invective et de l’éloquence à la comédie. 

On y retrouve lJ’écha de toute l’abondante littérature 
qu’elle avait fait éclore depuis plus de cinquante ans. 
Voici, en faveur des femmes, présentés par le Cosmo- 
phile, les arguments mondains et galants empruntés au 
Cortegiano de Baltazar Castiglione : l'amour est le grand 
éducateur, la femme est l’inspiratrice et l’objet de tous les 
arts et de toutes les élégances : « L'amour sert plus à ins- 
truire un gros et lourd cerveau que ne font toutes leg 
autres inventions et artifices qui se puissent trouver, et 
pour le jourd’huy, entre toutes les personnes de bon 
esprit, il s’en trouve peu qui n’ayent beaucoup appris 
faisant l'amour à quelque gentille Dame’. » Ainsi le sei- 


1. Dialogues, p. 13-14. Notons la réserve que fait Tahureau, — 
songeant, semble-t-il, à son propre cas, — au sujet des œuvres poé- 
tiques, « faites de sorte qu’avecques le plaisir, l'instruction et la doc- 
trine n’en soyent point élongnées, et que pour ce faire on x'ÿ employe 
pas tant de son industrie et labeur que l’on pense bien faire quelque 
chose plus excellente que cela ». 

2. Abel Lefranc, Le Tiers Livre de Pantagruel et la querelle des 
femmes, Revue des Etudes rabelaisiennes, t. 1 et IL, 1904. — Cf. Georges 
Ancoli : Æssai sur l'histoire des idées féministes en France du 
XVI: siècle à la Révolution, 1" partie, Revue de synthèse histo- 
rique, 1906. 

3. Dialogues, p. 7-8. e 


JACQUES TAHUREAU. 1679 


gneur Magnifique, dans le Dialogue de Castiglione, 
s'écriait : « Ne voyez vous pas que tous les exercices 
grâcieux et qui plaisent au monde, ailleurs ne s’en doit 
attribuer la cause qu'aux Dames'? » 

Voici les arguments historiques, comme l'exemple du 
gouvernement des Amazones?, tirés des compilations 
comme celle de Ravisius Textor : De memorabilibus et 
Claris mulieribus aliquot diversorum scriptorusn opera, 
ou plutôt encore le récent ouvrage de Guillaume Postel 
paru en 1553 : Les très merveilleuses victoires des femmes 
du nouveau monde, et comme elles doivent à tout le monde, 
par raison, commander et même à ceux qui auront la 
monarchie du monde vieil, — et voici encore les subtils 
arguments théologiques tirés du même ouvrage. 

Mais Tahureau ne mentionne ces arguments favorables 
au sexe féminin que pour les réfuter violemment. Car l’at- 
titude qu’il adopte dans cette polémique lui est logique- 
ment imposée par sa tournure d'esprit et par l’ensemble 
des préoccupations et des sentiments qui lui ont inspiré 
ses Dialogues. Il est imbu de la mentalité gauloise, et l’es- 
prit gaulois, comme l’a défini très justement M. Ascoli, 
est essentiellement un esprit « masculin ». Il parle donc 
en représentant du sexe fort, convaincu de sa supériorité, 
considérant l'amour soit comme une fonction, soit comme 
un jeu où la femme doit tenir toujours le rôle inférieur, 
ne pouvant admettre que l’homme s'humilie devant elle, 
lui rende un culte, se soumette à ses caprices. Le Démo- 
critic, qui persuade aisément son peu rebelle interlocu- 
teur, fait défiler aussi les arguments déjà traditionnels de 
l'antiféminisme, empruntés surtout à la Controuerse des 
sexes masculin et féminin de Gratien Dupont, seigneur de 


1. Traduction de Gabriel Chapuys, chez Nicolas Boufon, 1585, 
1. II, p. 468. 

2. Dialogues, p. 9. L'ouvrage de Ravisius Textor (Jean Tixier, sei- 
gneur de Ravisÿ) avait paru en 1521 chez Simon de Colline. 

3. Dialogues, p. 60 : « Selon Dieu, si la femme n’est plus parfaitte 
que l’homme, pour le moins elle doit égaler. » 


108 JACQUES TAHUREAU. 


Drusac', ou à l’opuscule italien récemment traduit de 
Phileromo Fregoso?. Voici les exemples classiques de 
David, Salomon, Hercule, amollis et-pervertis par les 
femmes; de Médée, d’Agrippine, de Cytemnestre, débau- 
chées et criminelles?. Voici les arguments théologiques, 
car il en est aussi à l’appui de cette thèse, et de plus forts 
encore!. Voici les déclamations érudites etles lieux com- 
muns oratoires$. 

Sans doute a-t-il fait aussi quelque emprunt, sinon dans 
le détail, au moins pour l'inspiration d'ensemble à l’Amye 
de court de Jean de la Borderie6. Mais s’il insiste peu, — 
peut-être est-ce par prudence, — sur les mœurs des 
« courtisanes », il s'étend longuement en revanche sur 
les manières des bourgeoises, de « Mesdames de ville », 
parisiennes et surtout provinciales, semble-t-il. Il en trace 
un tableau aux traits appuyés et terriblement peu flatteur : 
trompeuses, paillardes, gourmandes et coquettes, elles 
ruinent leurs pauvres maris en « habits, pompes et bra- 
veries », perdent leur temps à « se mirer et user de fards 
pour remplir leurs rides et masquer leur visage sale et 
déshonnête », font la petite bouche dans les repas où 
elles sont invitées, cependant « qu’elles sont bien aises 
dans leur mesnage, si elles ont quelque petit demeurant 
de trois Jours pour ronger avecques leur gros pain noir ». 
Elles affectent l'honnêteté et repoussent les soupirants en 
propos vulgaires, grossiers et sans esprit, émaillés de 
sottes locutions proverbiales; mais elles accueillent un 


1. Poème en trois livres publié en 1534. Satire violente et d’un ton 
très libre contre les femmes, très lue pendant tout le xvi° siècle. 

2. Le ris de Démocrite et le pleur d'Héraclite, traduit en vers 
par Michel d’Amboise en 1547. — Cf. plus loin sur l'usage que 
Tahureau a fait de cette source. 

3. Dialogues, p. 11 et 15. 

4. Tbid., p. 10. Il allègue « les défenses qui lui sont faites au Nou- 
veau Testament de prêcher publiquement la parole de Dieu ». 

5. Ibid., p. 12 : « Combien voyons nous par cette occasion estre 
survenues de pertes de royaumes! Combien de villes razées, etc. » 

6. Paris, 1543. Réponse à la Parfaite amyÿe d'Heroët (Lyon, 1542), 
ouvrage qui était d'inspiration platonicienne. 


JACQUES TAHUREAU. 169 


galant qu’elles n’ont même pas su choisir, « préférant 
quelque gros vilain et lourdaut de valet plutost qu'un 
honneste gentilhomme qui le mériteroit' ». Le ton et le 
détail même, dans toutes ces pages réalistes, est visible- 
ment inspiré de cet ouvrage qui fut le bréviaire de la gau- 
loiserie à la fin du xv* et au xvie siècle et où l’on trouvait 
condensées toutes les plaisanteries traditionnelles venues 
des fabliaux sur les femmes, les galands, les maris trom- 
pés : les Quinze joyes du mariage, attribuées à Antoine de 
la Sale2. 

Tahureau est plus original lorsque, au lieu de puiser dans 
l’abondant répertoire que lui offre la production gauloise 
et antiféministe, il applique directement à la question les 
principes et la méthode positive, rationaliste et naturaliste 
que nous avons définie. L'amour est « nécessaire pour 
conserver nostre espèce ». C’est la condamnation de 
toutes ces « singeries, sottes harengues, passions démesu- 
rées, poignantes jalousies, foles et outrecuidées entre- 
prises et une infinité de tant d’autres badineries », car 
« de quoy servent elles à la procréation de notre espèce »? 
Les femmes sont des « créatures tant imparfaites qu’elles 
ne sont engendrées de la nature seulement que pour une 
nécessité de la conservation humaine ». C’est pourquoi 
ceux-là sont fous et indignes « d’estre appellez hommes 
qui s’asservent contre toute raison à celles desquelles au 
contraire ils devroyent estre servis® ». Il est d’ailleurs 
heureux que la nature n'ait pas favorisé davantage cet : 


1. Dialogues, p. 15 à 27. 

2. Cf. en particulier le passage des Dialogues sur la coquetterie 
des femmes (p. 16) qui ruinent leurs maris et la Première joye (éd. 
Talon, Paris, Garnier, p. 16 et 22-23); sur les rendez-vous galants : 
Dialogues, p. 187, et Seconde joye (ibid., p. 30); sur les railleries 
contre le mari : Dialogues, p. 20-21, et Tierce joye (ibid., p. 37); sur 
l'attitude dégoûtée des femmes à table : Dialogues, p. 17, et Sixte 
joye (ibid., p. 89); sur les manifestations hypocrites de tendresse au 
mari : Dialogues, p. 16 et 21, et Septième joye (ibid., p. 108-112), etc. 

3. Dialogues, p. 41. 

4. Ibid., p. 8. 

5. Ibid., p. 8. 


190 JAUQUES TAHUREAU. 


« animanht de tous ceux de la nature le plus pernicieux et 
abhominablet s : « Lés prévoyant tant pleines de rure et 
pernicieuses finesses, [elle] les a dénuées de tout, tant de 
force d’esprit que de corps, et s’il s’en trouve aujourd’huy 
quélqu'une qui sçache un peu caqueter, éncores que ce 
soit sañs raison, où qui ait quelque adresse ou force de 
bras, cela est estimé comme chose monstrueuse..., car si 
elles avoyent tous les deux ensemble, c’est à dire la cau- 
tèle accompagnée de jugement rassis et force de corps, il 
s’en ensuyvroit mil inconvéniens dommageables à la con- 
servation de notre sexe?, » 

On voit qu’il est difficile d’être plus violemment antifé- 
ministé que Tahureau. Il proteste, à la vérité, qu'il ne 
s'attaque « qu'aux sotés et vicieuses® » et non à celles qui 
sont douées de « bonté, douceur amiable et honnesteté 
gracieuse ! (estant comme monstres entre les autres) », 
ajoute-t-il aussitôt, ni à celles « qui sont de bon esprit 
(chose toute fois rare en leur sexe)° », corrige=t-il encore, 
et ces réserves mêmes détruisent immédiatement l’effet 
de ses protestations. Le jugement de Tahureau sur les 
femmes reste un des plus durs qu’on ait portés au cours 
de cette longue « querelle ». Il a le ton tranchant d’un jeune 
homme récemment revenu de ses fredaines et qui, au 
moment où il se range, brûle avec ostentation ce qu'il 
avait naguère adoré. 


à 
» + 


En dehors de ces questions de polémique courante plus 
ou moins étroitement liées à celles de l’italianisme, il en 
était une plus haute et plus brûlante encore qu’il ne pou+ 
vait guère se dispenser d’aborder : c’est la question reli- 
gieuse. Il en retarde le développement autant qu’il peut 


1. Dialogues, p. 14. 

Bs Tbid., P. 4 

3. Ibid., Advertissement de l’autheur. 
4. Ibid., p. 40. 

5. Jbid., p. 42. 


JACQUES TAHUREAU. 171 


sous prétexte qu’il faut réserver ces problèmes « à bonne 
bouche, aussi qué c’est raison qu’ils marchent les derniers 
comme les plus dignes et plus graves! ». En réalité, il 
n’est pas pressé d’y arriver. Chaque fois qu’elle se pré- 
sente, le Démocritic l’élude par une réponse vagué, par 
une plaisanterie peu révérencieuse, voire par un détes- 
table calembour?. Lorsqu'il la rencontre, il semble l’écar- 
ter avec un agacement dédaigneux : « Puisque tu es entré 
sur les termes de la théologie, encore que je ne m'y sois 
pas beaucoup rompu la teste’... » 

A vrai dire, c’est plutôt élémentaire prudence et sa véri- 
table pensée se trouve dans des phrases sagement réservées 
comme celle-ci : « J’auroi peur, entendu que ce n’est une 
vacation de dogmatiser, de m’y fonder si avant que je ne 
m'en peusse après retirer { », et surtout : « Je ne t’en ferai 
point d’autre mention, pour autant que le diable est si 
subtil qu'il fait quelque fois tendre un filé à ceitui là qui 
s’y trouve le premier pris : joint que c’est une chose qui 
me semble fort lourde et de laquelle on se passeroiïit bien 
à un besoing de s’aller rompre la teste après ces questions 
tropologiquement anagogiques, veu qu'il sufht de croire 
comme nos anciens pères sans s’opiniastrer tant à espous 
ser des opinions qui font mourir les gens à crédit*, » 

C’est qu’il a conscience que la pente est glissante. Il a 
peur, évidemment, de sentir le fagot, - et non sans rai- 
son. Son rationalisme, sa méthode critique l’entraînent à 
chaque instant, soit vers le libre examen, l’étude des textos 
sacrés (par exemple la discussion d’un passage du Déute- 


1. Dialogues, p. 94. 

2. Par exemple, p. 93, à propos d’un rapprochement entre les 
médecins et les moines, le Cosmophile dit : « Je ne m'ébahis que 
tu n'as guère dit de bien de ceux qui conservent la santé du corps, 
que mesme tu fais tant peu de comte des autres qui gardent celle 
de l’âme. — Déuocrrric, «= Comtnent la selle de l’asne, dis tu. Quant 
est de moy, je n'ai ni asne hi asnesse. » 

3. Dialogues, p. 10. 

4. Ibid., p. 74. 

5. Ibid., p. 181. 


172 JACQUES TAHUREAU. 


ronome et de la Sapience de Salomon), — c’est-à-dire en 
somme vers le protestantisme, soit et plutôt encore vers 
la franche incrédulité. En réalité, le sentiment religieux 
sous n'importe quelle forme lui est totalement étranger. 
Le Démocritic entreprend, avec des arguments et des rail- 
leries empruntés en partie à Lucien, ce maître de libre 
pensée, une critique des superstitions antiques bien dan- 
gereuse (il s’en aperçoit lui-même), car ses raisonnements 
pourraient souvent valoir contre les croyances modernes. 
Son admiration pour les contempteurs des dieux est assez 
maladroïte, ou assez naïve, en tout cas très significa- 
tive. Il s’en tire en plaçant dans la bouche du Cosmophile 
une déclaration d’orthodoxie : « Nous n’avons autre chose 
à tenir que les écris des anciens prophètes et le Nouveau 
Testament qui nous a esté presché par Jésus Christ et ses 
disciples, avecques les interprétations des saints docteurs 
en ce qui a esté approuvé par la vraye et catholique 
Églises. » Mais cette phrase a trop l'air d’une leçon réci- 
tée, d’une étiquette collée par précaution pour faire passer 
la marchandise. Et le Démocritic, qui, ne l’oublions pas, 
représente la pensée de Tahureau, se contente de répondre 
par une phrase vague : « Heureux celui duquel l'espérance 
est au nom du Seigneur Dieu et qui ne s’est point arresté 
aux vanités et fausses resveries du monde. » 

Au fond, sa conception est toute positive et réaliste : la 
religion est « une police nécessaire pour nostre conserva- 
tion‘ ». Il est indispensable que l'unité règne en cette 
matière, « veu que c’est une des choses les plus perni- 
cieuses du monde que de laisser courir et vaguer ce sot et 
inconstant vulgaire avecques un si grand abandon et 
liberté ». De sorte qu’il en arrive à blâmer « ceux qui 


1. Dialogues, p. 129-130. 

2. Par exemple, p. 175, où il proteste contre ceux qui appliquent 
à Moîse le raisonnement qu'il applique lui-même aux autres fonda- 
teurs de religions. 

3. Dialogues, p. 184. 

4. Ibid., p. 180. 


JACQUES TAHUREAU. 173 


veulent contrevenir aux status et lois de telles religions, 
encores qu'elles soient fauces* ». 

C'est bien là un aveu de scepticisme foncier. Son atti- 
tude ressemble, si l’on veut, à celle de Montaigne « des- 
gouté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte », 
estimant « qu’il y a grand amour de soy et présumption 
d'estimer ses opinions jusques là que, pour les establir, il 
faille renverser une paix publicque et introduire tant de 
maulx inévitables », et ne trouvant d’argument plus fort 
à présenter en faveur de la religion chrétienne, sinon 
qu’elle « a toutes les maârques d’extresme justice et utilité, 
mais nulle plus apparente que l’exacte recommandation 
de l’obéissance du magistrat et manutention des polices? ». 
Cependant, on sent chez Tahureau moins de profondeur 
et de philosophie que chez l’auteur des Essais. Il ne 
semble pas que sa pensée soit le résultat de réflexions 
mûrement pesées. Il traite la question avec une espèce de 
juvénile désinvolture. S'il poursuit de ses invectives les 
hérétiques, les mahométans3, les protestants, ces « nou- 
velles et abhominables sectes qui courent pour le jour- 
d’huy à l’endroit de je ne sais quels pernicieux et natura- 
listes libertins® », ce n’est pas par un attachement sérieux 
et sincère aux croyances traditionnelles, c’est surtout 
parce qu’il conçoit mal qu’on se donne tant de tracas et 
qu'on se passionne au point de vouloir tout bouleverser 
pour des problèmes comme ceux-là : « Touchant un tas 
de petites particularitez forgées à l’appétit de je ne sçay 
quels nouveaux imposteurs, déclare-t-il d’un ton de pitié, 
tout cela n’est qu’une fumée qui ne fera que passer, et 
pour autant n’est ce que simple folie à tous ceux qui s’y 
embrouillent pensans bien avoir gaigné un poinct sur nos 
ancestresÿ. » Au fond, il est visible que tout cela ne lin- 


1. Dialogues, p. 180. 
2. Essais, 1. I, chap. xx. 
3. Dialogues, p. 184. 
4. Ibid., p. 180. 
5. Dialogues, p. 182. 
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 12 


174 JACQUES TAHUREAU. 


téresse pas. On sent encore ici le gaulois positif et railleur, 
aussi peu mystique que possible, trop attaché, dans son 
amour de la vie, aux réalités matérielles pour considérer 
ceux qui les sacrifient à des intérêts spirituels, obscurs et 
douteux, autrement que comme des rêveurs, des agités et 


des insensés. 
$ 


7° Les sources. 


Telles sont les opinions les plus remarquables et les 
plus neuves de Jacques Tahureau. — Si originale que soit 
cette pensée empreinte d’un caractère bien personnel, elle 
a eu besoin de s'inspirer et de se nourrir d’un certain 
nombre d'emprunts. Du reste il est rare que les hommes 
de la Renaissance s’émancipent à penser absolument 
par eux-mêmes et tout seuls. La raison adolescente du 
xvie siècle français ne peut encore se passer de tuteurs et 
même les esprits les plus indépendants cherchent des 
modèles, des garants et des autorités, soit chez les anciens, 
nos maîtres, soit chez les Italiens, nos éducateurs. 

Le genre même du Dialogue, cette forme plaisante et 
légère adoptée par Tahureau, — si commode pour expo- 
ser les questions avec une apparence d'impartialité, si 
conforme à son dessein de faire éclater la supériorité de la 
raison, lui accordant un facile triomphe sur les argu- 
ments qu’on laisse formuler par l’adversaire, — c’est un 
emprunt aux anciens et aux Italiens. Il n'avait pas encore 
été très cultivé à l’époque où Tahureau s’y hasarde. Au 
moyen Âge, nous n'avions connu, dans un genre analogue, 
que les « débats » sur des sujets amoureux et généralement 
en vers. Au xvi* siècle, si l’on consulte le catalogue par 
genres dressé par du Verdier à la suite de sa Bibliothèque 
française, on ne pourrait guère trouver, comme œuvres 
‘françaises originales, qu’un Dialogue apologétique pour 
le dévot sexe féminin, paru en 1516, à Paris, in-4°, sans 
auteur, et la Monophile, d'Estienne Pasquier, publiée en 
1554, qui aient précédé la rédaction de l’ouvrage qui nous 
occupe. En revanche, les traductions de Cicéron, et sur- 


JACQUES TAHUREAU. 175 


tout de Platon et de Lucien‘, qui commencent à se multi- 
plier, ont déjà popularisé cette forme auprès des lettrés. 
Un auteur dont l’esprit hardi a quelque analogie, — bien 
qu'il soit plus audacieux encore, — avec celui de Tahu- 
reau, un « lucianiste » lui aussi, Bonaventure des Périers, 
l’a pratiquée en latin dans son Cymbalum Mundi. Mais 
surtout les Italiens, qui s’en étaient emparés les premiers, 
ont produit dans ce genre de nombreuses œuvres, dont les 
traductions françaises commencent alors à être publiées 
en abondance : en 1533, la traduction par François d’Assy 
du Dialogue de l'honneste et pudique amour de Jacopo 
Cavicio; — en 1538 (Paris) et 1538 (Lyon), celle par 
Jacques Colin du Cortegiano de Baldassare Castiglione; 
— en 1547, la traduction par Michel d’Amboise du Ris 
de Démocrite et du pleur d'Héraclite de Phileremo 
Fregoso; — en 1550, la traduction par Denys Sauvage de 
la Circé de Léon Hébrieu, et, en 1551, celle des Dialogues 
de l'amour, du même auteur, un fervent des théories pla- 
toniciennes, par Ponthus de Thyard, et celle de sa Philo- 
sophie d'amour par le même (Denys Sauvage); — et encore, 
en 1552, la traduction par Claude Gruget des Dialogues 
de Sperone Speroni. 

Tels ont pu être les modèles de Tahureau en ce qui con- 
cerne la forme de son ouvrage. Mais il a su lui donner une 
variété, une familiarité savoureuse que ne possédaient pas 
en général ces œuvres froides et compassées, soit qu’elles 
aient l'allure de conversations mondaines solennelles et 
prétentieuses, où les interlocuteurs s’écoutent parler, soit 


1. Par exemple une traduction du Lysis de Platon par Bonaven- 
ture des Périers en 1544, du Criton par Philibert du Val en 1547, du 
Phédon par Loys le Roy en 1553, du Z'oxaris de Lucien par Jean 
Millet en 1551. 

2. 11 faudrait peut-être mentionner aussi l'influence de ces Col- 
loques en latin, exercices de collège, auxquels Erasme a donné une 
place dans la littérature par ses Colloques de 1522, et qui contri- 
buent à mettre en honneur ce genre de discussion par dialogue. — 
Voy. Massebiau, Les colloques scolaires du XVI: siècle, thèse de doc- 
torat, Paris, 1878, in-8°. 


176 JACQUES TAHUREAU. 


que le dialogue s’y présente comme un simple artifice 
d'école, un procédé purement didactique. 

Deux de ces ouvrages italiens lui ont certainement ins- 
piré aussi plusieurs de ses arguments et peut-être même 
l’idée première de son livre. Il a fait allusion lui-même 
au dialogue de « l'Italien M. Antonio Phileremo Fregoso 
qui a fait le ris de Démocrite et d'Héraclite »‘. Etil porte 
sur lui ce jugement assez fin, où l’on trouve en même 
temps l'indication des qualités qu’il a ambitionné d’ajou- 
ter à son œuvre : « Il auroit fort bien dit si ses œuvres 
estoient salées, mais elles manquent tant en cela (qui est 
bien le plus requis à tel genre d'écrire) qu’elles semblent 
avoir esté faites d’un homme qui se vouloit seulement 
exercer lui-mesme en les faisant, et non pas pour poindre 
aucun ni chatouiller de son bien-dire les appréhensions 
des bons espris : je m’en rapporterai à tous doctes lec- 
teurs qui voudront perdre quelque tems à l’éplucher de 
plus près que son autheur mesme. » 

Le fait est que l’ouvrage est assez froid et ennuyeux; 
tout imprégné de philosophie platonicienne, il débute par 
une suite d’allégories. On y voit (chapitre n) comment 
« l’autheur, conduit par son bon ange, laisse la plaine de 
Volupté, et va vers le mont de Vertu, et comme il trou- 
verent Tymon, qui hayait tout le monde ». Après avoir 
quitté Platon « au palais de Philosophie » (chapitre 1x), 
« l’autheur et son guide trouvent le philosophe Démocrite 
qui rioit des folies du monde, et qui lui découvre la plaine 
des Vices » (chapitre vu). Mais ce Démocrite n’a prêté 
que son nom au Démocritic de Tahureau, si vivant et si 
personnel : c’est un déclamateur un peu prud’hommesque, 


1. Le titre original était : Riso di Democrito e pianto di Heraclito, 
Milan, 1506. Le titre de la traduction française (écrite en huitains 
de vers décasyllabiques) est : Les ris de Démocrit, pleur de Héra- 
clite, philosophes, sur les follies et miseres de ce monde. Invention 
de M. Antonio Phileremo Fregoso, chevalier italien, interprétée en 
ryme françoise par noble homme Michel d'Amboyse, escuyer, Paris, 
Arnoul L'Angclier, 1547 (privilège du 12 pas 

2. Dialogues, p. 102. 


JACQUES TAHUREAU. 177 


qui, tout en déclarant à chaque instant qu’il rit, n’arrive 
pas à provoquer le rire chez ses auditeurs. 

Peut-être Tahureau a-t-il emprunté à Fregoso quelques- 
uns de ses thèmes, qui du reste sont des lieux com- 
muns de morale; par exemple, au chapitre vin, « Démo- 
crite se rit de ceulx qui ont vaine espérance, du peuple 
avare, des escornifleurs, des femmes adultères, des prome- 
neurs aux églises, des hommes et des femmes braves!, des 
avaricieux, des amoureux transis, des escrimeurs et des 
banquiers »; au chapitre 1x, il « se rit de Fol‘amour et loue 
l'amour saint et vertueux » en termes d’ailleurs tout pla- 
toniciens, puisqu'il conseille de n’aimer pas. Au chapitre x, 
« Démocrite se moque des Chasseurs, Fauconniers et gens 
de guerre »; au chapitre xni, il se « rit de ceulx qui se fient 
en leur force et agilité, de ceulx qui s’estiment en leur 
mauvaistié, et de ceulx qui se prisent pour leurs posses- 
sions, armes, habitz, or et argent »; au chapitre xiIv, il 
« taxe les richesses, l'ambition des nobles, les hypocrites 
et les gourmans ». Ainsi nous retrouvons au passage 
quelques-uns des travers contre lesquels s’est exercée la 
verve de Tahureau. De même dans la seconde partie, Le 
pleur du philosophe Héraclite sur les misères de ce monde, 
on pourrait rapprocher de quelques passages des Dia- 
logues le chapitre vir : « De la misère des Nobles et riches, 
des Juges et des Pères de famille », et surtout le cha- 
pitre vins: « Misère des gens mariés, de ceux qui prennent 
une belle femme, qui en prennent une laide, qui ont beau- 
coup d'enfants, qui n’en ont pas ». 

Mais ce ne sont que de vagues rencontres, inévitables, 
puisque les deux auteurs ont les mêmes intentions sati- 
riques et que nécessairement, lorsqu'ils passent en revue 


1. Le mot « brave » est pris au sens italien de « bravache », fan- 
faron (cf. le passage de Tahureau sur les hommes de guerre, auquel 
nous avons fait allusion, p. 144 des Dialogues) : 


« Que penses-tu que cuyde estre ce brave 

Avec l’espée au costé gauche ceinte ? 

Le voys-tu pas? Il veult, tant il est grave, 

Que tout chascun luy fasse honneur par crainte. » 


178 JACQUES TAHUREAU, 


les différentes classes de la société, les mêmes objets 
s'offrent souvent à leurs coups. Dans le détail, le style, le 
ton, la tournure d'esprit sont tout à fait dissemblables, et 
*on ne peut signaler aucun emprunt précis et manifeste. 

Beaucoup plus importante est l'influence d’un autre 
ouvrage italien, que Tahureau ne mentionne nulle part, 
mais qu’on sent constamment présent à sa pensée, c’est 
le Courtisan de Castiglione. Publié à Venise, chez Alde, 
en 1528; traduit plusieurs fois en français; lu, relu et 
médité non seulement par les hommes éclairés, mais aussi 
par les gens à la mode ou désireux de le devenir, ce livre 
était devenu le véritable manuel de la civilité mondaine 
dans cette première moitié du xvie siècle. Dans un dia- 
logue animé, vif, élégant, d’aristocratiques interlocuteurs, 
Ludovic Canossa, Julien de Médicis, Bembo, le cardinal 
Bibiena, d’autres seigneurs de grandes familles italiennes, 
discutaient les qualités dont la réunion constitue le véri- 
table homme de cour. Noble, artiste, élégant, spirituel, 
galant et courtois, ce type du parfait cavalier esquissé par 
Castiglione offrait aux courtisans français un idéal qu'ils 
s'efforçaient plus ou moins adroitement de copier. Tahu- 
reau dut être souvent irrité par les « singeries » de ces 
prétentieux disciples du gentilhomme italien. Il semble 
qu’il ait eu l'intention plus ou moins explicite d'opposer 
à ce bréviaire de la vie mondaine, « à la Tuscane », une 
sorte de bréviaire de la vie simple, sensée et raisonnable, 
à la française*. 

Il y a, dans les dialogues de Castiglione, un person- 
nage, le seigneur Gaspar, qui contredit souvent les autres 
orateurs, surtout lorsqu'ils soutiennent des théories alam- 
biquées, platoniciennes, infectées de préjugés mondains 
ou de rêveries poétiques. Il est positif, viril, un peu rude 


1. M. Louis Clément, dans sa thèse sur Henri Estienne, dit que 
les Dialogues du langage français italianizé sont « la contre-partie 
de ceux de Castiglione ». À notre avis, ce jugement doit être reporté, 
et avec beaucoup plus de vraisemblance, sur les Dialogues de Tahu- 
reau, qui fut le précurseur d'Henri Estienne. 


JACQUES TAHUREAU. 179 


quelquefois ; il semble qu'il ait pu servir de prototype au 
Démocritic de Tahureau. Il professe en particulier les 
mêmes opinions sur, ou plutôt contre les femmes, qui 
font scandale dans ce cercle galant : il les considère 
comme des « animaux très imparfaits et de petite ou 
nulle dignité au respect des hommes », etil estime qu’ «il 
est besoin, puisque d’elles-mêmes elles ne sont pas capables 
de faire aucun acte vertueux, de leur mettre une bride par 
la honte et la crainte d’infamie! ». I] les traite d'êtres infé- 
rieurs, produits « par cas fortuit? », et il renouvelle, en 
passant, les allusions traditionelles au libertinage des 
moines?. Comme lui encore il s'élève contre la danse, qui 
« effémine l’homme!» ; il dénonce ailleurs les autorités, les 
idées préconçues et les « faulses opinions, lesquelles néan- 
moins proceddent des parolles d'autrui ». Ainsi, tout le 
long des quatre livres du Cortegiano il tient ce rôle de 
gentilhomme au franc-parler qui ne craint pas de rompre 
en visière aux préjugés et doctrines à la mode. 

On peut encore noter, en parcourant le Cortegiano, 
plusieurs passages, çà et là, dont le reflet paraît se retrou- 
ver dans les Dialogues : des réflexions sur les manières 
affectées des courtisansf, sur l’abus des duels?, sur les 
modes ridicules, et surtout toute une théorie « de la facé- 
tie » que Tahureau non seulement adopte en partie*, mais 


1. Nous citons d’après la traduction de Gabriel Chapuys (avec le 
texte italien en regard), Paris, Nicolas Bonfon, 1586, 1. I, p. 342. 

2. Ibid., début du 1. II. 

3. Ibid., 1. III, p. 399. 

4. Ibid., 1. I, p. 126. Cf. aussi l’anecdote racontée 1. I, p. 58, sur 
le danseur qui laisse choir sa pantoufle et continue à danser, et 
Tahureau, Dialogues, p. 46, sur « ce mignon qui, pour danser plus 
legierement, vouloist oster l’escarpin et parfumer l’assemblée de la 
souafve et precieuse odeur de ses pieds ». 

5, Ibid., 1. II, p. 234. 

6. Traduction de G. Chapuys, L. E, p. 51. 

7. Ibid., 1. I, p. 54. Cf. Tahureau, Dialogues, p. 58 et 60. 

8. Ibid., 1. IT, p. 215, sur l'habillement des courtisans, et p. 337, 
sur les manières des courtisans français. 

9. Dialogues, p. 155 : « Moquerie c'est le mépris non aucunement 


180 JACQUES TAHUREAU. 


qu’il a mise constamment en pratique d’un bout à l’autre 
de son œuvre. Castiglione distingue en effet trois genres 
de facéties : d’abord la « Joyeuse narration » {festività ou 
urbanità), puis les bons mots fargutie) qui « piquent un 
peu » et sont « œuvre d'esprit et de nature » plutôt que 
d'étude, enfin les « bourdes » ou moqueries dissimulées 
sous une apparence de naïveté {burle]. Dans le premier 
genre, dit-il, « il semble quasi que l’on raconte une nou- 
velle » ; la deuxième espèce, c’est ce qu’on appellera plus 
tard la « pointe », ou même le calembour; c’est l’art de 
détourner le sens d’un mot, d’une citation‘. On sait que 
Tahureau a pratiqué les trois genres. 


* 
x + 


Sans doute, Jacques Tahureau avait-il lu aussi, encore 
qu’il ne le nomme point, un ouvrage qui offre d’ailleurs 
quelques rapports avec le Cortegiano de Castiglione et 
qui répondait à ses propres préoccupations : Je veux par- 
ler du Mespris de la Court d'Antoine de Guévarra. On 
sait le succès extraordinaire qu'obtinrent en France au 
xvie siècle les lourdes et souvent fantaisistes compilations 
du savant évêque espagnol. Ses Épiîtres familières, qu'on 
traduisit sous le titre d'Épiîtres dorées, tant on les jugea 
précieuses, son Horloge des Princes, continuée par l’Hor- 
loge de Marcç-Aurèle, comptèrent au nombre de ces livres, 
bourrés d’une érudition inépuisable et désordonnée, où 
l'intelligence des hommes de la Renaïssance allait absor- 
ber avidement la « philosophie morale » puisée aux 
sources de l’antiquité?. Ce sont des recueils de lieux 
communs, appuyés par d'innombrables citations; mais 
ces lieux communs n'étaient pas encore rebattus à cette 


feint ni dissimulé d'une chose sote et ridicule, fait avecques raison 
et bonne grâce. » 

1. Traduction de G. Chapuys, 1. II, p. 249 et suiv. 

2. Voy. Pierre Villey, Les sources d'idées au XVI° siècle (Biblio- 
thèque française, Plon, 1913), p. 210-215. Le père de Montaigne en 
particulier tenait Guévarra en grande estime. 


JACQUES TAHUREAU. 181 


époque. La forme est lourde et pédante, oratoire et 
ennuyeuse; mais c’est la sagesse antique qui s'exprime par 
cette voix monotone et grave, et l’on écoute dévotement 
ses oracles. | 
L'opuscule sur le Mespris de la Court! n’a pu man- 
quer d’exercer une influence sur la pensée de Tahureau 
au moment où lui-même inclinait vers la retraite, et peut- 
être même cette lecture contribua-t-elle à renforcer sa 
décision. « Le vray mespris du monde et de la Court, dit 
Guévarra, est quand le Courtisan est jeune, robuste, favo- 
risé, riche et sain : et lors de bon cœur il laisse la Court 
pour trouver ailleurs repos honneste, selon sa qualité?. » 
Peut-être Tahureau n'’était-il pas extrêmement riche, ni 
tout à fait en bonne santé, mais il est certain qu’en aban:- 
donnant le monde, il pouvait, même si ce n'était pas 
l'unique raison de son départ, se répéter à lui-même qu'il 
prenait cette détermination, comme dit encore Guévarra, 
« à l'intention qu’estant hors de là, il sera plus vertueux ». 
Et il faisait sien le programme « de la vie que doit mei- 
ner le Courtisan depuis qu'il aura laissé la Court! », tel 
que le trace le sentencieux évêque : vivre en sage, modes- 
tement et sobrement, charitable et utile aux autres, d’une 
vie « tranquille et privilégiée® », simple et libre, où « tu 
ne trouves truhants pour t'affronter, ni dame pour t'abes- 
tir 6», dans quelque village où « semblent les jours plus 
longs, l’aer meilleur, les maisons plus aisées? », où « aul- 
tant heureux et honnoré est un gentilhomme avecq ce 
moyen mesnage comme un riche seigneur de Court avec 
son grand meuble et superbe train* ». Comme lui, Tahu- 


1. Du mespris de la Court et de la louange de la vie rustique, nou- 
vellement traduit d'Hespaignol en Françoys. À Lyon, chez Estienne 
Dolet, 1542. Dédicace à Antoine Alaigre, évêque de Clermont. 

. Edition citée, ch. 111, p. 39. 
. Ibid., titre du ch. 11. 

. Ibid., ch. 1v. 

. Ibid., titre du ch. v. 

. Ibid., ch. v, p. 58. 

. Ibid., titre du ch. vi. 

. Ibid., ch. vu, p. 72. 


OI Dur © © 


182 JACQUES TAHUREAU. 


reau se répétait que « les Courts des Princes ne sont 
bonnes qu’à deux manières de gens : pour les favorisés 
et pour les Jeunes encores foybles de jugement! », et que, 
puisque son jugement était mûri, et qu’il n’était pas dis- 
posé aux compromissions qui sont nécessaires pour deve- 
nir un favorisé, il n'y avait plus sa place. 

« À ceste cour, déclarait Guévarra, à partir le bien de 
courtisan en quattre parties, voyerez que l’une est aux flat- 
teurs, l’aultre aux advocats, l’aultre aux apothicaires, et 
l’aultre aux médecins?. » Or, c’est le plan même d’un 
important passage du premier Dialogue de Tahureau 
(p. 63 à 93), où chacune de ces catégories est successive- 
ment examinée, dans cet ordre même, et satiriquement 
dépeinte$. En plusieurs passages, le ton même et le style 
de la traduction française annoncent la manière franche 
et un peu crue des Dialogues, par exemple dans cette des- 
cription des manèges de la galanterie mondaine : 

« Si c'est avec femmes, il les fault flatter, servir et requé- 
rir, et si monnoye fault, on donne au diable la marchan- 
dise. Dès ce que quelcun n’eut nouvellement en Court, 
madame la gorrière luy donne un traict d’œil, l’entretient, 
le carresse, l’acolle, et puis, le voyant bas de poil, l’envoye 
paistre au champs!. » : | 

Ou bien au dernier chapitre, dans lequel « l’autheur 
prend congé du Monde, avec fort grande éloquence. » 

« À Dieu, monde, puisque tes serviteurs n’ont aultre 
passe temps que trotter par les rues, se moquer de quel- 
cuns, requérir dames, envoyer présents, tromper jeunes 
filles, escripre lettres amoureuses, parler aux maquerelles, 
Jouer aux dés, plaider contre leur voisin, compter nou- 


1. Édition citée, ch. x, p. 86. 

2. Ibid., ch. vi, p. 63. 

3. Les flatteurs, p. 63 à 70; les avocats, p. 74 à 85; les médecins 
et apothicaires, p. 84 à 92. 

4. Ibid., ch. xv, p. 125. Cf. Tahurcau, Dialogues, p. 18 : « Cette 
gentille Madame qui ne tend à autre fin qu'après avoir sucé toute 
la substance de son corps et de sa bource, tirer la langue sus luy et 
s’en moquer ouvertement devant un chacun. » 


JACQUES TAHUREAU, 133 


velles, inventer mensonges et songer nouveaux vices!. » 

Par tous ces traits, l'ouvrage d'Antoine de Guévarra, 
dont Tahureau semble s'être nourri au point d’y avoir 
conformé son existence, mérite de figurer au nombre des 
sources probables de ses Dialogues satiriques et moraux. 


* 
x + 


De ce genre des compilations érudites, tant prisées au 
xvie siècle, on peut rapprocher encore deux volumes, tout 
remplis d’érudition, tout imbus d’un rationalisme appris 
à l’école de l’antiquité, et qui ont certainement contribué 
à former sa pensée et à lui donner un certain tour hardi 
et paradoxal; c’est l'Éloge de la Folie, d'Érasme, et la 
déclamation sur la Vanité des sciences et des arts, de Cor- 
nelius Agrippa. | 

Il a fait allusion à Érasme, au second Dialogue, immé- 
diatement après avoir parlé de l’ouvrage de Phileremo 
Fregoso. Ce rapprochement même est une indication. 
Comme l’auteur italien, Érasme a été consulté, utilisé 
par lui sans d’ailleurs le satisfaire complètement. Il lui 
reproche, à lui, un parti pris « anticlérical », pourrait-on 
dire ;: « Il semble que s’il eust failli de s’atacher à ces 
pauvres prestres que la parole lui fut quant et quant fail- 
lie »; il blâme aussi son manque de travail et de soin : 
« Lui-mesme se vante d’avoir fait son traité de la louange 
de folie quasi par manière d’ébat en huit jours, où il a 
possible plus matagrabolizé qu’Acurse en ses vieilles 
gloses de droit »; et il le juge trop paradoxal : « Disant 
tout au contraire de la vérité, accomodant ce qui est entiè- 
rement propre au sage, aux conditions du sot, et ce qui 
est naïf au sot, le voulant du tout attribuer au sage. » On 
retrouve dans ces critiques la marque de cet esprit mesuré, 
sensé, sérieux, ami du juste milieu, qui distinguait le gen- 
tilhomme français. 


1. Édition citée, ch. xx, p. 166. 
2. Ed. Conscience, p. 163-165. 


184 JACQUES TAHUREAU. 


Il a fait cependant un certain nombre d'emprunts à 
l’'Éloge de la Folie, sans qu’à vrai dire on puisse signaler 
de rapprochements bien précis : un passage sur les folies 
des amoureux‘, un autre sur les gens de guerre et les phi- 
losophes1, et c’est à peu près tout pour le fond. 

C’est plutôt la forme qui en est inspirée, « ce genre de 
badinage qui n’est tout à fait dépourvu ni de savoir ni de 
goût, » disait Érasme®, bien que le ton soit plus adouci 
et plus rassis chez Tahureau. Dans l'allure générale de 
quelques passages, dans quelques expressions çà et là*, le 
souvenir de l’œuvre bizarre d'Érasme est sensible. 

Les Collôques renferment aussi un dialogue de la 
Noblesse, un autre du Métier de soldat, un troisième 
contre l’Alchimie, qui ont pu lui suggérer aussi quelques 
idées, tout au moins lui fournir quelques thèmes, deve- 
nus déjà traditionnels grâce à des ouvrages comme ceux- 
là, et contribuer à lui donner l’idée de les traiter sous cette 
forme du dialogue dont Érasme a vanté lui-même l'utilité 
satirique et didactique : « Je ne sais s’il est une voie plus 
heureuse », dit-il dans son traité sur l’Uftilité des Dia- 
logues®, «un moyen plus efficace pour apprendre, que de 
s’instruire en jouant et en badinant. » 

A cela se réduit en somme la valeur de l’œuvre d'Érasme 
comme source des Dialogues de Tahureau. Celle de Cor- 
neille Agrippa ne paraît pas avoir été utilisée par lui 
d’une façon plus étroite. Il l'avait lue, et d’ailleurs il la cite 
et en discute l'intérêt. Facétieux et paradoxal, quoique 
avec beaucoup de lourdeur théologique, elle l’a cho- 
qué surtout par son manque de sérieux et de conviction : 


1. Éloge de la Folie, traduction Divelay, p. 21-22. Cf. Tahureau, 
1°" dialogue. . 

2. Ibid., p. 44. Cf. Tahureau, 2° dialogue, p. 110 et suiv., où il 
présente justement ensemble un soldat et un philosophe. 

3. Dédicace de l’Eloge de la Folie à Thomas Morus. 

4. Par exemple, Tahureau parle des ânes qui « chauvissent des 
oreilles » pour se moquer de ce qu'ils n’entendent point (p. 156); la 
même idée se trouve dans une phrase de la même dédicace. 

5. Publié à la suite des Colloques, auxquels il sert d’apologie. 


JACQUES TAHUREAU. 185 


« Car il est tout certain, quoi qu’en ait escrit Agrippa, que 
néantmoins il en avoit le plus souvent toute autre et con- 
traire opinion qu'il n’écrivoit, ainsi mesme que par ses 
autres œuvres il appert assés évidemment!. » Tahureau, 
avec son enthousiasme de néophyte, sa confiance robuste 
et juvénile dans l'excellence de son jugement, ne peut 
souffrir qu’on ait l’air ainsi de badiner avec la raison. 
Soutenir tour à tour le pour et le contre lui apparaît 
comme un jeu immoral et dangereux, qu’il réprouve avec 
vivacité?, Qu'il ait trouvé dans Agrippa quelques déve- 
loppements sur la danse (chapitre xvin)?, les grands de la 
cour (chapitre Lxix), les dames de la cour (chapitre Lxxi), 
sur la « médecine pratique » (chapitre Lxxxin), sur l’alchimie 
(chapitre xc){, c'est ce qu’on peut constater en parcourant 
le traité d’Agrippa; mais nulle part la ressemblance n'est 
assez exacte pour qu'il soit possible de parler d'imitation 
ou d'emprunts précis. 


# 
3 + 


Mais il y a une influence qui domine toutes les autres 
et qu’on sent partout présente : c'est celle de Rabelais. A 
cette source, Tahureau n’a pas seulement puisé tel ou tel 
développement isolé, mais la tournure même de son 
esprit, le genre de ses raisonnements, l'allure de son 
style, en un mot sa façon de penser, de sentir et d'écrire. 
C’est qu'ici il n’y avait pas seulement rencontre acciden- 
telle d'opinion, emprunt d'idées ou de thèmes particu- 
liers, utilisation d’une expression notée au passage; il y 
avait parité de tendances et conformité d'humeur. Tahu- 


1. Dialogues, p. 157. Par exemple, Agrippa avait fait l'éloge du 
sexe féminin dans sa Declamatio de praecellentia feminei sexus, et 
il lui décocha de rudes épigrammes dans ce dernier ouvrage. 

2. Jbid., p. 157-158. 

3. Il réfute d’ailleurs l’opinion d’Agrippa à ce sujet : Dialogues, 
p. 46. 

4. Henri Corneille Agrippa, Sur la certitude aussi bien que la 
vanité des sciences et des arts, année 1530. La traduction la plus 
célèbre et la plus répandue est celle de Gueudeville, 1726. 


186 JACQUES TAHÜREAU. 


reau a conscience d’appartenir à la même lignée gauloise 
que l’auteur de Pantagruel; aussi est-il nécessairement 
amené à se faire le disciple de ce maître au génie puissant. 

L’attitude même qu’il adopte en face de la société et 
des problèmes pratiques, moraux, intellectuels de toutes 
sortes, est inspirée de celle de Rabelais, de celle tout au 
moins qu’on lui prête généralement à ce moment du 
xvie siècle. Les hommes de la Renaissance, qui cherchent 
toujours un modèle dans l'antiquité, ont souvent comparé, 
— avec plus d’érudition que de justesse, —- cette gaieté 
robuste, qui dissimule sous l'enveloppe de la grasse plai- 
santerie la « substantificque mouëlle » de la sagesse, au 
rire philosophique et désabusé de Démocrite. C’est dans 
ces termes que du Bellay faisait allusion à Rabelais : 


Bien que ma muse petite 
Ce doulx-utile n’imite 

Qui si doctement escrit, 
Ayant premier en la France 
Contre la sage ignorance 
Fait renaître Démocrit!. 


Et Baïf, qui fut l’ami intime de Tahureau, composait 
cette épitaphe : 


De François Rabelais. 


J’ay, moy, nouveau Démocrit, 
Ry de tout par maint écrit, 
Que sans rire on ne peut lire. 
Enfin la mort qui tout rit 

Se riant de moy, m'aprit 

A rire d’un ris sans rire?. 


Il est certain que c’est beaucoup plus à Rabelais qu’à 
M. Antonio Phileremo Fregoso que Tahureau doit le 
personnage du Démocritic en qui il devait s’incarner. 


1. Joachim du Bellay, Vers lyriques, éd. Marty-Laveaux, t. IL, p. 35. 
2. Antoine de Baïf, Il° livre des Passe-tems (éd. Marty-Laveaux, 
t. IV, p. 280). 


JACQUES TAHUREAU. 187 


Peut-être ses autres modèles, et surtout son tempéra- 
ment personnel, sa jeunesse moins sereine, plus empor- 
tée, plus sûre de soi, ses rancunes personnelles, ont-elles 
communiqué à sa verve satirique un certain accent d’âpreté 
que n'avait pas la bouffonnerie bon enfant, l’exubérante 
gaieté de Rabelais. Cependant, le mobile est le même : c'est 
l'amour de la saine nature, de la vie franche et sans com- 
plication, dans « le libre épanouissement de tout l'être 
physique et moral! ». De là, le combat qu’il engage contre 
tout ce qui gêne cet épanouissement et comprime les 
forces de l'intelligence et de la vie : contre l’autorité et la 
superstition des anciens, contre la mode, contre les pré- 
jugés mondains, contre toutes les puissances absurdes qui 
rendent l'existence des hommes, assez sots pour s’y sou- 
mettre, étroite, contrainte, factice, artificielle; contre 
Aristote et la scolastique, contre les « singeries » de la 
vie de cour, contre les grimaces des amoureux transis, 
contre le respect des gens en place; riches seigneurs, 
magistrats, médecins, contre les faux savants, les faux 
philosophes et les faux prophètes. 

C'est de Rabelais qu'il tire sa conception de la morale, 
que la nature elle-même nous enseigne : car il estime que 
« les honnestes et braves espris sont guidés par la vertu» 
à faire le bien, que le sot et inconstant vulgaire n’accom- 
plit souvent que par contrainte; de même, Rabelais pro- 
fessait que « gens libères, bien nés, bien instruits, conver- 
sants en compagnies honestes, ont par nature un instinct 
et aiguillon, qui tousjours les poulse à faicts vertueux, et 
retire de viceÿ ». 

C'est à lui qu’il emprunte cette notion toute naturaliste 
de l’amour « nécessaire à la conservation de l’espèce », 
« appétit naturel{ » qu’il est permis de contenter, « pour 


1. G. Lanson, Manuel de l'histoire de la littérature française, 
p. 246. 

2. Dialogues, p. 180. 

3. Gargantua, ch. Lvn : l’abbaye de Thélème. 

4. Dialogues, p. 54. 


188 JACQUES TAHUREAU. 


ceux qui ne se pourront contenir », par tous moyens 
appropriés , — le premier qu’il recommande est d’ailleurs, 
hâtons-nous de le dire, « de prendre femme en vray et 
légitime mariage. » C’est dans son œuvre qu’il a trouvé la 
tradition de ce mépris de la femme, dont on rencontrait 
déjà l'expression dans les fabliaux du moyen âge : « Quand 
Je di femme, s’écrie le médecin Rondibilis, je di un sexe 
tant fragile, tant variable, tantinconstant etimparfaict, que 
nature me semble (parlant en tout honneur et révérence) 
s’estre égarée de ce bon sens, par lequel elle avait créé et 
formé toutes choses, quand elle ha basti la femme‘. » 
C’est dans ce Tiers Livre en particulier, dont le succès 
était encore récent quand Tahureau composa son ouvrage, 
qu’étaient passées en revue et si lestement et si plaisamment 
traitées, sous le prétexe des diverses consultations de 
Panurge, la plupart des questions qu’il a lui-même abor- 
dées, et qu’étaient si « doctement et facétieusement » 
brocardées toutes les catégories de personnages auxquelles 
il s'attaque successivement : gens mariés et maris trom- 
pés$; moines, en passant{; astrologues et divinateurs”; 
théologiens, médecins, philosophesf, juges et avocats'. 
Pour le style, il est visible que Tahureau s’est proposé 


1. Pantagruel, 1. III, ch. xxxnr. 

2. Dialogues, p. 71. 

3. Ibid., p. 54 : « Tu veux donques que je sois coqu, et par Dieu 
non seroy, etc. » 

4. Cf. Pantagruel, 1. ILE, ch. xx11 : « Mais, dit Panurge, quel diable 
possède ce maistre Raminagrobis, qui ainsi, sans propos, sans rai- 
son, sans occasion, mesdit des pauvres béats pères jacobins, mineurs 
et minimes. J’en suis grandement scandalizé », et Dialogues, p. 92 : 
« Encores les excuserois-je d'avantage [les médecins] s’ils ne faisoient 
mourir que ceus qu'on leur permet tuer lorsqu'ils prennent le degré 
à Montpellier et qu’on leur dit: Vade et occide Caïm; chacune lettre 
de cette diction Caïm servant d’un mot : C, Carmes; À, Augustins; 
I, Jacobins; M, Mineurs. » 

5. Pantagruel, 1. IIE, ch. xxv. Consditation de Her Trippa. Cf. Dia- 
logues, 11, surtout p. 112, l'énumération des diverses sortes de divi- 
nations (Hydromance, Leuconomance, etc.). 

6. Pantagruel, 1. III, ch. xxix à xxxvir. Consultations de Hippotha- 
dée, Rondibilis, Trouillogan. 

7. 1bid., ch. xxx1x à xuiv. Consultation de Bridoye. 


JACQUES TAHUREAU. 189 


Rabelais pour modèle. Il n’atteint pas, bien entendu, à 
cette verve prodigieuse et débordante qui est le privilège 
de l’inimitable écrivain. Il a évidemment moins de sève 
et de tempérament. On sent quelquefois dans son style 
quelque chose d’un peu forcé; le rire ne jaillit pas spontané- 
ment, irrésistiblement, comme la manifestation nécessaire 
d’une nature saine et puissante. On sent qu'il veut être 
spirituel et que c’est par principe qu’il assaisonne par 
places ses tirades, volontiers sérieuses et oratoires, — et 
d’ailleurs le style oratoire se rencontre aussi dans Rabe- 
lais, — de « morceaux » plaisants ou de « mots de 
gueulles ». Jurons, expressions grasses, calembours", 
dans la bouche de l’un ou l’autre interlocuteur, quelque- 
fois détonnent un peu : on dirait que l’auteur, emporté 
par ses préférences naturelles vers un style plutôt éloquent, 
vibrant, Juvénilement emporté, se souvient tout à coup 
de son dessein de rendre son ouvrage, comme le titre l’in- 
dique, « non moins profitable que facétieux », et se hâte 
de mêler à ses propos, — pour qu’on les « gouste à la sauce 
d’une facetie bien ordonnée, qui picque sur la langue ou 
qui prend incontinent les gens par le nés», — un peu de 
sel et de condiment. 

Ïl a su apprendre de lui, du moins, à revêtir son style 
d’un certain nombre de qualités brillantes et agréables. La 
saveur, la couleur, le pittoresque, le mouvement, — la vie 
d’une façon générale, voilà les mérites qu’il lui doit incon- 
testablement. 

A son imitation, il multiplie les mots familiers, hardis 
et un peu crus, les expressions populaires, les images tru- 
culentes, comme dans ce passage relatif à l’'Éloge de la 
Folie, d'Érasme : 

a Est-ce pas bien incagué les pauvres pucelles? les 


1. Par exemple, « l’art qui n’est mie, l’alquimie, di-je », Dialogues, 
p. 143, où, p. 93, « la santé du cors et celle de l’asne. — Comment, 
la selle de l’asne, dis-tu? » Cf. Pantagruel, 1. III, ch. xx : « Son 
asnñe s’en va à mille panerées de diables. » 

2. Dialogues, p. 108. 

REV. DU SEIZIÈMB SIÈCLE. VI. 13 


190 JACQUES TAHUREAU. 


pauvres petites neuf seurettes de Parnasse? Est-ce pas 
leur bailler, au lieu de coronnes de laurier, à chacune un 
cahuet verd asnièrement oreillé et houpoté de belles 
franges bigarrées? et au lieu de lyre, de luths, flûtes et gui- 
terres, à chacune une veze, et pour Apollon, un Maistre 
Jehan de Poitiers diogenisant avecques son baston et ses 
plumes de cog'. » 

C’est le même cliquetis de mots drôles souvent inven- 
tés et le même art d’esquisser lestement un tableau. Tahu- 
reau a introduit ainsi à chaque instant dans ses Dialogues, 
des portraits satiriques extrêmement savoureux. Voici le 
Juge : 


… Monsieur de la robe rouge (seul contrepois et entretien 
de sa gravité), qui n'aura jamais fait autre chose que gloser sus 
les cendres, passe avecques un orgueil et fierté si grande que 
tant s’en faut qu’il luy rende [au grand seigneur] la deuë révé- 
rence, que mesme ne faisant point semblant de s’en apperce- 
voir, il dédaignera presque d'abaisser l'œil seulement pour le 
regarderi. 


Et voici le médecin, affairé et important : 


… S'il advient que leurs gentils médicamens ne sortissent 
pas un bon effet, et que le pauvre malade empoisonné de telles 
pourritures en passe le pas, alors monsieur le médecin, aussi 
rebrassé comme s’il vouloit pétrir, dire, en haussant les épaules 
et serrant les levres à la bougresque, que son heure étoit venue, 
qu’il n’y a remede, qu’on ne sçauroit aller contre le vouloir de 
Dieu3.… 


Et voici encore le philosophe, sentencieux et profond : 


.… Ce divin Platonnien, après m'avoir quelque peu regardé 
sans parler, renfrongné ses sourcils avecques une mine grave, 
enfoncé sa veuë un peu sus la terre, puis tout lentement la 
redressant aus cieus, comme s’il eust esté resveillé de quelque 
profond somme, ou que par divine inspiration il eust été émeu 


1. Dialogues, p. 164. 
2. Ibid., p. 78. 


3. Ibid., p. 92. 


JACQUES TAHUREAU. 191 


à parler ainsi, il commença tels propos... pesant ses mots 
_ comme s’il eust parlé en voix d’oracle{. 


Il y a ainsi tout le long de l’ouvrage d’amusants por- 
traits, séparés par des considérations philosophiques : la 
bourgeoise mariée (p. 15-27), la damoiselle de cour 
(p. 27-28); le capitan amoureux (p. 30-32); le courtisan 
amoureux (p. 31-35); l’écolier amoureux (p. 35-38); le dan- 
seur (p. 50-51); le danseur novice (p. 52); le médecin 
(p. 85); l’apothicaire (p. 91); le philosophe de salon (p. 94); 
le soldat fanfaron (p. 146), etc. 

Souvent le portrait s’amplifie ou se diversifie par l’in- 
tervention de personnages secondaires et se tourne en une 
véritable scène de comédie, comme celle-ci, qu’on pour- 
rait intituler Le docteur offensé : 


Ce bon compagnon aiant esté une fois invité d’un certain 
docteur alla disner avecques lui et, après avoir un peu enfoncé 
et ranimé ses espris vitaus, presque tous perclus, de quelque 
bon vin de Beaune, le cerveau lui commençant à échauffer et 
sa langue à se déploier plus librement qu'auparavant. il lui 
eschapa par maniere de raillerie de dire quelque propos de la 
Trinité un peu scabreux et de mauvaise digestion dont le doc- 
teur, tout mal édifié de voir ainsi tenir (ce luy estoit advis) tant 
peu de conte des sains canons, commença pareillement de son 
costé à s’échaufer en son harnois et de protester d’injure faite 
à la foi chrestienne. Et ce disoit-il en se rebrassant jusques au 
coude, soufflant avecques un froncement de narines et de pau- 
pieres et par pauses écumant, tressuant et se mordant les levres 
de rage, frapant des mains et des pieds tout ensemble, prest à 
sortir de table si l’autre, ne l’apaisant de caresses et belles 
paroles, ne lui eut dit : « Ha, monsieur nostre maistre, ne 
vous courroucés point je vous en prie, comment, Jesus de par 
Dieu, penseriés vous bien que j'entreprinse de soustenir une 
telle opinion que je n’ai seulement ditte que par manière de 
passe temps? O le bon Dieu! estimeriés vous que je me vou- 
sisse faire brusler sus cette querelle? Vraiment ce seroit bien à 
grand tort, nostre maistre mon ami, si vous le pensiés ainsi : 


1. Dialogues, p. 110. 


192 JACQUES TAHUREAU. 


car, devant que d’entrer au feu, si ce n’estoit assés d’une Tri- 
nité, je confesserois plustot une Quaternité!. » 


Ainsi pourrait-on trouver en maint endroit des scènes 
comiques de ce genre : Le matamore en courroux (p.31); 
La consultation des médecins (p. 85-86); L'évocation 
magique (p. 114), — de vraies petites nouvelles qui égayent 
la discussion et qui l'ont fait longtemps ranger, par des 
critiques qui l'avaient lu superficiellement ou ne l'avaient 
pas lu du tout, au nombre des nouvellistes et des conteurs 
français du xvi° siècle. Peut-être pourrait-on y retrouver 
de vagues réminiscences des nouvellistes italiens, Boccace, 
Bandello, dont les traductions se multiplient à cette 
époque?. Mais elles rappellent plutôt la manière de Noël 
du Faïil3, — et Noël du Faïl lui-même est un disciple de 
Rabelais. C’est plutôt à l’influence directe du maître qu’il 
doit cet art de trousser l’anecdoctef. 

C’est de lui aussi qu’il a hérité cette abondance de 
propos qui fait défiler les réponses affectées et niaises 
des bourgeoises à leurs soupirants, cette richesse de voca- 
bulaire qui submerge le lecteur sous un ruissellement de 
mots, doublant, triplant, sextuplant l'expression d’une idée 
unique, comme dans cette scène burlesque de magie : « [Il 
m'assuroit que] devant que d'entreprendre cet inviolable, 
impolu et sacro-sainct mistere, il s’estoit baigne, mundé et 
purifié de toutes les superfluités, et finalement prouveu de 
son eau et ysope, habits conjur'és et caractérizés jusqu’à la 
semelle de la pantoufle; comme estant garni de toutes ces 


1. Dialogues, p. 181-182. 

2. De nombreuses traductions des Cent nouvelles nouvelles avaient 
été publiées à cette date, par exemple celle de Laurent de Premier- 
faict, 1485, réimprimée en 1521, 1534, 1537 et 1540, ou celle d’Anthoine 
Le Maçon, 1544. Les Facéties, de Pogge, Paris, Jean Bonfon, 1540. Les 
Novelli, de Matteo Bandello, en italien, mais publiées en France en 
1554. 

3. Les Propos rustiques et facétieux, de Léon Ladulfi, Lyon, Jean 
de Tournes, 1548; Paris, 1548-1549, 1554. Les Baliverneries ou contes 
nouveaux d'Eutrapel, du même, Paris, 1548; Lyon, 1549. 

4. Cf. par exemple le conte du « faquin et du rôtisseur », au 1. III, 
ch. xxxvu, de Pantagruel. 


JACQUES TAHUREAU. 193 


choses il entra ainsi que maïstre de l’art avecques un non- 
per de compagnons dedans son cercle scellé, bouclé et 
cacheté de mots propres et sacrés de peur que les diables 
n'entreprissent de s’aller écarmoucher, et jouer à crois et à 
pille avecques eux; comment il nomma, appela, invoqua, 
conjura, exorcisa, contraignit et mathematiza M. le 
Diable sans faire autre paction avecques luy, à celle fin de 
consacrer et donner vertu à son expériment!. » 

C’est à lui qu'il doit aussi ce réalisme, cette truculence 
d'expression qu’il recherche avec prédilection : 

« .… Je ne sçache homme qui se baignast davantage à 
procréer son semblable que je ne feroy?.….. » 

« S'il advient d’avanture qu'aucune de ce sexe malin ait 
quelque pauvre homme simple et de bonne foy pour mary, 
Dieu sçait comme elle en jouëra à la pellotte : luy donnant 
neantmoins toujours à entendre qu’elle est la plus femme 
de bien du monde, puis le flattant et mignardant tantost… 
mais la traitresse et ruzée paillarde ne laissera de luy faire 
la mouë en derrière, serrant et pressant, le plus secrette- 
ment qu’elle pourra, la main ou le pied à son ayné ruf- 
fien, luy promettant par cela, ou par tels autres sem- 
blables signes comme d’impudiques œillades, que de bref 
ils coucheront ensemble en dépit du vilain jaloux$. » 

Sans doute, 1l n'arrive pas à la même aisance vigoureuse. 
Les images sont un peu laborieuses : « .… Je t'aurai retiré 
d’un grand bourbier, où tu estoye plongé, et mis en un 
beau et plain chemin, non point encores batu ni hanté de 
ceux qui demeurent et sont arrestés en la fange de leur 
cerveau *. » 

Les phrases sont souvent lourdes, enchevêtrées de 
subordonnées et d’incidentes : 

« Tu auras de moy telle fantasie qu’il te plaira, tant y 
a que je t'en ai dit au plus près de ma conception, t’asseu- 


1. Dialogues, p. 114. 
2. 1bid., p. 43. 

3. Dialogues, p. 15-16. 
4. Ibid., p. 5-6. 


194 JACQUES TAHUREAU. 


rant que si tu me fais entendre le monde estre tant abusé, 
comme tu dis, tu feras beaucoup pour moi de me mon- 
trer telles erreurs, encore qu'il me semble n'avoir jamais 
hanté que gens qui sont réputés de bon esprit et accom- 
plis en toutes honnestetez, et civilitez requises tant à ceux 
qui sont élevez en quelque grand estat, qu'aux autres que 
la fortune a tant abaïssez, qu’ils sont contraints faire office 
de serviteurs, auxquels tant riches que pauvres bien apris 
je me suys voulu regler, tâchant par tous moyens à les 
ensuyvre, pour en estre mieux venu en toutes bonnes com- 
pagnies, me dépouillant au surplus d’un tas de sotteries 
et présumptueuses arrogances, desquelles communément 
s’accoutrent ceux que l’on estime niais et outrecuidez, pen- 
sant plus sçavoir que les autres!. » 

Des phrases comme celle-ci, qui, heureusement, ne sont 
pas trop fréquentes, manifestent évidemment un art 
encore imparfait et qui aurait besoin de s’affermir. Ce 
n'est plus l'alerte cadence, moulée sur le mouvement 
même de la vie, de la phrase de Rabelais, et ce n’est pas 
encore la souple et libre allure, la familière et prime- 
sautière nonchalance de Montaigne. 


8° La valeur des « Dialogues ». 


Rabelais, Montaigne, — ces deux noms reviennent 
constamment sous la plume quand on étudie le petit 
ouvrage de Jacques Tahureau. Et ce n’est pas un médiocre 
mérite pour ce mince volume, — sans qu’il faille pour 
cela exagérer sa valeur, — que d'évoquer à chaque instant 
le souvenir des deux plus grands génies du siècle. 

La physionomie de l’auteur des Dialogues achèvera de 
se préciser si, au lieu de chercher les ressemblances et les 
points communs, on note les différences qui le séparent 
de l’un et de l’autre maître. 

Il ne donne pas l’admirable impression de santé et de 
gaieté qui fait l’attrait puissant de Rabelais. D'ailleurs, il 


1. Dialogues, p. 6. 


JACQUES TAHUREAU. 195 


y a peut-être à cette infériorité une cause proprement phy- 
sique, puisque Tahureau, on peut le supposer, était déjà 
touché par la maladie quand il écrivit ses Dialogues. Il 
n’a pas le même amour de la vie, sous toutes ses formes, 
dans sa plénitude et sa fécondité : ce sentiment profond, 
qui finit par constituer toute une philosophie, est devenu 
seulement, dans cette âme plus calme et moins robuste, 
le goût de l’existence agréable et confortable. 

Son rire ne résonne pas avec la même sonorité joyeuse. 
Au fond, c’est un esprit sérieux et convaincu. Plutôt que 
le génie comique, il possède le talent satirique, qu’il manie 
avec une âpreté nerveuse. Et contre qui, contre quoi 
exerce-t-il ce talent? Qu'on y fasse attention, ce n'est ni 
contre les vices, ni contre les fautes morales; c’est contre 
les sottises et les absurdités. Pas plus qu’il n’est un indul- 
gent épicurien, Tahureau n'est à proprement parler un 
moraliste; c’est un « intellectuel », qui ne se révolte guère 
que contre ce qui choque sa raison. Car il a foi en la rai- 
son, et c’est avec une assurance entière qu’il « s’appuie sur 
ce fondement! ». 

D'ailleurs, il ne pousse pas sa confiance jusqu’à cet 
amour de la science, cette soif d'apprendre, cette ivresse 
de connaître dont on trouve l’expression dans Rabelais?. 
Son rationalisme a moins d'envergure et d’envol; il est 
évidemment de nature plus médiocre. Ce qu’il nomme la 
raison, c’est surtout une faculté de justesse, de clarté, de 
mesure et d'équilibre, — celle que le classicisme de l’école 


1. Dialogues, p. 15, Advertissement de l’autheur : « … m'estant du 
tout appuié sur le fondement de la raison... » 

2. Tahureau manifeste par exemple un scepticisme exagéré en ce 
qui concerne les acquisitions possibles de la science humaine, par- 
ticulièrement en astronomie : « De vouloir ainsi les conter par 
nombre [les corps célestes], mesurer leur grandeur et chemin qu'il 
y a d'ici aus cieus.., telles disputes sont foles et entièrement super- 
flues » (Dialogues, p. 126). Cependant ces calculs se font couramment 
aujourd’hui. Rabelais, loin d’être sceptique, devança au contraire 
quelquefois, en imagination, les découvertes les plus merveilleuses 
de la science moderne. Voir Abel Lefranc, Les navigations de Pan- 
tagruel et la géographie de Rabelais (Paris, Champion, 1906). 


196 JACQUES TAHUREAU. 


de 1660 adoptera comme directrice et comme arbitre sou- 
verain. Îl est essentiellement modéré, jusque dans ses 
emportements et ses abandons; et c’est une qualité, — ou 
un défaut, — qui le distingue nettement de Rabelais. 

Cette foi en la raison, avec la nuance particulière qu’elle 
revêt chez l’auteur des Dialogues, le rapproche à la fois 
et l’éloigne de Montaigne. Comme lui, elle l'encourage à 
critiquer les préjugés, les opinions établies, les autorités, 
à rechercher les faits pour les examiner, à opposer les doc- 
trines philosophiques les unes aux autres, pour en mon- 
trer la vanité, pour conclure à la folie de ceux qui pré- 
tendent donner avec certitude l’explication de l’univers, et 
pour se ranger finalement, dans les questions où l’on ne 
sait rien, aux solutions traditionnelles, seules capables 
d'offrir de la stabilité et de la sécurité. 

Mais Montaigne, lui, n'avait guère confiance qu’en son 
propre Jugement, et non pas en une raison, universelle et 
souveraine, dont les décisions s’imposeraient à tous. Sou- 
vent, dépassant cette étape que Tahureau s’interdisait de 
franchir, il développe tour à tour le pour et le contre, 
« le bon et le mauvais » d’une opinion, afin de faire mieux 
éclater les insufhsances et la faiblesse de l’entendement 
humain. Jamais Tahureau n'eût dit : que sais-je? Il affirme 
« d’une ferme et asseurée raison » que, « si une chose est 
bonne d’elle-mesmes, elle ne sçauroit estre mauvaise, ni 
au contraire? ». Il est imbu de cette belle assurance que 
possèdent les jeunes gens et les hommes dont la culture 
est assez avancée pour découvrir à leurs yeux les perspec- 
tives grandioses offertes à la pensée, mais insuffisante pour 
leur en montrer les limites : il est, 1l faut bien en conve- 
nir, de ceux que Pascal appellera les « demi-savants ». 
Montaigne, avec une culture plus étendue, mieux digérée, 
mieux méditée, avec un jugement plus fin, plus nuancé, 
plus large, et que l’âge a, du reste, eu le temps de mürir, 
s'élève au rang des vrais « habiles », dont les affirmations 


1. Dialogues, Il, p. 168 à la fin. Cf. Montaigne, Apologie de Rai- 
mond de Sebonde. 
2. Dialogues, p. 157. 


JACQUES TAHUREAU. 197 


sont moins tranchantes et les doutes plus nombreux et 
plus sages. 

Remarquons d’ailleurs que les conclusions arriveront 
souvent à être les mêmes. Mais Montaigne y parvient, 
d’une allure plus capricieuse et plus élégante, par un che- 
min différent, moins rigide, plus sinueux, après un détour 
à travers des contrées aux aspects variés et curieux. Par 
exemple, ce n’est qu’à la fin de sa carrière qu’il aboutit à 
cette morale du juste milieu, ennemie du stoïcisme, « cette 
inhumaine sapience qui nous veut rendre desdaigneux et 
ennemi de la culture du corps »; à ce naturalisme, auquel 
Tahureau s'était conformé d’emblée, et qui se propose 
pour idéal de réaliser « le mariage du plaisir et de la 
nécessité, » suivant l’expression de l’un’; l’alliance des 
« choses utiles et plaisantes », suivant l’expression de 
l'autre?. 

Et voilà ce qui fait, — en dehors de leur intérêt docu- 
mentaire et des renseignements qu'ils nous donnent sur 
les mœurs, les idées, les querelles d’une époque particu- 
lièrement intéressante, — la valeur et le véritable intérêt 
des Dialogues de Tahureau. C’est cette place qu'ils 
occupent dans l’histoire des idées entre les deux plus 
grands esprits du xvi* siècle. Il ne s’agit évidemment pas 
d’une filiation effective; rien ne permet de supposer qu’ils 
aient réellement servi d’intermédiaire entre l’un et l’autre. 
Montaigne ne nomme Rabelais qu’en passant, parmi les 
auteurs plaisants, et n’a Jamais fait aucune allusion à 
Tahureau, — encore qu’on ne puisse guère douter, comme 
le fait remarquer M. Villey, qu’il n’ait lu un ouvrage si 
répandu et n’en ait profités. 

Mais, de toutes façons, il est l’indice d’une évolution 


1. Essais, 1. II, ch. xt, fin. Cf. Dialogues, p. 168-169. Voir Villey, 
op. cit : L'évolution des Essais, et Morceaux choisis de Montaigne 
(Bibliothèque Plon), p. 199 et 209. M. Villey fait observer avec raison 
l'importance de ce chapitre des Essais, placé à la fin de l’œuvre 
entière comme pour donner la dernière expression de la pensée de 
Montaigne. 

2. Dialogues, p. 5. 

3. P. Villey, op. cit., Introduction, p. 85. 


198 JACQUES TAHUREAU. 


qui se produit dans les esprits, au moment où s’ouvre la 
seconde moitié du xvi* siècle, vers un rationalisme éclairé, 
indépendant, mesuré, issu de la sagesse ancienne, mais 
affranchi de sa tutelle, et qui unit les acquisitions les plus 
précieuses de la Renaissance aux qualités traditionnelles 
les plus solides de l'esprit français. 


* 
CE 


C’est en effet sous ce jour qu’il convient, semble-t-il, de 
se représenter cette figure trop oubliée d'écrivain gentil- 
homme. Le petit écrit alerte et plaisant, satirique et vigou- 
reux, où il consignait ses réflexions et ses critiques, était, 
à l’époque où il a été composé, le signe précurseur d’un 
réveil de la mentalité française traditionnelle que mena- 
çait d’étouffer la culture un peu artificielle, trop latine, 
trop italienne, trop dédaigneuse de l’âme du moyen âge, 
que s'étaient donnée les premiers artisans de la Renais- 
sance. 

Ainsi sa physionomie commence à revivre sous nos 
yeux, et nous pouvons en rassembler les traits épars. A 
cette culture érudite de la Renaissance, il a commencé par 
goûter avidement. Fortement muni de grec et de latin, 
initié à la langue, à la littérature, à la vie italiennes, étu- 
diant, soldat-amateur, homme du monde, courtisan, il 
débute dans la carrière des lettres en sacrifiant aux idoles 
du jour, en composant des vers tout remplis du souvenir 
d'Horace, de Catulle et surtout de Pétrarque. Mais ce 
sont là des amusettes qui ne peuvent longtemps convenir 
à son esprit précocement sérieux. Son ferme bon sens de 
gentilhomme provincial, plus voisin de la bourgeoisie 
positive que de l'aristocratie chevaleresque, se révolte 
contre les absurdités de la mode, contre les sottises et les 
préjugés dont se repaît la société mondaine. Il abandonne 
alors ce rôle de poète galant, de soupirant passionné qu’il 
avait joué un instant. Déjà, plus d’une fois son tempéra- 
ment gaulois et réaliste avait percé sous le masque du 
poète pétrarquiste. A l’école de Rabelais, il affermit et 


JACQUES TAHUREAU. 109 


développe ce mépris des affectations et des grimaces, cet 
amour de la franche et libre nature et de la raison droite 
et vigoureuse, — cette raison qu'il a nourrie, d’autre part, 
du suc de la pensée antique. Il passe en revue, à sa lumière, 
tous les ridicules et toutes les folies qui l’ont choqué dans 
ces années frivoles auxquelles il se décide à mettre un 
terme ; il les dénonce avec vivacité, sous cette forme encore 
mondaine, et point encore banale, du dialogue; et, dans 
ce petit ouvrage « où les vices d’un châcun sont repris 
fort aprement », il esquisse, avec une impitoyable ironie, 
la caricature de toutes ces « testes éventées et sans cer- 
velle », qu’il a eues chaque jour sous les yeux. 

Sans doute, les thèmes n’ont rien de neuf; ce sont des 
lieux communs de morale sociale. En italien, en espa- 
gnol, en latin, en français, maïint auteur, qu'il a lus, 
les ont déjà traités. Les « victimes » de Tahureau, maris 
bernés et femmes trompeuses, amoureux transis, sei- 
gneurs, moines, médecins, gens de justice, soldats, philo- 
sophes, sont aussi les souffre-douleur traditionnels de 
la satire gauloise. Mais ces attaques prennent un accent 
personnel; elles ont une signification et une portée plus 
grandes que chez tous ses modèles; elles sont lancées au 
nom d’un principe plus général et de plus vastes consé- 
quences, elle n'apparaissent pas comme de simples décla- 
rations, mais comme les applications particulières de toute 
une méthode de critique et de libre examen, d’un jeune 
rationalisme, agressif et convaincu, qui commence à se 
répandre. 

Alors, avant de publier cet essai satirique, Tahureau 
rompt avec le monde qu’il a poursuivi de sa verve. A 
vingt-sept ans, il renonce à la vie parisienne aristocra- 
tique, brillante et factice pour mener dans ses terres une 
existence rustique, simple et confortable, plus proche de 
la nature et de la vérité. Et c’est là que la mort vient 
presque immédiatement le chercher. 

Il est regrettable qu’elle l’ait empêché de donner les 
chefs-d'œuvre qué sa pensée, mûrie et affinée par la médi- 


200 JACQUES TAHUREAU. 


tation et l’étude, eût certainement conçus dans la retraite. 
Qui sait si, continuant à s’avancer dans la même voie, de 
ce pas ferme et décidé qui le menait « tout droit au sen- 
tier de raison », il ne fût pas entré plus avant encore que 
le‘nonchalant auteur des Essais dans le pays de la sagesse 
et de la libre philosophie? Son œuvre, à peine ébauchée, 
ne garde pas la même importance et n’a pas exercé la 
même influence que le chef-d'œuvre qu’il eût peut-être 
produit. Elle a eu certainement, puisqu'elle fut si sou- 
vent éditée et très lue jusqu’à la fin du siècle, une action 
immédiate sur son temps : beaucoup d’esprits hardis 
devaient y reconnaître leurs propres tendances, mais 
craignaient peut-être de se compromettre en l’avouant, et 
c’est ce qui expliquerait qu’on l’ait si peu citée. Mais la pos- 
térité l’a totalement ignorée, et sa réputation, bientôt éclip- 
sée par celle de Montaigne, ne s’est pas étendue au delà 
de quinze ou vingt années. 

Il ne convient donc pas d’exagérer son importance. 
Pour nous, son œuvre n'offre guère, — mais c'est déjà 
beaucoup, — que l’intérêt d’une de ces productions secon- 
daires qu’on dédaigne souvent, et qu’on étudie presque tou- 
Jours avec fruit : car elles sont parfois plus significatives 
que les œuvres de génie. Étant moins exceptionnelles, elles 
représentent plus exactement une époque, un état de l’opi- 
nion, un courant d’idées dont elles permettent de saisir la 
formation et de surprendre l'expression. Et lorsque à cette 
valeur, en quelque sorte historique, elles ajoutent, comme 
c'est ici le cas, une très estimable valeur littéraire, qu'elles 
sont agréables par leur style et sympathiques par la per- 
sonnalité de leur auteur, elles méritent d’être tirées de 
l'obscurité où le temps les relègue fatalement. 


Émile Bescu. 


ÉTUDE CRITIQUE 


SUR LES 


RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL »' 


| À 
ÉNONCÉ ET DONNÉES DU PROBLÈME. 


Comme nous l'avons fait pour Gargantua, il nous faut 
ici déterminer : 

° Quel est le dernier texte de Pantagruel revu et cor- 
rigé par Rabelais; 

2° Quels sont les textes antérieurs à celui-là qu'il a 
revus et Corrigés. 

Nous devons reproduire, en effet, Pantagruel sous la 
forme définitivement arrêtée par l’auteur et indiquer les 
variantes des rédactions antérieures, de manière que l’on 
puisse suivresurnotre éditionles états successifs de l'œuvre. 


Voici d’abord la liste sommaire des textes actuellement 
connus de Pantagruel. Il n’en existe pas de manuscrit; 
nous n'avons que des éditions imprimées. Celles qui l'ont 
été avant la mort de Rabelais sont les suivantes : 


A. — Pantagruel. Les horribles et espouuetables faictz 
& prouesses du tresrenüme Pantagruel Roy des Dipsodes, 
filz du grant geât Gargantua, côposez nouuelement par 
maistre Alcofrybas Nasier.. Lyon, CI. Nourry, [s. d.)], 
in-40. 

: (Bibl. nat., Rés. Y3 2146.) 


1. Extrait de l’Introduction au Tome troisième (Pantagruel) de 
l'édition critique des Œuvres de Rabelais (sous presse). 


202 | ÉTUDE CRITIQUE 


B. — Pantagruel. Les horribles et espouuëtables faictz 
& prouesses du tresrenôme Pätagruel roy des Dipsodes, 
filz du grant geant Gargätua, côposez nouuellemët par 
maistre Alcofrybas Nasier... Paris, [Jean Longis], in-8c. 


(Collection Rothschild, Catalogue Picot, n° 1508.) 


C. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz 
et prouesses du tresrenümé Pantagruel Roy des Dipsodes, 
filz du grant geant Gargantua : côposes nouuellement bp 
maistre Alcofribas Nasier. [Poitiers, Marnef?], 1533, in-8c. 


(Bibl. nat., Rés. Y3 2147.) 


D. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz 
et prouesses du tresrenomme Pantagruel roy des Dip- 
sodes, filz du grât geant Gargantua. Composez nouuelle- 
ment par maistre Alcofrybas Nasier. [Paris? s. d.], in-8°. 


(Bibl. nat., Rés. Y3 2143.) 


E. — Pantagruel. | Les horribles et espouentables || 
faictz et prouesses du tresrenomime Pätagruel roy des 
Dipsoldes, filz du grant geant || Gargätua. Compolsez 
nouuellemêt || par maistre Allcofrybas Nalsier. [S. 1., s. 
d.], in-8, goth. 104 feuill., titre rouge et noir. 


(British Museum, G 10420.) 


F. — Pantagruel. Les horribles et espouentables faictz 
et prouesses du tresrenomme Pantagruel roy des Dip- 
sodes, filz du grât geant Gargantua, composez nouuelle- 
ment par maistre Alcofrybas Nasier. On les vend à Paris 
au bout du pont des meusniers, à l'enseigne S' Loys. 
[Guillaume Bineaulx, s. d.], in-8. 


G. — Pantagruel. Iesvs Maria. Les horribles et espo- 
ruentables faictz et prouesses du tresrenôüme Pantagruel, 
Roy des Dipsodes, filz du grät geant Gargantua, côüpose 
nouuellement par maistre Alcofrybas Nasier. Augmëte et 
corrige fraichement par maiïstre Jehan Lunel, docteur en 
theologie. Lyon, François Juste, 1533, in-8c. 

(Bibl. royale de Dresde, libr. rar. 9-166.) 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 203 


H. — Pantagruel. ATAGH TYXH. Les horribles faictz et 
prouesses espouëtables de Pantagruel roy des Dipsodes, 
composes par M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence. 
[Lyon, François Juste], 1534, in-8°. 

(Musée Condé, n° 1638.) 


I. — Pantagruel. ATAGH TYXH. Les horribles faictz et 
prouesses espouentables de Pantagruel Roy des Dipsodes, 
côüposez par M. Alcofribas abstracteur de quinte essence. 
M D XXXV. On les vend a Lyon en la maison qui fut du 
feu Prince, par Pierre de saincte Lucie : pres nostre dame 
de Confort, in-4°. 

(British Museum, 245 f 4.) 

J. — Les horribles faicts & prouesses espouëtables de 
Pantagruel, roy des Dipsodes, composez par feu M. Alco- 
fribas, abstracteur de quinte essence. M D XXXVII. On 
les vend a Lyon, chez Françoys Juste, devant nostre dame 
de Confort, in-8°. 

(Bibl. nat., Rés. p. Y3 164.) 

K. — Pantagruel. S. 1., 1537, in-8°. 

| (Bibl. nat., Rés. Y3 2132.) 


L. — Pantagruel. S. L., 1538, in-8c. 
(Bibl. des Beaux-Arts, fonds Lesoufaché, Gt! 23.) 


M. — Pantagruel, Roy des Dipsodes, restitue a son 
naturel, avec ses faictz et prouesses espouentables : côpo- 
sez par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence. 
Lyon, Fr. Juste, 1542, in-8. 

(Bibl. nat., Rés. Y3 2136.) 


N. — Pantagruel, roy des Dipsodes, restitué à son natu- 
rel : avec ses faictz & prouesses espouuentables : composé 
par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence. 
Lyon, Estienne Dolet, 1542, in-8c. 

(Bibl. nat., Rés. Y3 2145.) 


O. — Pantagruel, Roy des Dipsodes, restitue a son 
naturel, avec ses faictz & prouesses espouentables : com- 


f 


204 ÉTUDE CRITIQUE 


posez par feu M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence. 
(Bibl. nat., Rés. Y? 2138.) 


» 


Seconde partie, avec une série particulière de signa- 
tures, des Gräds Annales ou cronicques Tresueritables…, 
parues à Lyon, chez Fr. Juste, en 1542. 


P. — Second livre de Pätagruel, Roy des Dipsodes, Res- 
titué à son naturel : avec ses faictz & prouesses espouen- 
tables : composez par M. Franç. Rabelais, Docteur en 
Médecine, & Calloier des isles Hieres... Valence, Claude 
La Ville, 1547, in-80. | 

| (Bibl. Mazarine, 22204, A.) 

P bis. — Il existe une contrefaçon de cette édition, qui 
porte la même date et le même titre, et dont on ignore la 
date véritable. 


Q. — Le second livre de Pantagruel restitué à son natu- 
rel. Lyon, P. de Tours, s. d., in-8. 
(Bibl. nat., Rés. Y3 2141.) 


R. — Les œuvres de M. François Rabelais, Docteur en 
Medicine, contenans la vie, faicts et dicts Heroiques de 
Gargantua & de son filz Panurge... [S. 1.], 1553, in-&. 

(Bibl. nat., Rés. Y3 2174.) 


II. 
REMARQUE PRÉLIMINAIRE. 


Nous avons démontré au tome I de notre édition que 
c’est l’édition de Lyon, François Juste, 1542,quinous donne 
le texte de Gargantua définitivement arrêté par Rabelais. 
Or, à cette même date de 1542, François Juste a réédité Pan- 
tagruel en même temps que Gargantua. Nous avons donc 
quelque raison de supposer a priori que l'édition de Juste, 
1542, nous offre le dernier texte revu par Rabelais de Pan- 
tagruel, comme elle nous l'offre de Gargantua. 

Mais ce n’est là qu’une hypothèse. Il faut la vérifier, et 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 205 


pour cela examiner les éditions postérieures et les com- 
parer à celle de Juste 1542, que nous appelons M. 


III. 
EXxAMEN DES ÉDITIONS POSTÉRIEURES A M. 


° 

N,O0,P.— II a paru en 1542 trois éditions différentes 
des deux premiers livres : ce sont les éditions M (dont 
nous venons de parler), N et O. Nous avons conté leur 
histoire en étudiant les textes de Gargantua!; il n’y a qu'à 
la rappeler brièvement ici. 

Peu de temps après ou avant la publication de François 
Juste, Étienne Dolet fit paraître un Gargantua et un Pan- 
tagruel (N). Il y réimprimait certains passages compro- 
mettants, prudemment supprimés par Rabelais dans l’édi- 
tion de Juste, et ignorait en revanche les additions et 
corrections apportées par Maître François à son texte. 
C’est donc bien certainement à l’insu ou contre l’aveu de 
l’auteur qu’il publiait son édition (N). Il en résulte que 
nous devons écarter celle-ci. 

Rabelais et son éditeur Juste (ou Pierre de Tours, suc- 
cesseur de Juste) furent certainement très mécontents de 
l’indélicatesse de Dolet. C’est pourquoi, sans doute, ils 
insérèrent en tête d’un certain nombre d'exemplaires de 
leur édition M (probablement les exemplaires non vendus 
et qui restaient en magasin) un carton de quatre feuillets 
contenant un avis de L’imprimeur au lecteur où Dolet 
était violemment pris à partie (M bis). 

Et ils firent encore paraître une réimpression de leur 
premier texte (M) avec cet avis de L’imprimeur au lecteur 
(M bis) : c'est l'édition O. Il est possible que ce ne soient pas 
eux, mais un autre libraire de Lyon qui ait publié O. Peu 
nous importe. Ce qui nous intéresse, c’est que O ne soit 
qu'une réimpression hâtive de M sans addition ni correc- 


1. Au t. Î de notre édition critique, p. cxut et suiv. 
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 14 


206 ÉTUDE CRITIQUE 


tion d’auteur. Voici en effet les plus importantes variantes 
de M et O : 


M. O. 

CHAPITRE Î. 

Auquel tant sommes obli- Auquel tous sommes obli- 
gez. ° gez. 
Cu. V. 
Livres tant beaulx, tant aor- Livres tant beaux, tant enor- 
nés. mes. 
Cu. X. 
Les gentilzhommes. Les deux gentilshommes. 
Cu. XI. 
Portoit vendre des œufz. Portoit le soupper aux 
bœufz. 

Cu. XVII. 
La relation du sergent. La relation du seigneur. 

Cu. XXI. 
Reculla plus de cent lieues. Reculla plus de sept lieues. 

Cu. XXIV. 
Atheniens. Anatheniens. 

Ca. XXXII. 
Mon bulletin. Mon butillon. 


Les autres variantes sont purement typographiques. Et 
aucune ne dénote la main de l’auteur. Nous n’avons donc 
pas à retenir O. 

D'autre part, l'édition P reproduit le texte de Dolet (N) 
et notamment les dangereuses attaques contre la Sorbonne 
désavouées par Rabelais. Il convient par conséquent de 
l'écarter, tout de même que N et O. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 207 


Q, R. — KR, publiée en 1553 (donc au plus tôt quelques 
semaines avant la mort de Rabelais), est une réimpres- 
sion textuelle de Q, sans valeur critique par conséquent. 

L'édition Q, en revanche, est intéressante. Donnée par 
Pierre de Tours, elle n’est pas datée; mais elle a certaine- 
ment été publiée du vivant de Rabelais. A-t-elle été cor- 
rigée par lui? 

Nous avons montré!, en étudiant Gargantua, qui forme 
le tome I de notre édition, que l'orthographe en est plus 
simple que celle de l'édition de Juste, 1542, et qu'aussi 
elle contient moins de coquilles ; mais nous avons observé 
que cette meilleure correction typographique ni ces gra- 
phies nouvelles ne peuvent suffire à prouver que l’auteur 
est intervenu; — d'autant qu'on ne relève, en comparant 
l'édition de Pierre de Tours à l'édition Juste, aucune 
addition, comme Rabelais n'aurait pas manqué d’en faire 
à son propre texte, selon sa coutume invariable, ni même 
aucune correction « d’auteur », c’est-à-dire portant sur le 
style et la langue; — qu’en outre l’examen de certaines 
variantes donne à penser que Rabelais n’a pas dû même 
relire les épreuves; — et qu’enfin il est certain que l’édi- 
tion de Pierre de Tours a été imprimée d'après un exem- 
plaire de l'édition Juste. 

Si Rabelais n’a pas revu le Gargantua de Pierre de 
Tours, sans date, nous sommes d’abord inclinés à croire 
qu'il n’en a pas revu davantage le Pantagruel. Mais ce 
n’est qu'une hypothèse. Pour la vérifier, nous avons con- 
féré M et Q. Or, nous avons obtenu des résultats ana- 
logues à ceux que nous avait donnés la comparaison du 
Gargantua de Juste à celui de Pierre de Tours. Voici en 
effet le tableau des principales variantes de ces deux édi- 
tions : 


M. Q. 
PROLOGUE. PROLOGUE. 
[1] ceux qui vouldroient et ceulx qui vouldroient ce 


y 1. Loc. cit. 


208 


M. 


maintenir que si, reputés les 


 abuseurs. 


[2] Montevieille. 
[3] Tout renforcé de vif ar- 
gent. 


CHAPITRE I. 


[4] qui sont bien espoven- 
tables et matieres tant dures. 

[5] joyeuse et deïficque li- 
queur. 


Cu. II. 


[6] si vous voulez taster. 


Cu. V. 


[7] les painctres et les poetes. 


Ca. VIII. 


[8] A laquelle entreprinse 
parfaire … je n’ay rien espar- 


gné, mais ainsi y ay je secou- 


ru... 
Cu. IX. 


[o] Zuvor, lieber Juncker, 
ich lass euch wissen … unnd 
wer vil darvon zu sagen … 
Luft. 

[ro] Signor mio .… non suo- 
na mai. 

[r1] Ghest … viois … discri- 
vis. 

[12] Hondovan. 

[13] … Wordt … ulaert ghe- 
nonch wat ie heglere; gheest 
MY 

[14] A lo que es. 


ÉTUDE CRITIQUE 


Q. 


maintenir, qu’ilz soient repu- 
tez abuseurs. 

Monteville. 

Tout mangue [et le vers est 
faux]. 


CHAPITRE I. 


qui son cas bien espouvan- 
tables et matieres tant dures. 
et manque. 


Cu. II. 


vous manque. 


Cu. V. 


les painctres et poetes. 


Ca. VIII. 


A laquelle entreprinse par- 
faire … je n’ay rien espargné, 
mais ainsi ay je secouru. 


Cu. IX 


Luvor, lieber Junker, ich 
lass eucli wissen … unnd wer 
vil darvon zu sagen .… Lust. 


Saignor mid non suona 
ma. 

Gest … vioiss … discriviss. 

Hondavan. 

Wbord … uclaert ghenonch 
bbat ie heglere; ghcest my. 


A lo qu'’es. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


209 


[15] .… Bocen … maghered 
uudviser allygue klalig … och 
lyksalight. 

[16] A doni … habdeca … 
hemeherah. 

[17] Atlhios … 
amphibetumen. 

[18] … A dagi … auriculis 
carere. 


metaxy … 


Cu. XII. 


[19] aux bavars de godale. 


Cu. XIV. 


[20] Auquel commencerent 
rire. 

[21] et sentant jà la fumée. 

[22] je fis le signe de la 
croix. 

[23] bossu par le devant. 

[24] je me retourné en ar- 
riere. 


Cu. XV. 


[25] De compotationibus 
mendicantium. 


Cu. XVII. 
[26] De ma part, je n’en gai- 
gnoys. 
[27] « Diliges Dominum », 
et:« Dilige ». 
[28] changer de maistre. 
[29] Sophistes. 


Cu. XX. 


[30] [Le titre du chapitre 
manque). 


Q. 

Boeen … magerheb wduy- 
ser alligue klalig … ochyk sa- 
light. 

À don … hebdeca … hime- 
herah. 

.… Athlios … metaxy .… em- 
phibetumen. 

.… À dagii … auricularis ca- 
rere. 


Ca. XII. 


aux bavars de confort. 


Cu. XIV. 


Auquel mot commencerent 
rire. 

jà manque. 

je fis le signe la croix. 


bossu par devant. 
je me retourné arriere. 


CH. XV. 
De compotationibus medi- 
cantium. 
Ca. XVII. 
De ma part, n’en gaingnois. 
« Diliges Dominum », id est : 
« Dilige ». 
changer maistre. 
Artiens. 
CH. XX. 


Comment Thaumaste ra- 
compte les vertuz et sçavoir 
de Panurge. 


210 


[31] une lycisque orgoose en 
laquelle il lya. 
Cu. XXIV. 
[32] Et et voyant. 
[33] De literis illegibilibus. 
Cu. XXVIIL. 


[34] qui doibt estre consom- 
mé par le feu. 

[35] que les dieux marins, 
Neptune, Protheus, Tritons, 
aultres les persecutoient. 


Cu. XX VIII. 
[36] Galiaht. : 


Cu. XXIX. 


[37] comme nous avons dict. 
[38] tomba comme une gre- 
noille sus ventre. 


CH. XXXII. 


[39] Comme deliberez. 

[40] commencerent à setres- 
mousser., 

[41] les contrées de deçà et 
delà les montz. 


CH. XXXIII. 


[42] ses medicins le secou- 
rurent, et très bien. 


CH. XXXIV. 
[43] Pardonnate my. 


ÉTUDE CRITIQUE 


Q. 
une lycisque orgoose la- 
quelle il lya. 
CH. XXIV. 
Et voyant. 
De literis tllegibilis. 
Cu. XXVIII. 


qui doibt estre consommé 
par feu. 

que les dieux marins, Nep- 
tune, Protheus, Tritons et les 
autres les persecutoient. 


Cu. XXVIII. 
Galiath. 


Cu. XXIX. 


comme avons dict. 
tomba comme une grertoille 
sur le ventre. 


Ca. XXXII. 


Comme tous deliberez. 

commencerent se tresmous- 
ser. 

les contrées de deçà et de 
delà les montz. 


Cu. XXXIII. 


ses medicins le secoururent - 
très bien. 


CH. XXXIV. 


Perdonnate my. 


Nous avons jugé inutile de relever dans le tableau 
ci-dessus les variantes purement typographiques prove- 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». “ 211 


nant de coquilles ou de coquilles corrigées, qui ne sauraient 
rien prouver quant à l’intervention de l’auteur. Les autres, 
celles qui portent sur la forme même de l’œuvre, sont 
très peu nombreuses, comme on voit, et sans grand 
intérêt. | 

Un certain nombre ne résultent que de la suppression 
ou de l’adjonction d’une conjonction, d’un article, d’un 
pronom, modifications sans aucune importance et indif- 
férentes à l'effet de la phrase (var. 5, 6, 7,8, 21, 23, 24, 34, 
37, 38, 39, 40, 41, 42). D’autres ne sont, à y bien regarder, 
que des erreurs typographiques, des mots sautés ou des 
mots sautés rétablis (var. 2, 3, 4, 20, 22, 25, 26, 28, 31, 32, 
33, 35, 36, 43). Les variantes 9 à 18, que nous fournissent 
les discours en langues étrangères de Panurge dans les 
deux éditions, sont peu intéressantes; pourtant, Q est 
encore plus incorrect que M (Luvor pour Zuvor, eucli 
pour euch, Saignor mid pour Signor mio, ma pour mai, 
etc.). En somme, il n’est que les variantes 1, 19, 27, 29 et 
30 qui aient l’apparence de corrections d'auteur. Si donc 
Rabelais a revu l’addition Q, il nous faudra admettre 
qu’il s’est borné à corriger ceux qui vouldroient mainte- 
nir que Si, réputes-les abuseurs par ceux qui vouldroient 
ce maintenir, qu’ilz soient réputez abuseurs; — bavars de 
godale par bavars de confort; — Diliges Dominunmi et 
Dilige par Diliges Dominum, id est Dilige; — Sophistes 
par Artiens, et enfin à donner un titre au chapitre xx qui 
en manquait. On avouera que c’est peu. Or, l’habitude de 
Rabelais est au contraire de corriger et modifier très sen- 
siblement son style dans ses diverses rédactions, comme 
nous l’avons déjà observé en étudiant Gargantua, et elle 
est aussi d’interpoler, d’ajouter des passages souvent con- 
sidérables : il n’est besoin, pour s’en assurer, que d’exa- 
miner les variantes de M et des autres éditions. 

S'il avait revu et corrigé le texte de Q, il ne se serait pas 
borné aux rares et peu intéressantes variantes que nous 
venons d'indiquer, maïs, selon son usage, il aurait proba- 
biement interpolé et certainement amélioré beaucoup de 


212 - ÉTUDE CRITIQUE 


ses propres phrases. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien, dans 
aucune des rares variantes de Q, qui révèle indubitable- 
ment sa main et qui nous permette de considérer comme 
la rédaction définitive le Pantagruel de l’édition de Pierre 
de Tours, sans date, quand nous savons que Rabelais 
n’en a pas corrigé le Gargantua. 


IV. 


EXAMEN DES ÉDITIONS ANTÉRIEURES A M. 


A. — C'est la première édition connue de Pantagruel, 
et apparemment l'édition originale du livre. Le seul 
exemplaire qui nous en demeure est malheureusement 
incomplet d’un feuillet. 

L'ouvrage eut un immense succès, comme on sait. C’est 
pourquoi Pantagruel fut contrefait aussitôt après sa publi- 
cation. À Paris furent mises en vente les éditions B, D, 
E; peut-être à Poitiers, l’édition C. Aucune d'elles n’est 
datée; mais qu’elles soient antérieures à la deuxième édi- 
tion donnée chez Juste et qui représente la seconde rédac- 
tion de Rabelais (G), c’est certain, puisqu’elles n’en ont 
pas profité. 


B. — L'édition B a été donnée à Paris, et Jacques- 
Charles Brunet a reconnu que les caractères en sont les 
mêmes qui ont servi pour les Mots dorés de Caton, impri- 
més par Jean Longis en 1530 et 15331. C’est une réim- 
pression de A, avec quelques variantes sans importance, 
dont le tableau suivant donnera quelque idée : 


CHAPITRE VI. 


A. B. M. 


Queritans leur Queritans et le [Même leçon que 
stipe hostiatement. noble Pantagruel Al]. 


1. Recherches bibliographiques et critiques sur les éditions origi- 
nales des cinq livres du roman satirique de Rabelais, p. 49-50. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


213 


A. 


De quoy le mon- 
de ne se advysa 
point que la nuict 
ensuyvant, Car ung 
chascun se sentit 
tant alteré de avoir 
beu de ces vins 
poulsez qu'ilz ne 
faisoient que cra- 
cher aussi blanc 
comme cotton, di- 
sans : 


De optimate tri- 
patum. 


Le ravasseux des 
cas de conscience. 


Vocaverat eum 
friponatorem …. fri- 
ponatores. 


Ramonneur d’as- 
trologie. 


ÿ e 

Qui non d’har- 
noys mais de bon 
sens vestuz. 


B. 


leur stipe ostihate- 
ment {les quatre 
mots ajoutés font 
un non-sens]. 


CHAPITRE VII. 


De quoy le po- 
pulaire de la ville 
ne se en advisa 
point que la nuict 
ensuyvant, car tous 
les gens de la ville 
estoient tant alte- 
rez de avoir beu de 
ces vins poulsez 
qu’ilz ne faisoient 
autre chose que cra- 
cher aussi blanc 
comme cotton, en 
disant : 


[Même erreur]. 


[Même leçon]. 


Vocaverat eum 
friponnatorem … 
friponnatores. 


Ramonneur d'as- 
tralogie. 


CHAPITRE XXVII. 


[Même leçon]. 


M. 


De quoy le mon- 
de ne se advisa que 
la nuyctensuyvant, 
car un chascun se 
sentit tant alteré de 
avoir beu de ces 
vins poulsez qu’ilz 
ne faisoilent que 
cracher aussi blanc 
comme cotton de 
Maithe, disans : 


De optimate tri- 
parum. 


Le ravasseur des 
cas de conscience. 


Vocaverat eum 
fripponatorem … 
friponnatores. 


Rammonneur 
d’astrologie. 


Qui de bon sens 
non de harnois ves- 
tuz. 


214 


A. 


Enseignement 
que engin. 


Mais à qui. 


Doncq a et che- 
vance et honneur. 


Le pied droict. 


Les aesles de 
deux Dbitars, les 
piedz de quatre ra- 
miers manque. 


Ung  meschant 
chaudron tout per- 
tuyse. 


Ce fut icy que à 
honneur de Bac- 
chus — Fut banc- 
queté par quatre 
bons pyons — Qui 
gayement tous mi- 
rent à baz culz — 
Soupples de rains 
comme beaux car- 
pions. 


Poursuyvoient.… 
point peremptoire. 


À grand peine 
voit on arriver … 
. beaux .… d’estan- 
dart. 


ÉTUDE CRITIQUE 


B. 
[Même leçon]. 


[Même leçon]. 


Dont a et che- 
vance et honneur. 


[Même leçon]. 


[Même leçon]. 


Et ung meschant 
chaulderon tout 
pertuysé. 


[Même leçon]. 


[Même leçon]. 


[Même leçon]. 


CHAPITRE XXX. 


M. 


Enseignemens 
que engin. 


Ains à qui. 


Doncques a che- 
vance et honneur. 


Lez piedz droitz. 


Les aesles de 
deux bitars, les 
piedz de quatre ra- 
miers. 


Un  meschant 
chauldron tout per- 
tuisé. 


Ce feut icy que 
mirent à baz culz 
— Joyeusement 
quatre gaillars 
pions — Pourbanc- 
queter à l’honneur 
de Baccus — Beu- 
vans à gré comme 
beaux carpions. 


Poursuivoyent…. 
poinct peremp- 
toire. 

A grand poine 
voit on advenir … 
beaulx … d’estan- 
dartz. 


Dans ce chapitre xxx, où Epistemon énumère les professions 
pitoyables qu'ont aux enfers les grands de ce monde, B apporte 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 215 


quelques modifications à la liste, dont certaines ont été évi- 
demment commandées par la prudence. Ainsi Godefroy de 
Billon est remplacé par Dolin de Magence; Charlemaigne 
estoit houssepaillier par Roboästre estoit houssepailler, [dans M 
ce sera Nerva]; le pape Jules par Ganimedes (et également plus 
loin); Nicolas pape tiers par le roy Gadiffer ; le pape Alexandre 
par le bossu de Suabe; le roi Pépin [dans M : Tigranes] par 
Oberon; enfin, à la liste de A, B ajoute : le tors de perdrac, 
grand rostisseur de saulcisses et Darnant l'enchanteur se con- 
gnoissoit fort bien a acoustrer des merlus. 


CG. — Brunet croyait que l'édition C a été imprimée à 
Poitiers. Montaiglon, dans son Rabelais, estime qu’elle 
est plutôt de Paris. Et M. P.-P. Plan se range à ce der- 
nier avis en citant La Caille. Mais M. Seymour de Ricci 
pense que c’est Brunet qui a raison!. 


Nous avons relevé les principales variantes de A avec C, 
comme nous avons fait pour A et B. Certaines sont inté- 
ressantes, comme on le verra : 


CHAPITRE I. 


A. 


. Si bien qu’ilz s’en ser- 
voient de ceincture, le redou- 
blant à cinq ou six foys par le 
corps, et s'il advenoit qu’il 
feust en poinct. 


… Qui engendra Etion, qui 
engendra Enceladus. 


1. Rev. Ét. Rab., t. V, p. 292. 


C. 


Si bien qu’ilz s’en ser- 
voient de ceinture, le redou- 
blant à cinq ou six foys parle 
corps, et carré à l’advenant, 
car deux radz de front chas- 
cun une hallebarde au col 
eussent peu facillement mar- 
cher et passer dessus, et s’il 
advenoit qu'il feusten poinct… 


.. Qui engendra Etyon, qui 
engendra Badeloury qui tua 
sept vaches pour manger leur 
foye, qui engendra Enceladus. 


216 ÉTUDE CRITIQUE 


CHAPITRE Il. 


À. C. 
.… fille du roy des Amau- … fille du roy Amaurotes. 
rotes. 
.… 1l estoit si grand. .… il estoit si merveilleuse- 
ment grant [cette leçon se 
trouve dans M}. 
. les vouloir regarder de .… (ce clemence manque). 
son œil de Clemence en tel 
desconfort. 


Dans ce même chapitre, à la suite des mots saulmere 
pire et plus salée que n'est l’eau de mer, C ajoute un para- 
graphe qui ne se trouve pas dans les autres éditions et que 
voici : 


Une aultre plus grant adventure arriva celle sepmaine au 
geant Gargantua. Car ung meschant vestibousier chargé de 
deux grands poches de sel avecques ung os de jambon qu'il 
avoit caché en sa gibessiere entra dedans la bouche du pauvre 
Gargantua, lequel dormoit la bouche ouverte à cause de la 
grant soif qu’il avoit. Ce mauvais garson estant entré la dedans 
a getté grant quantité de sel par le palais et gousier dudit Gar- 
gantua, lequel, se voyant tant alteré et n’avoit aucun remede 
pour estaindre icelle alteration et soif qu’il enduroit, de grant 
raige estrainct et serre si fort les dentz et les faict heurter si 
rudement l’une contre l’autre qu’il ressembloit que ce feussent 
batailtz de moulins. Et ainsi que le gallant m’a despuis dict et 
racompté (auquel on eust facillement estouppé le cul d’ung 
boyteau de fain) de paour qu'il eut se laissa cheoir comme ung 
homme mort et habandonna ses deux sacz plains de sel dont 
il tourmentoit si fort le pauvre Gargantua. Lesquelz furent 
soubdainement transgloutis et abiomez. Ledit gallant revenu 
de pasmoyson jura qu’il s’en vengeroit. Lors a mis la main en 
sa gibessiere et tira ung gros os de jambon fort sallé, auquel 
estoit encores le poil long de deux grands piedz et quattre 
doigs, et par moult grant yre le mect bien avant en la gorge 
dudit Gargantua. Le pauvre homme, plus alteré qu’il n’estoit 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 217 


paravant et sentant le poil dudict os de jambon qui luy tou- 
choit au cueur, fut contrainct de vomir et getter tout ce qu’il 
avoit dedans le corps, que dix huyt tumbereaulx n’eussent sceu 
trainer. Le compaignon qui estoit mucé dedans l’une de ses 
dentz creuses fut contrainct de desloger sans trompette, lequel 
estoit en si piteux ordre que tous ceulx qui le veoient en 
avoient grant horreur. Gargantua, adressant sa veue contre 
bas, advisa se maistre Caignardier qui se tournoit et viroit 
dedans celle grant mare taschant se mettre hors. Et pensa en 
luy mesmes que c’estoit quelque ver qui l’avoit voulu picquer 
au cueur, et fut bien joyeulx qu’il estoit sailly de son corps. 
Et parce que en ce propre jour. 


De même, à la fin du même chapitre, on lit dans C : 


Il est né à tout le poil, le dyable l’a chié en vollant, il fera 
choses merveilleuses et s’il vit il aura de laage. Ceulx sont 
descenduz de Pantagruel qui boyvent tant au soir que la nuyt 
sont contrainctz de eulx lever pour boire et pour estaindre le 
trop grant soif et charbon ardant que ilz ont dedans la gorge. 
Et ceste soif se nomme Pantagruel pour convenance et memoire 
dudit Pantagruel. 

Du... 


Cette addition ne reparaît pas dans les autres éditions, 
non plus que celle-ci, au chapitre suivant : 


Apporte du meilleur, rince les verres et les fringues à la gal- 
lantine et qu’ilz soient bigarrés de vin clairet. Boutte la 
nappe... 


CHAPITRE IV. 


A. C. 
… les dentz luy estoient … et fortifiées manque. 
desja tant crues et fortifiées. 
… ung grand morceau, .… comme tres bien appa- 
comme tres bien apparoist. roist manque. 
… il n’en eut jamais aultre- .… aultrement manque. 


ment. 


218 


‘A. 

.… comme vous feriez d’une 
saulcisse, et quand l’on luy 
voulut oster l'os, il l’avalla 
bien tost comme ung corma- 
ran feroit un petit poisson... 


‘ 


ÉTUDE CRITIQUE 


C. 


[ces mots manquent]. 


CHAPITRE VI. 


nous invisons les lupanares 
de Champgaillard, de Mat- 
con, de Cul de Sac, de Bour- 
bon, de Huslieu et en ecsta- 
se... 


.… queritans leur stipe hos- 
tiatement. 


.… ce faisant la vengeance 
divine. 


… nous invisons les luppa- 
nares de Champgaillard, de 
Mascon, de Cul de Sac, de 
Bourbon, de Glattigny, de 
Husleu et de Grenetal. Eten 
ecstase. 


… queritans ef le noble Pan- 
tagruel leur stipe hostiate- 
ment... 


[ces mots manquent]. 


CHAPITRE VII. 


… fut adverty qu'il y avoit 
une grosse et enorme cloche à 
Sainct Aignan dudict Orléans. 


… De quoy le monde ne se 
advisa point que la nuict en- 
suyvant, Car ung chascun se 
sentit tant altéré.. 


… le peuple de Paris est 
sot..…. 


.… une moult grosse et enor- 
me Cloche... 


… De quoy le populaire de 
la ville ne se advisa point que 
la nuyt ensuyvant, car tous 
les gens de la ville estoient 
tant altérés… 


.… le peuple de Paris mail- 
lotinier est sot.… 


Voici maintenant le catalogue de la librairie de Saint- 
Victor, dans ce même chapitre vu, tel que nous le pré- 


sente C : 


Bigua Salutis. 
Bragueta juris. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 219 


Pantoufla decretorum. 
Malogranatum vitiorum. 
Le peloton de theologie. 
Le vistempenard des prescheurs, composé par Pepin. 
La couillebarrine des preux. 
Les hanebanes des evesques. 
Marmotretus de babonynis et cingis cum commento Dor- 
bellis. ° 
Decretum universitatis Parisiensis super gorgiasitate mulier- 
cularum ad latitum. 

L'apparition de saincte Geltoud à une nonnain de Poissy 
estant en mal d'enfant. 

Ars honneste petandi in societate per M. Ortuinon. 

Le moustardier de penitence. 

Les houseaulx alias les bottes de patience. 

Formicarium artium. 

Le cabas des notaires. 

Le pacquet de mariage. 

Le creusiou de contemplation. 

Les Foribolles de droit. 

L’aguillon de vin. 

L’esperon de fromaige. 

Decrotarion scolorium. 

Tartaretus de modo cacandi. 

Bricot de differentiis soupparum. 

Le culot de discipline. 

La savate de humilité. 

Le tripier de bon pensement. 

Le chauldron de magnanimité. 

Les hanicrochemens des confesseurs. 

Les lunettes des romipetes. 

Majoris de modo faciendi boudinos. 

La cornemeuze des prelatz. 

Beda de optimate tripatum. 

Le masche fain des advocatz. 

Le ravasseux des cas de conscience. 

Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum friponnatorem 
et quod friponnatores non sunt damnati ab ecclesia. 

Cacatorium medicorum. 

Le ramonneur d’astralogie. 

Le tire pet des apotycaires. 


220 ÉTUDE CRITIQUE 


Le baisecul de chirurgie. 

Antidotarium anime. 

M. Coccaius de patria diabolorum. 

Dont les aucuns sont ja imprimez et les aultres l’on imprime 
de present en ceste noble ville de Tubinge. 


CHAPITRE IX. 


[Nous réimprimons les discours de Panurge en langues 
étrangères, tels qu'ils figurent dans C :] 


.… gemanicque : « Juncker goh geb euch gluck unnd hail 
Lunor uber junker ich las euch wissen das da ir mich von 
fragt, ist ein arm unnd erbardmglich ding unnd wer vil darvon 
zu sagen welches euch veldruslic zu hoeren, unng mir zu eze- 
len wer, wiewol poeten unng orators vorzeit en haben gesagt 
in iren sprüchen unng sentenzen, das die gedechtnus des 
ellends unng armuot vorlangs erlitten, ist ain grosser lust. » 
À quoy respondit.…. 


2. 


… Al barildim gotfano dec min brin alabo dordin falbroth 
rigam albaras. Nin porth zadikin almucathim mikoprim al 
elmin entoch dal eben esovim min michas im endoth, pruch 
dal marsouyn hol moth danriskin lupaldas im voldemoth. Nin 
hur diavolth mnarbothin dalgousch dal frapin duch im scoth- 
pruch galet dol Chinon min foultrich al conin butba then doth 
pal prim. 


3. 


Signor mio, voi videte per exemplo che la chernamusa non 
suona mai s’ela non a il ventre pieno. Cosi io parimente non 
vi saprei contare la mie fortune se prima il tribulato ventre 
non a la solita refectione, al quale e adviso che le mani et li 
denti abbui perso illoro ordine naturale et del tuto annichilati. 


4. 


Heere, ie en spreke anders gheen ta ele, my dankersten ta 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 221 


elle, dunct noctans, al en seg ie uniet een ubordt (ou wordt), 
myven noot vertclaer ghenonch wat ie beglerc gheestmy unyt 
bermherticheyt per waer un ie ghevoet mach zung. 


5. 


Seignor, de tanto hablar yo soy cansado, porque supplico 
a vostra reverentia que mire a los preceptos evangelicos para 
que ellos mouvant vostra reverentia a loques de conscientia y 
sy ellos non bastarent para mover vostra reverentia a piedat, 
supplico que mire a lo piedat natural, laqual yo creo que le 
moura co es de razon y con esto non digo mas. 


6. 


Adoni Scholom lecha imischar ha rob hal haldeca bemehe- 
rah thithen li kikar lehem, chantathub la ah al adonai cho 
nen ral. 


7: 


Despota, tynin panaga te disti sy mi uc arto dotis. Horas gar 
limo analischomenon eme athlios, ce en to metaxy eme uc 
eleis udamos zetis de par emuha uchre, ce homos philologi 
pandes homos logusi tote logus te ce themata peritta hypar- 
chin, opote pragma afto pasi delon esti. Entha gar anancei 
monon logi isin, hina pragmata (hon peri amphibetumen), me 
prosphoros epiphenete. 


8. 


Agounou dont ouyssis voudenaguez alga rounou den farou 
zamist vou mariston ul brou fousquez von brol tam bredaguez 
moupreton den goulhoust daguez nou cropis fost bar dou 
noflist nou grou. Agou paston tol nal prissis hourtoulos ecba- 
tanous, prou dhou quys brol banygou den bascrou nou dous 
caguous goulfren gout oust troupassou. 


9. 


Jam toties vos per sacra perque deos denoque omnis obtes- 
tatus sum, ut si quas vos pietas permovet, egestatem meam 
REV. DU SBIZIÈME SIÈCLE. VI. 15 


222 ÉTUDE CRITIQUE 


solaremini. Nec hylum proficio clamans et ejulans. Sinite 
queso, sinite, viri impii, quo me fata vocant abire, nec ultra 
vanis vestris interpellationibus obtundatis, memores veteris 
illius adagii quo venter famelicus auriculis carere dicitur. 


CHAPITRE X. 


A. 


.… ung d’entre eulx nommé 
Du Douhet… 


… les loix sont extirpées du 
meillieu de philosophie. 


… ledict Du Douhet… 


C. 
.… Duboukhet.… 


…. meilleur. 


… Dubouhet.… 


CHAPITRE XV. 


.… ils sont tous benistz ou 
sacrez. 


… dist Pantagruel, et quel ? 
— C’est que les mousches.… 


Il fauldroit tres bien les es- 
moucheter.…. 


… le blessa enormement en 
une cuysse…. 


.…. lequel voulentiers regar- 
da. 


. plus de deux charretées. 
Mais le regnard l’advisa.… 


.… OÙ Sacrez manque. 
… et quel manque. 

.… tres bien manque. 

.… enormement manque. 


.… voulentiers manque. 


… plus de deux charretées, 
et bien puis que Dieu le veult 
et tousjours fourroit dedans. 
Mais le regnard l’advisa. 


CHAPITRE XVI. 


[Dans À manque ici un feuil- 
let.] 


… mais en leur sacristie, 
mesmement quand il y auroit 
des femmes, car ce leur seroit 
occasion de pecher du peché 
d'envie. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


A. 


223 


C. 


.… ce n’est sinon parce que 
leurs meres…. 


beaulx peres tant Sainct 
Anthoine large, c’est qu’ilz... 


… une aultre poche toute 
pleine de alun.… 


.… robbe neufve, il leurs en- 
gressoit.… 


… la male tache y demou- 
roit perpetuellement que le 
diable n’eust pas ostée… 


… un grant trou devant 
vous... 


… la belle lingere des galle- 
ries de la Saincte Chappelle.… 


CHAPITRE XVII. 


.… es escholes de Sorbonne, 
en face de tous les theolo- 
giens… 


… ronger leur frain, les con- 
setllieres leurs feissent de 
belles baverettes.…. 


… nous ferions diables.. 


… es escolles de Sorbonne 
en face de tous les autres so- 
phistes.… 


… frain que les conseilliers 
et adyocatz.. 


… nous serions diables… 


CHAPITRE XVIII. 


. parens et maison. 


…… parens ef amys et mai- 
son. 


CHAPITRE XXI. 


… Si veulx bien moy de 
vous... 


+ MOy manque. 


224 


ÉTUDE CRITIQUE 


CHAPITRE XXIII. 


À. 


… comme ïilz font autour 
d'une chienne chaulde... 


C. 


… à l'entour d’une chienne 
quand ilz la sentent chaulde… 


CHAPITRE XXVI. 


…… deux selles d’armes des 
chevaliers. 


.… et firent leur roustisseur 
leur prisonnier. 


… grand chere à force vi- 
naigre… 


Pleut à Dieu... 


… au remuement de noz 
badigoinces. 


De tous pays et toutes lan- 
gues y en a. 
.… le roy y est il? 


… des chevaliers descon- 
fitz…. 

… et firent leur rost de leur 
prisonnier. 


… grant chere et vin aigre.… 


Pleust ores o mon Dieu. 


.… babiolles. 
…. et toutes contrées y en a. 


… le roy y est il present ? 


CHAPITRE XXVIII. 


… roustir cruellement tous 
les... 


.… luy entonner vin en gor- 


ge... 


… cruellement manque. 


en gorge Manque. 


CHÀPITRE XXIX. 


… versa le reste du sel en 
terre... 

… estonné qu'ung fondeur 
de cloches. 


.… ne peulx gueres bien ca- 
gar.… 


… du sel manque. 


.… que ne fut oncques fon- 
deur de cloches. 


… chier... 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


225 


CHAPITRE XXX. 


[Dans ce chapitre, C donne les mêmes variantes que B.] 


CHAPITRE XXXI. 


A. 


… roy de troys cuittes… 


C. 


.… roy de trois civittes… 


CHAPITRE XXXII. 


… les gens de delà les dentz 
estotent mal vivans et brigans 
de nature, à quoy je congneu 
que, ainsi comme nous avons 
les contrées de deçà et de delà 
les monts, aussi ont ilz deçà et 
delà les dentz, mais il faict 
beaucoup meilleur deçà. 


… les gens de delà les dentz, 
mais il faict beaucoup meil- 
leur deçà. [les lignes ont dû 
être sautées par distraction]. 


CHAPITRE XXXIII. 


. et ainst l’avalla Panta- 
gruel.…. 


.… et facillement les mist de- 
hors. 


. Sortirent hors de leurs 
pilulles joyeusement... 


… par ce moyen fut guery 
et reduyt à sa premiere conva- 
lescence. Et de ces pillules... 


ainsi manque. 
.… facillement manque. 
.… Joyeusement manque. 


.…. par ce fut guery, et de ces 
pillules.… 


CHAPITRE XXXIV. 


… l’histoire horrificque de 
mon maistre et seigneur Pan- 
tagruel.… 


… l’histoire horrificque de 
Pantagruel mon maistre.…., 


226 ÉTUDE CRITIQUE 


TABLE DES MATIÈRES DE C. 


S’ensuyt la table des chapitres de ce present livre. 


Et premierement : Chapitres 
De lorigine et antiquité du grant Pantagruel . . . I 
De la nativité du très redoubté Pantagruel . . . . Il 
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme. 111 
De l'enfance de Pantagruel. . . . . . . . . LIN 


Des faictz du noble Pantagruel en son jeune aage. . 
Comment Pantagruel rencontra ung lymousin qui 


contrefaisoit le françoys . . . . . . . . . . . 
Comment Pantagruel vint à Paris . . . . . . . 
Comment Pantagruel estant à Paris receut lettres de 

son pere Gargantua et la copie d’icelles . . . . . . 
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma 

LOUE SA VIE D 5 à à D Le Se NE S.à 


Comment Pantagruel equitablement jugea d’une con- 
troverse merveilleusement obscure et difficille si juste- 
ment que son jugement fut dit plus admirable que celuy 
dé SAlOMONs 2 4 à 5 2 sd SH UE à rare 

Comment Panurge racompte la maniere qu'il eschappa 
de la main des Turcs. . . . . . . . . . . . 

Comment Panurge enseigne une maniere bien nou- 
velle de bastir les murailles de Paris . . . . . . . 

Des meurs et conditions de Panurge . . . . . . 

Comment ung grant clerc d'Angleterre vouloit arguer 


contre Pantagruel et fut vaincu par Panurge . . . . 
Comment Panurge fut amoureux d’une haulte dame 
de Paris et du tour qu'il luy fit. . . . . . . . 


Comment Pantagruel partit de Paris oyant nouvelles 
que les Dipsodes envahyssoient le pays des Amourottes 
et la cause pour quoy les lieues sont tant petites en 
France et l’exposition d’ung mot escript en ung anneau. 

Comment Panurge, Carpalim, Eusthenes et Episte- 
mon, compaignons de Pantagruel, desconfirent six cens 
et soixante chevaliers bien subtillement . . . . . . 

Comment Pantagruel erigea ung trophée en memoire 
de leur proesse et Panurge ung autre en memoire des 
levraulx et comment Pantagruel de ses petz engendroit 
les petitz hommes et de ses vesnes les petites femmes et 


XVI 


XVII 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 227 


Chapitres 
comment Panurge rompit ung gros baston sur deux 


VORTES 2 à sue Die Ge & D de A ne VIN 
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement 

des Dipsodes et des geantz. . . . . . . . . . . xx 
Comment Pantagruel desfist les trois cens geantz 

armez de pierre de taille de Loupgarou, leur capitaine. xx 
Comment Epistemon qui avoit la teste trenchée fut 

guery habillement par Panurge et des nouvelles des 

diables et des damnez . . . . . . . . . . . .  xxi 
Comment Pantagruel entra en la ville de Amourottes 

et comment Panurge marya le roy Anarche et le feist 

cryeur de saulce vert. . . . . . . . . . . . . XXI 
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une 


armée et de ce que l’acteur veit en sa bouche . . . . xxtn 
Comment Pantagruel fut malade et la façon comment 
il-guerit. 3.5 4.08 à 2 à 6 6 de ce de à à Oil 


FIN DE LA TABLE. 


Comme ce tableau le montre, C est une réimpression 
de B, dontelle reproduit certaines erreurs ou leçons carac- 
téristiques (voir notamment la deuxième variante du 
ch. vi, la deuxième variante du ch. vis et celles du ch. xxx). 
Ce ne saurait être B, en effet, qui fût une réimpression de 
C, puisque B ne donne aucune des additions de cette der- 
nière édition. 

Jacques-Charles Brunet (p. 63) remarque que l'éditeur 
de C a parfois « fait preuve d’une intelligence que n’ont 
pas montrée les imprimeurs parisiens ». Dans la liste des 
grands de ce monde rencontrés par Épistemon aux enfers 
(ci-dessus, ch. xxx), B avait si singulièrement altéré les 
lignes relatives à Jean Le Maire de Belges que son texte 
ne présente aucun sens : 


Je veis Jehan Le Mayre qui contrefaisoit de ce monde faisoit 
baiser ses pieds. 


Le texte correct de A est le suivant : 


Je veiz maistre Jean Le Mayre qui contrefaisoit du pape et 
à tous ces pouvres roys et papes de ce monde faisoit baiser 
ses pieds... 


228 ÉTUDE CRITIQUE 


L'éditeur de C a su rétablir le sens en substituant à 
quelques mots du texte de B qu'il avait sous les yeux des 
mots équivalents et il a imprimé : 


Je veiz maistre Jehan Le Mayre qui contrefaisoit du par- 
donneur, et à tous ces pauvres disciples subjects de ce monde 
faisoit baiser ses pieds. 


D'ailleurs, on aura remarqué, dans le tableau des 
variantes précédent, que C apporte quelques additions, 
dont une assez longue, au texte original de Pantagruel. 
Que ces additions n'aient pas Rabelais pour auteur, il 
suffit de les avoir lues pour en être certain. Au reste, 
aucune d'elles n’a été adoptée par lui dans les éditions 
successives qu’il a données de son livre, ce qui montre 
qu’il ne les approuvait point. 

C’est pourquoi, dans notre texte critique, nous avons 
écarté C, simple réimpression de l'édition B, qui elle- 
même n’est qu’une contrefaçon de A. 


D. — D est également une réimpression de B, qu’elle 
reproduit page par page et ligne pour ligne, « excepté au 
verso du septième feuillet et au recto du huitième feuillet 
du cahier M, dit Brunet (p. 55), à cause d’une ligne sup- 
primée au commencement de la première de ces deux 
pages, ce qui fait que la seconde, où se termine le cha- 
pitre xx (xx1), a une ligne de moins que dans l'édition de 
Jean Longis [B]. Malgré l'espace vide que ce déficit lais- 
sait au bas de ladite page, il est à remarquer qu'il y manque 
également les mots le présent n'est pas de refus, et, preuve 
évidente que l'édition n’a été imprimée qu'après l’autre », 
D est un peu plus correcte que B quant à la typographie 
et sa valeur critique est nulle. Nous nous bornons à en 
réimprimer ici la table. 


{ ENSUYT LA TABLE. 
Chapitres 
De l’origine et antiquité du grant Pantagruel . . . I 
De la nativité du très redoubté Pantagruel . . . . Il 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 229 


Chapitres 
Du dueil que mena Garguantua de la mort de sa 
femme Badebec. . . . . . . . . . . . . . . Il 
De l’enfance de Pantagruel. . . . . de dé 2 M 
Des faictz du noble Pantagruel en son une aage. . v 
Comment Pantagruel encontra ung lymosin qui con- 
trefaisoit le françois . . . . . . . . . . . . . VI 
Comment Pantagruel vint à Paris . . . . . . . vu 
Comment Pantagruel estant à Paris receut lettres de 
son pere Gargantua . . . : SL 
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma 
toute sa vie . . . SET de A 0e de durs IX 
Comment Pantagruel ; jugea d’une controverse merveil- 
leusement obscure. . . . . . . . . . . . . . x 
Comment Panurge racompte la maniere qu’il eschappa 
de la main des Turcs. . . . . . . . . . . . . x 
Comme Panurge enseigne une maniere bien nouvelle 
de bastir les murailles de Paris . . . . . . . . . XI 
Des meurs et conditions de Panurge . . . . . . xnI 


Comment ung grant clerc de Angleterre vouloit arguer 
contre Pantagruel et fut vaincu par Panurge . . . . x 
Comment Panurge fut amoureux d’une dame de Paris 


et du tour qu'il luy fist . . . . . . . . . . . .  xunr 
Comment Panurge partit de Paris et la cause pour- 
quoy les lieues sont tant petites en France. . . . . XV 


Comment Panurge, Carpalim, Eustenes et Epistemon, 
compaignons de Pantagruel, desconfirent vic zx che- 
valiers bien subtilement. . . . . . . . . . . .  xvi 

Comment Pantagruel erigea ung trophée en memoire 
de leur proesse et Panurge ung autre en memoire des 
levraulx et comment Pantagruel de ses petz engendroit 
les petis hommes et de ses vesnes les petites femmes .  xvur 

Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement 


des Dipsodes et des geans. . . . . . . . . . ,  xvin 
Comment Pantagruel deffit les trois cens geans armez 
de pierre de taille et Loupgarou, leur cappitaine. . .  xix 


Comment Epistemon, qui avoit la teste trenchée, fut 
guery abillement par Panurge et des nouvelles des 
dyables et des damnez . . . . . . . . . . . . XX 
Comment Pantagruel entra en la ville de Amaurotes 
et comment Panurge maria le roy Anarche et le fist 
crieur de saulce verte . . . . . . . . . . . . xx 


230 ÉTUDE CRITIQUE 


Chapitres 
Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une 
armée et de ce que l’aucteur veit dedans sa bouche. . xxn 
Comment Pantagruel fut malade et la façon com- 
ment il guérit: à à 6 à + LL 'e 8 à + ee ct 


q FIN DE LA TABLE. 


E. — De même que les éditions précédentes, l’édi- 
tion E, sans lieu ni date, est une réimpression pure et 
simple de A; c'est ce que fera voir le tableau suivant. 
L'édition n’est connue que par un unique exemplaire con- 
servé à Londres : il nous a donc paru utile de reproduire 
ici la liste complète des variantes intéressantes que nous 
en a données la collation avec le texte de Juste, 1542 (M). 


PROLOGUE. 


Le Dizain de Maistre Hugues Salel manque comme dans 
toutes les éditions antérieures à M — creues tout ainsi que 
texte de Bible ou du Sainct Evangile et y avez... — ung chas- 
cun laissast sa propre besongne, et mist ses affaires... — Jusques 
a ce que l’on les sceust par cueur... — et à ses successeurs … 
caballe manque — voller pour faulcon — d’aultres sont par le 
monde (et ne sont pas. fariboles) — sans en rien profiter manque 
— comme à ung verrat que les vaultrez et levriez ont chassé 
sept heures; que faisoient ilz alors — ... payeray chopine de 
tripes. Non Messieurs non. 1] n’y en a point. Et ceulx qui... — 
reputez les abuseurs et seducteurs — Fesse pinte Orlando 

furioso manque — mais elles ne sont pas à comparer à celluy 
dont nous parlons — voulans donc moy vostre... — .… asseu- 
rer chose que ne feust veritable : agentes et consentientes, 
c'est à dire qui n’a conscience n’a rien. J’en parle comme 
sainct Jehan de l’apocalipse : quod vidimus testamur — et sça- 
voir s’il y avoit encores en vie nul de mes parens — le man fin 
de rique raque — en cas que vous croyez. 


CHAPITRE I. 


Ce ne sera point inuiile ne oysivité de vous remembrer la... 
— ainsi ont leurs cronicques [traité manque] — non seulement 
des grecz les arabes et Ethniques, mais aussi les aucteurs de 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 231 


la saincte Escripture, comme monseigneur sainct Luc mesme- 
ment et sainct Mathieu. Il vous convient donc... — Je parle 
de loing … antiques druides manque — En ycelles …… mi oust 
en may manque — car de cela … guarder manque — le soleil 
… à gauche et manque — et feust manifestement … Faictes 
vostre compte que manque — nectaricque, precieuse, celeste 
et deificque liqueur — Mais il leur en advint beaucoup d’acci- 
dens : car — enfleure bien estrange — car les ungs enfloyent 
— desquelz il est escript : ventrem omnipotem [sic], et de 
ceste race nasquit — Les aultres enfloient en longitude — Et 
de ceulx la c’est perdu la race comme disent les femmes — 
Autres … des chausses manque — c’estoient grues ou gens 
bien — Es aultres tant croissoit le nez … Ne reminiscaris 
manque — D’autres par les oreilles lesquelles ilz avoient si 
grandes... — que en Bourbonnois encores en a de l’heritaige 
— lequel fut … gobeletz manque — lequel premier … Barta- 
chim manque — Enceladus — Ceus — Typheus — Alocus — 
Othus — Briareus — Antheus — Porus — qui premier … 
d'autant manque — terriblement manque — Ormedon — Sisi- 
phus — qui fut .… des mains manque — lequel premier … 
bezicles manque — Merlinus Coccaius — Ferragud — qui pre- 
mier … les jambons manque — lequel avoit … de cormier 
manque — Brulefer — Engoulevent — lequel fut inventeur des 
flacons manque — Myrelangault — Roboastre — Connimbres 
— Dannoys per de France — Fontasnon — Videgrain — Grant- 
gousier — .. ou j’ay …. gallefrete manque — alegueray l’auc- 
torité des Massoretz interpretes des sainctes lettres hebraiques 
lesquelz disent que sans point de faulte ledit Hurtaly n’estoit 
point dedans... — mais estoit dessus l'arche a cheval — 
comme les petis enfans sus des — et comme le … sans poinct 
de faulte manque — Et en ceste façon — après Dieu mangue 
— Et ceulx de dedans luy envyoient des vivres — Avez vous 
… fist elle manque. 


CHAPITRE Il. 


Merveilleusement grand et si manque — que celle année il 
y avoit une si grand seicheresse en tout le pays de Affricque 
pour ce que il y avoit passé plus de xxxvi moys sans pluye.. 
— du soleil manque — les arbres à verdeur les rivieres, les 
fontaines à sec, povres poissons. [les manque] — pitoiable cas 
veoir — eglises qu’elle ne feust... — quelque petite goutelette — 


232 ÉTUDE CRITIQUE 


aprocha de la terre — combien que … Hercules mangue — la 
terre tant eschauflée [fut manque] — si voulez — letanies et 
beaux manque — de clemence manque — fut veu de la terre... 
— n’est l’eaue de la mer — charrettes de poreaulx doulx, d’oi- 
gnons — Aussy bien .… en lancement manque. 


CHAPITRE III. 


La souriz empeigée manque — Ha pauvre .… dame très 
aymée manque — Taille ces souppes manque — baille leur ce 
qu’ilz demandent manque — je ne suis … vieulx manque — da 
jurandi manque — ou sont elles … peulx veoyr manque — mais 
beuvez quelque peu devant. 


CHAPITRE IV. 


Riens de Hercules qui estant encores — tant creues qu’il en 
rompit du tybre ung grant morceau — il n’en eut jamais, 
comme dit l’histoire — avecques le foye et les roignons 
manque — aux jambes manque — comme vous feriez d’une 
saulcisse .… petit poisson manque — voiage du sel de Lyon, 
comme sont ceulx de la grant navire — à point manque — pour 
le lyer fist faire — en ce temps à cause — et pacificque Pan- 
tagruel, car... — reculorum. Voicy qu'il fist. Il essaya... — 
dehors se avalla — et mist son berceau — par despit manque 
— jamais y retourner. 


CHAPITRE V. 


Oysillons qui est de present en la grosse tour de Bourges; 
puis... — et partez, escripre — n’est nul passé en la matricule 
— de l'oncle de la bruz manque — visitant le noble Ardillon 
abbé manque — par Celles, par sainct Lygaire, par Colonges.. 
— saluant le docte Tiraqueau manque — qu’il n’y avoit point 
d’autre cause — à la mort, l’on lui a faict quelque tort dont 
il... — Ainsi s’en retourna non pas à.…., il vouloit — s’en vint 
à Bordeaulx, mais il ne trouva pas grant exercice, sinon... — 
Et par ce vouloit — que il n’y avoit que troys taigneux et ung 
pelé — et l’amphitheatre de Nimes manque — plus digne que 
humaine... — voulentiers au serre cropiere [parce que c’est 
terre papale manque] — Et à troys pas et un sault manque — 
la glose de Acursius tant salle — Voy vous la passé coquillon. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 233 


CHAPITRE VI. 


Comme Pantagruel recontra ung Lymosin — le françoys — 
quelque jour que Pantagruel — Il rencontra ung escolier — 
lupanares de Champgaillard, de Mascon, de Cul de sac, de 


Bourbon, de Husleu, etc... — du Castel manque — libentis- 
simentent (sic) — point en mes loculles — queritans et le noble 
Pantagruel leur stipe — Seigneur, mon genie [missayre 


manque] — de locupleter — pour tout potaige manque — corne 
my de bos quelle civetelle — comme disoit Cesar : que il fauet 
eviter les motz absurdes. 


CHAPITRE VII. 


Comme — et des beaulx livres de la librairie de Saint Vic- 
tor manque — a Orleans — il se delibera de visiter la très 
renommée université... — il fut adverti qu'il y avoit une moult 
grosse et enorme cloche à Sainct Aignan dudict Orleans, 
qui estoit en terre près de trois cens ans y avoit, car elle estoit 
si grosse que par nul engin l’on ne la povoit mettre seulement 
hors de terre — de redificatoria (sic), Euclydes, Archimenides 
et Hier. de ingeniis — Et de faict s’en vint Pantagruel au lieu. 
— devant qui la portast [Pantagruel manque] — le populaire 
de la ville ne se en advisa point que la nuict ensuivant, car 
tous les gens de la ville estoient tant alterez — aultre chose 
que cracher... — de Halke manque — en disant — par bequare 
et par bemol manque — une librairie près Sainct Victor en 
ung nouveau hermitage fort magnificque... — desquelz .… et 
primo manque — composé par Turelupin manque — d'Orbelles 
— De brodiorum … beliné en court manque — tresfanfares de 
Rome manque — La croquignolle … clercz de finesse manque 
— Dabe de optimate tripatum (sic) — La complainte … conci- 
lio Constantiensi manque — Barbouillamenta … incornifisti- 
bulée en la Somme angelicque manque — La bedondaine … 
des abbez manque — campi clysteriorum per $ C manque — 
Justinianus de cagotis tollendis manque. 


CHAPITRE VIII. 


Createur sauveur du monde qu’ilz mourroient — ce que 
deperissoit enfans — l’heure du grant jour du jugement final 


234 ÉTUDE CRITIQUE 


— la paix desirée sera consummée et que toutes choses — 
équitable cause rends graces — je ne me reputeray point total- 
lement mourir, mais plustost transmigrer d’ung lieu en autre 
— Et ce que presentement … l’advenir manque — mais ainsy 
te y ai je secouru — à peine seroys je receu — qui en aage 
virille estoys non à tort — ne de Cicero — n’y avoit point de 
telle commodité d’estude comme il y a maintenant — les bou- 
reaulx manque — Que dirai je manque — Il n’est pas les 
femmes qui ne ayent aspiré — louenge et à ceste manne. 
— mon pere createur — et en vertus manque — comosgraphie 
de ceulx qui ont [en manque] — Les liberaux [ars manque] — 
conferer avec la philosophie — que je voye une somme de 
science — du monde et ne metz point — affin que je voye — 
les brandes il l’avoit [tant manque]. 


CHAPITRE IX. 


Qu'il feust eschappé aux chiens — Lard ghest … jocststzam- 
penard manque — À quoy dist … dist Panurge manque — Min 
Herre … dist le compaignon manque — au jardin de France 
[c’est Touraine manque] — appetit strident manque — en sorte 
qu'il .… à table manque. 


CHAPITRE X. 


Fut dit le plus admirable que celluy de Salomon — de sept 
cens soixante en tout sçavoir — refection. Non pas qu'il engar- 
dast lesdictz theologiens sorbonicques de chopiner et se 
refraichir à leurs beuvettes accoustumées. Et à ce assister 
entre la plus part — Et notez qu’il y en avoit qui prindrent — 
engiponnez manque — si merveilleux qu’il n’y avoit pas Îles 
bonnes femmes... — ganivelieres et autres — que quant — ne 
dissent : c’est luy — vieulx rabanistes manque — un d’entre 
eulx, nommé Du Bouchet — vouloir ung peu veoir le procès 
et leur en faire le rapport tel que luy sembleroit — Messei- 
gneurs ne vault il mieulx les ouyr de leur vive voix narrer 
leur debat que lire ces baboyneries icy. — ny Ciceron, ny 
Pline, ny Senecque... — tous ces papiers, secondement... — 
ledit Du Douchet — replicques, duplicques, reproches — equité 
philosophicque et evangelicque — Etes vous qui avez — 
dirent ilz, Monseigneur — osteray la teste dessus. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 235 


CHAPITRE XI. 


Comment les seigneurs … chapitre x1 manque — Baise cul 
manque — Monseigneur — six blans manque — zenith dia- 
metralement oposez troglodites par autant — de balivernes 
manque — l’on donne la souppe aux beufz — les bulles des 
postes à pied et laquais à cheval pour — Oceane qui estoit 
grosse d'enfant selon... — manger des choux gelez à la mous- 
tarde — aller boter après les mignons ainsi se pourmener 
durant le service divin, car les marrouffles... — nazardes 
manque — Antithus des Cressonnieres — ipsi manque — les- 
chast bas et royde ses doitz — de quinquenelle manque — tale- 
mouses manque — Vrayement dist le seigneur de Baisecul, 
c’est bien ce que l’on dit qu’il fait bon adviser aucunes fois les 
gens, car ung homme advisé en vault deux. Or, monsieur, 
ladicte.. — par la vertuz .… l’Université manque — seignast 
de la main gaulche la bonne femme se print à esveiller les 
soupes par la foy des petis poissons couillastrys.. — estoient 
pourtant pour lors... — brimballetoyre manque — adverse en 
sa foy ou bien in sacer... — sans desguainer manque — des 
cocquecigrues — fait à porter des patins — que l’arrest en est 
grefe de ceans. 


CHaPiTRE XII. 


Comment … chapitre x1 manque — categoriqque manque 
— quatrebeufz manque — de dumet manque — au pair manque 
— quant, il ne voit ne ot goutte — plus honnestement se: 
asseoir à table... — en plate forme sur beaulx escarpins dechi- 
quetez à barbe d’escrevisse — l’ung se desbauche, l’autre se 
cache le museau pour les froidures hybernalles et si la court. 
— gens dignes de memoire — xxx et six j’avoys achepté ung 
— vin en plain minuict — que de faulcher en esté en... — il y 
eust rien meilleur — que perdre une liasse — liée de trois cens 
avec mariatz et... — veau meilleur — veulx autrement dire que 
tousjours ambezars, ternes et trois guare d’az... — fringuez la 
manque — avecques la tourelouha la la et vivez en souffrance 
et me peschez force grenoilles à tout beaux houseaux {[cotur- 
nicques manque] — Mais le dyable — Her manque — tringue 
tringue das sticotz frelorum bigot paupera guerra fuit et m’es- 


236 ÉTUDE CRITIQUE 


bahys bien fort comment les astrologues s’en empeschent tant 
à leure astralabes et almucantarath. Car il n’y a nulle appa- 
rence de dire que — pour six blancs... — bonnes maisons que 
quant l’on va à la pipée — il esttrop hault et qu’il le luy belle, 
incontinent les lettres veues... — Je ne dis pas — Tunc … 
minoribus manque — doit en temps de peste charger son povre 
membre de mousse alors qu’on se morfont... 


CHAPITRE XIII. 


Comment Pantagruel … chapitre xir1 manque — jeignoit 
d’angustie et petoit d’ahan comme ung asne... — consideré que 
le soleil decline bravement de son solstice — d’entre — Hum- 
vesne, dist — licifuges nicti coraces qui sont inquillinés du 
climat dia Romes d’ung crucifix à cheval bendant une arba- 
lestre aux reins... — comme il y a de poil de dix huyt vaches — 
cas de crime qu’on pensoit... — panier lymitrophe — en brim- 
ballant manque — assimentez prelorelitentees et gaudepiscées 
— et sans despens et avoir cause — car venu n’estoyt… arrest 
deffinitif manque — esvanoys manque. 


N CHAPITRE XIV. 


Maniere qu'il eschappa — chapitre x1 — et croy que si … 
de bonne heure manque — si vous avez point quelque bon 
poinsson de vin, voulentiers j'en receveray le present — alloit 
du pied {il manque] — quelque ung l’admonnesta en disnant 
disant : comme pere tout beau... (à demye .… vermeil manque) 
— Je donne au diasble … passereaux o compaing manque — 
Par Sainct Thibault, dist il, tu dys vray et si je montasse aussi 
bien comme je avalle... — A quoy se prindrent à rire les assis- 
tans — ung connil pour me faire rostir tout vif — Ainsi je 
prens avec — où il y avoit force paille — Je suis à demi rosty 
— elle n’estoit pas assez agüe — mais bien tu ne tueras jamais 
ainsi — Mais où sont .… Parisien manque — il n’y retourna 
point la deuziesme fois — une jeune Tudesque — mon povre 
haire qui estoit moult bien esmoucheté — Mais notez … laissa 
brusler manque — je me retourné arriere — bruslant comme 
Sodome et Gomorrhe dont je fuz tant ayse — dist Panurge 
manque — plus de six cens chiens — me enseignant un remede 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 237 


… tenent aux jambes. Mais manque — plantant l’ung l’autre. 
Et ainsi — et vive la roustisserie manque. 


CHAPITRE XV. 


Chapitre x — Voy ne cy pas de belles murailles pour gar- 
der les oizons.. — murailles plus fortes que de la vertu des 
habitans — Strashourg ou Orleans [ou Ferrare manque] — et 
despens manque — de tant de vitz qu’on couppa en ceste ville 
es povres Ytaliens à l’entrée de la royne. Quel diable... — ou 
sacrez manque — et quel mangue — et se y cucilleroyent … 
ouvrage gasté manque — très bien manque — que met … men- 
dicantium manque — blessa à la cuisse — voluntiers manque 
— qu’il s'esmouchast bien que les mouches ne s’i cueillassent 
point attendant... — l’autre Dieu le commande. Esmouche... 
— Un bon esmoucheteur … petit bedaud manque — Par Dieu 
mon petit compere — esmoucheteu de la royne Marie ou bien 
de don... — qu’il y avoit au derriere encores ung autre pertuis 
non pas si grant.. — portant plus de troys basles de mousse 
— mis deux basles et demy — charrettées. Et bien puis que 
Dieu le veult et tousjours fourroit dedans. Mais... — non pas 
mon oppinion — et si n’y a neuf jours [que manque] voire de 
mangeresses d'images et de theologiennes, mais à ce matin... 
— je voy continuellement manque, qu’elle est. — ung jour 
cent escuz. 


CHAPITRE XVI. 


Conditions — chapitre x11 — grant, ung peu aquilain — 
pipeur, beuveur manque — s'il y en avoit en Paris — infail- 
lible manque — povres maistres es Ars et theologiens — Et 
ung jour …, à tous les theologiens de se trouver en Sorbonne 
pour examiner les articles de la foy, il fit — tout le treillis de 
Sorbonne en sorte... — quatorze … la verolle manque — et 
portoit … avancer d’aller manque — bien affilé comme est une 
aguille de peletie... — que ung des assistans à la Court dist — 
mesmement quant il y auroit des femmes — de pecher du 
peché — si enormement .… et renommée manque — et sale 
manque — lingere des galleries de la Saincte Chappelle — lui 
ostant ung poul de dessus son sain — elle est de Fontarrabie 
et le secouoit. 

REV. DU SRBIZIÈME SIÈCLE. VI. 16 


238 ÉTUDE CRITIQUE 
RE 


CHAPITRE XVII. 


Comment Panurge … chapitre xvn manque — Un jour je le 
trouvay quelque — et puis me mis à dire mes menuz suffrages 
— en la loy : Dominum Deum tuum adorabis et illi soli servies, 
diliges proximum tuum et sic de aliis — et ibi Bartolus manque — 
le diable ne les eust pas voulu besongner — monstrerent leurs 
fondemens manque — n’eussent point à lire clandestinement 
les livres des Sentences de nuict, mais de — en ce es escolliers 
de Sorbonne en face de tous les theologiens où je fuz con- 
dampné — que les conseilliers et advocatz leur feissent — 
sans y rompre leurs chausses aux genoulx — tu n’as nul passe- 
temps en ce monde. J’en ay moi — pecore. Jesu Christ ne fut 
il pas pendu en l’air? Mais à propos ce pendant que ces pages 
bancquetent. 


CHariTRE XVIII. 


Chapitre x11r — ung grandissime clerc nommé — veoir icel- 
luy Pantagruel — Et de premiere entrée voyant tressaillit — 
ce que dit Platon le prince des philosophes — avoit (sic) 
temple et depromer (sic) ses oracles — transfreta le vaste fleuve 
de Physon — gens bien lettrés et de grant auctorité — te veoir, 
conferer — philosophie, de magie, de alimie (sic) et de caballe 
— solution dont il la fault trouver toy et moy et loue grande- 
ment la maniere — que font ces sophistes quant on argue — 
entre nous n’y ait point de tumulte et que — que jamais il y 
eut gens plus eslevez — et faictes tant … le palat manque — 
Dont dist Pantagruel : Voire mais mon amy Panurge, il est 
— que tous les dyables — et quant ce vint à l’heure — croyez 
manque — n’y ayant — tous les Sorbonicoles à cest heure — 
d’ung demy pied hors de la gueulle — de sophistes, lesquelz 
.…. et debat manque — une pomme d'orange. 


CHAPITRE XIX. 


Comment … chapitre xx manque — et speculant — silence. 
Panurge sans mot dire lava les mains et feist — ung tel signe 
[lAngloys leva hault en l’air … touchoyt le dextre. A ce 
manque] — car de la main — faisoit de la dextre. Et ce dura 
bien par l’espace d’ung bon quart d’heure dont Thaumaste 
commença à pallir — signe que de la main — Dont le monde 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 239 


qui — que voulez vous dire? [là mangue] — Dont Thaumaste 
de grant hahan se levant il fist — pissa vinaigre bien fort 
manque — quelque peu la bouche — Il ÿy a mis la main jus- 
qu’au coulde manque — tant qu’il povoit manque — doid du 
meilleu. 


CHAPITRE XX. 


Mais Thaumaste … chapitre xx manque — des doubtes inex- 
pulsables tant de — de Ailkymie — raporte point la milliesme 
— et croyez qu’ilz beurent comme toutes bonnes ames le jour 
des Mors, le ventre contre tere, jusques a dire : D’out venez 
vous — et flaccons … le diable, boutte manque — Il n’y eut par 
sans faulte celluy qui n’en beut xxv ou xxx muys — davantage 
estoient alterez. 


CHAPITRE XXI. 


D’une jeune dame de Paris et du tour qu’il luy fist — xiiij — 
comme Panurge — broderie à la Tudesque — lesquelz poinct 
à la chair ne touchent manque — et vous sçait bien trouver les 
alibitz [tant manque] — vous n’estez pas si malle — ceste grace 
de vous accoller, de vous baiser et de frotter son lart avecques 
vous — desjà vous me aymés tout plein — et suis à ce predes- 
tiné des phées manque — pour gaigner temps, faisons — s’en 
sortist — et les couppa et les emporta à la fripperie — ce 
bavart icy est quelque homme esventé — s’en courroucera — 
pleine de gettons et luy — s’entrayme le plus ou vous — de 
tel deshonneur. Allez vous en et me rendrez mes patenostres 
que mon — lingotz d’or — hiacinthes taillez avec les marches 
de fines turquoyse ou de beaulx topazes merchez de fins gre- 
natz ou de beaulx ballais — coscoté manque — Maistre Jean 
Chouart manque — je vous feray pourmener aux chiens. 


CHAPITRE XXII. 


Lesquelz il craignoit naturellement .… chapitre xxr manque 
— du sacre mangue — une chienne qui estoit en chaleur, 
laquelle... — et s’en alla à l’eglise où la dame devoit aller — 
ne s’en vinssent à ceste dame pour l’odeur — y venoient après 
elle la sentant. Et Panurge les chassa quelque peu arriere et 
print congié d’elle et s’en alla en quelque chappelle pour veoir 
le deduyt, car ces villains chiens la fachoyent moult beaucoup 


240 ÉTUDE CRITIQUE 


car il venoient pisser sus ses habillemens tant qu’il y eut ung 
grant leuvrier qui luy vouloit pisser sur la teste et luy fist mal 
sur le col et par derriere, et les autres aux manches, les autres 
aux jambes, les petis luy haboyoient moult fort. En sorte que 
toutes les femmes de la autour avoient beaucoup — ceste dame 
là est en grant peine de ces villains chiens qui la tourmen- 
toient en ceste maniere. Et quant il veit que trestous les chiens 
— il font autour d’ung loup Pantagruel (sic) et par toutes les 
rues où — et yrez vous point à voz compaignons.. — de par 
le diable devant manque — fut à la procession. Car il se y 
trouva plus — mille et quatorze manque — ses beaux acous- 
tremens qu’elle ne sceut y trouver remede sinon s’en aller à 
l'ostel. Et chiens — et elle de se cacher et chamberieres de rire 
manque — Et quant elle fut — où les cannes eussent bien 
noué — et c’est celluy .… Thoulouse manque. 


CHAPITRE XXIII. 


En France. Et l’exposition d’ung mot escript en ung anneau 
— xv— Enochet Helye [au lieu de Ogier et Artus] — tenoient 
de present la grant ville — Marotes du Jac — stades manque 
— ilz en chevauchoient à chasque bout de champ. 


CHAPITRE XXIV. 


Lettres que … chapitre xxx manque — Laquelle inscrip- 
tion leue, il fut — c’estoit ung nom hebraïcque — Camp 
Blanco, qui Senege (sic) — Sperantza Piedsmont scalle au. 
(sic) — Uben — port de Achorie (sic) — Nestes vous pas — 
et vous tenez asseuré — que ung poinct qui me tienne suspens 
et doubteux — Moy, dist Panurge, j’entreprens — et bragma- 
der manque — Moy, dit Eustenes, je entreray — Moi, dist Car- 
palim, je y entreray. 


CHariTRE XXV. 


Comme — Eustenes et Epistemon — six cens Lx — subtil- 
lement — xvi — ilz vont adviser — bien legiers — car voicy 
de noz ennemis — car moy tout seul les desconfiray, mais il 
ne fault pas tarder — sus le tillac manque — ne entendez point 
au cerne de ces cordes — À quoy Epistemon commencea de 
tirer — cordes se vont empestrer. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 241 


CHAPITRE XXVI. 


Comment … chapitre xxvi mangue — Et incontinent se 
mist après à courir de telle roydeur... — l’atrapa en moins 
d’ung riens — et en courant tua des piedz dix ou douze que 
levraulx que lapins … {print de ses mains … pigeons ramies 
et manque] — Dix huyt … grands renards manque — Donc il 
frapa le... — rasles et sanglerons manque — Incontinent Epis- 
temon fist deux belles broches — et firent leur rost de leur 
prisonnier (sic) — grant chere et vinaigre — Pleut ores à mon 
Dieu que chascun d’entre vous... — en l’armée y a — de tous 
pays et toutes contrées y en a — y est il present. Seigneur, 
dist le prisonnier, il y est — n’estes vous point deliberez de 
venir avec moy? — que je ne passage en forme commune — 
Non, non … le monde manque — Non, non, dist Epistemon 
— ne sont pas si grant nombre. 


CHAPITRE XXVII. 


Comme, erigea ung — ung autre — petis — ung — xvij — 
qui non d’harnoys maïs de bon sens vestus — les aesles de … 
quatre ramiers manque — Ce fut icy que a l’honneur de 
Bachus, fut bancqueté par quatre bons pions qui gayement 
tous mirent à bas culz soupples de reins comme beaulx car- 
pions — Il n’est fumée que de tetins et n’est cliquetis que de 
couillons. Puis se levant fit ung pet, ung sault et ung sublet 
la terre trembla .… air corrompu manque — il engendra — et 
troys manque — qu'il fist manque. 


CHAPITRE XX VIII. 


Comme — xviij — comme après — qu’il eust son armée sur 
mer — confictz … composiste manque — après que tu auras 
anoncé à ton roy je ne te dis pas comme les caphars : Aide toy 
Dieu te aidera, car c’est au rebours : Ayde toy le dyable te 
rompra le col, mais je te dis metz tout ton espoir — Ce fait le 
prisonnier s’en alla et Pantagruel dist à ses gens : Enfans, j’ay 
donné à entendre à ce (1. 27) prisonner que nous avons — fait 
rostir tous les six cens cinquante et neuf — Et pour le remede 
ne trouva allegement — vin avecques ung embut — ilz beurent 
si bien qu’ilz — beuvons icy à la Tudesque — composées de 


242 ÉTUDE CRITIQUE 


trochistz d’alkekangi et de cantharides et autres espèces diu- 
reticques — voix qui est plus espoventable que n’estoit celle de 
Stentar que fut ouy par sur tout le bruit de la bataille des 
Troyens et vous en partez dudit camp — comme un cochon 
manque — Mais il s'en partit si roydement que ung carreau 
— qu’il fist paouer à tout le monde et sembloit que tous les 
diables d’enfer feussent — sçavez vous bien comment, estour- 
dis comme le premier coup de matines — la riviere de Rhosne 
[et le Danouble manque] — Protheus Tritons manque — voicy 
pareillement le tresbuchet — la merveilleuse et horrible 
bataille qui. 


CHAPITRE XXIX. 


Les CCC: — pierre — cappitaine — xx — voyla les geans 
— de vostre mast à la vieille escrime [gualantement manque] 
— Goliath facillement. Moy doncques qui en batray douze telz 
que estoit David — car en ce temps là ce n’estoit que ung 
petit chiart — n’en defferay je pas bien une douzaine. Et puis 
ce gros... — bren chien chié en mon nez — par Dieu manque 
— Et ainsi qu'ilz disoient ces parolles — le povre Pantagruel 
dont dist à ses compagnons geans — Mahon, si nul de vous 
— comptoit des fables et les exemples — et le conte de la 
Ciguoingne manque — Alors Loupgarou s’adressa — deux 
quarterons manque — d'acier de Callibbes — comme tu as 
octroyé — et ministre de ta parolle — comme bien apparut en 
l’armée de Sennacherib — et un minot manque — Dont irrité 
fut Loupgarou et lui lancea ung — Quoy voyant Pantagruel 
desploye ses bras — jusques à la ratelle — soixante et dix 
piedz — Ce que voyant Pantagruel qui se amusoit — tout net 
manque — chiquenaude sus ung mail de forgeron — pour en 
ferir Pantagruel, mais Pantagruel qui estoyt soubdain — povres 

_gens. Luy frappa du peid ung si grant — Et comme ilz appro- 

" choient, Pantagruel print — et du corps de Loupgarou armé 
d’enclumes frapoit — Et Panurge, Carpalim et Eustenes cepen- 
dant esgorgettoient — Pantagruel en abbatit ung qui avoit nom 
Moricault. 


CHAPITRE XXX. 


Espistemon — teste tranchée — fut — dyables — dampnez 
— xx — desconfiture gygantalle — Dont Eusthenes s’escria — 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 243 


et dist à … trop fallace manque — chauldement, qu’elle ne 
print vent — Et Eustenes et Carpalim — sinapiza de pouldre 
de aloes qu’il — Et ce fait luy fist deux ou troys pointz de — 
ung voirre d’ung grant vin blanc à tout une rotie — et ainsi 
gaignoit sa vie — Romule … Nestor harpailleur manque — 
Darius estoit cureur le retraitz — Ancus Martius .… trinqua- 
molle manque — Pharamond estoit lanternier — estoit coque- 
tier — estoient povres gaigne deniers a tirer à la rame et passer 
les rivieres de Coccitus — gondoliers manque — pain chau- 
meny. Plusieurs autres hommes sont là et ne font riens que 
j'aye veu, mais ilz gaignent leur vie à endurer force plasmeuses, 
ciquenaudes, alouettes et grans coups de poing sur les dentz. 
Neron estoit vielleux et Fierabras estoit son varlet — Jason et 
Pompée — Dolin de Magence estoit dominotier — Jason estoit 
manillier manque — Dom Pierre — Julles Cesar souillart de 
cuysine — Anthiochus — Romulus — Octaviez estoit ratisseur 


de papier — Roboastre estoit houssepaillier — Ganimedes 
cryeur de petitz patez [mais il … barbe manque] — Jehan de 
Paris gresseur.. — et Artus de Bretaigne.. — Perceforest 


portoit une hoîte : je ne sçay pas s’il estoit porteur de costretz 
— Le roy Gadiffere estoit papetier — Le bossu de Suave estoit 
preneur de ratz. Le lors de Pedrac grant rotisseur de saul- 
cisses. Darnant l’enchanteur se congnoissoit bien à acoustrer 
des merlus et Pacollet estoit degresseur de verolle. Comment, 
dist Pantagruel, veis oncques tant : il y a plus — Jubathar — 
et remply .… Heracles manque — Dannois — Le roy Oberon 
estoit recouvreur — estoit preneur — Hemon estoyent... — Le 
pape Calixte … crocquelardos manque — Mathabrune — Cleo- 
potra estoit — Heleine estoit couratiere... — Lucresse … de 
verdet manque — et paillarde manque — en sa.dextre manque 
— Je veiz Epictete … desroberent la nuyct manque — thesau- 
rier de Radamanthe manque — patez que crioit gentil Gani- 
medes et luy... — dist le pape manque — Et le povre Gani- 
medes s’en alloit plorant. Et quant il fut — Le Maire qui 
contrefaisoit du grobis [du pape … en faisant manque] — dist 
Villon [le dict de manque] — Je veiz de … muys de biere 
manque — Adonc dist Epistemon : Je les veiz tous... — mau- 
vaise despeche. Par ainsi — tout ce moys manque — des muni- 
tions du camp manque — Et de quelque mestier sera Monsieur 
du sot — icy — de par delà manque — le present n’est deref- 
fus et manque. 


244 ÉTUDE CRITIQUE 


CHAPITRE XXXI. 


Fist crieur de saulce verte — chapitre xx1 — en pompe 
triumphale avec une liesse divine le conduirent — xvure mil 
sans les — C’est Monsieur du sot de troys civites — ce diable 
de sot icy n’est que ung veau et ne vault rien — pour son ini- 
quité — je ause bien dire que manque — petit bon manque — 
Ainsi ceste mariée. 


CHAPITRE XXXII. 


L 


L’aucteur — xx — tout le monde se rendoït à luy et de 
franc vouloir — contre et lui firent — ce ne seroit que une 
petite venue, mais à toutes fins — comme l’on dit : au bout de 
l'arme — de fortes villes — [Ha manque] Monsieur, dist il, 
nous ne pouvons pas estre tous riches : je gagne ainsi... — 
laquelle je trouvay belle et en bel air — deux cens mille per- 
sonnes — les gens de delà les dentz — à quoy je … delà les 
dentz manque — Et de quoy vivoys tu? Que mangeoys tu? 
Que beuvoys tu? — Vous me faictes … envers vous manque. 


CHariTRE XXXIII. 


_ xxiij — medecins le secoururent très bien et avec — lenitives 
et manque — il guerist de son mal, je laisse comme pour une 
minorative 1] print — à l’estomac. Et de fait l’on feit xvrr grosses 
pommes — En cinq autres entrerent d’autres varletz chascun 
portant ung pic à son col. En trois autres entrerent trois paï- 
sans chascum ayant une pelle à son col. Et sept autres 
entrerent — chercherent plus de demye lieue où estoient les 
humeurs corrompues. Finablement trouverent une montjoye 
d’ordure. Alors les — facillement manque — joyeusement 
manque — Et par ce fut guery et de ces pillules d’arain en 
avez une à Orleans, sur le clochier Saincte Croix. 


CHAPITRE XXXIV. 


La conclusion …. xxxr11 manque — horrifique de Panta- 
gruel mon maistre. Icy — car la teste — Panurge fut marié … 
Et comment Pantagruel manque —+ Inde dit prestre Jehan — 
et mist à sac … Proserpine au feu manque — veritables. Ce 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 245 


sont beaulx textes d’evangilles en françoys — pardonnate — 
Si vous me dictes : Maistre … jusqu’à la fin mangue. 


ENSUYT LA TABLE. 
Chapitres 
De l’origine et antiquité du grant Pantagruel. . . . I 
De la nativité du très redouté Pantagruel . . . . . 1 
Du dueil que mena Gargantua de la mort de sa femme 


Badebec . . . . | D HS RS RU 
De l'enfance de Pantagruel . ER. : à 6e “MN 
Des faictz du noble Pantagruel en son jeune aage. . v 
Comment Pantagruel encontra ung lymousin qui con- 

trefaisoit le françois . . . . .  . . . . . . . . VI 
Comme Pantagruel vint à Paris . . . . . . . . vu 
Comme Pantagruel estant à Paris receut let (sic) lettres 

- de son pere Gargantua . . . . . . . . . . . .  Vll 
Comme Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma 

toute SA VIG: à: m8 à 6 dt à Où ee à D 4 ne 4 
Comme Pantagruel jugea d’une controverse merveil- 

leusement obscure . . . . . . . . . . . . . . x 
Comme Panurge racompte la maniere qu’il eschappa 

de la main des Turcz. . . . . . . . . . . . . x 
Comme Panurge enseigne une maniere bien nouvelle 

de bastir les murailles de Paris . . . . . . . . xl 
Des meurs et conditions de Panurge. . . . . xuI 
Comme ung grant clerc d'Angleterre vouloit srpuer 

contre Pantagruel et fut vaincu par Panurge . . .: XIII 
Comme Panurge fut amoureux d’une dame de Paris 

et du tour qu’il Iuy fist . . . . . . . . . . . xIIN 
Comme Pantagruel partit de Paris et la cause pour- 

quoy les lieues sont tant petites en France . . . . .  xv 


Comme Panurge, Carpalin, Eustenes et Epistemon, 

compaignons de Pantagruel, desconfirent vi zx cheva- 

liers bien subtilement. . . . . . . . . . . . . xvi 
Comment Pantagruel erigea ung trophée en memoire 

de leur prouesse et Panurge ung autre en memoire des 

levraulx et comment Pantagruel de ses petz engendroit 

les petis hommes et de ses vesnes les petites femmes .  xvii 
Comment Pantagruel eut victoire bien estrangement 

des Dipsodes et des geans . . . . . . . . . . . xvin 


246 ÉTUDE CRITIQUE 


" Chapitres 
Comment Pantagruel deffit les ‘ccc’ geans armez de 
pierre de taille et Loupgarou, leur cappitaine . . . xIX 


Comment Epistemon, qui avoit la teste trenchée, fut 
guery par Panurge et des nouvelles des dyables et des 
dampnez . . . XX 
Comment Pantagruel entre en le ville de Amaurotes 
et comment Panurge maria le roy Anarche et le fist crieur 
de saulce verte . . . XXI 
Comment Pantagruel de sa langue couvrit t toute une 
armée et de ce que l’aucteur veit dedans sa bouche . . xx 
Comment Pantagruel fut malade et la façon comment 
1lguerits.s ns 4 nu ci à où fe a à ee I 


FIN DE LA TABLE. 


F. — L'édition de Paris « portant pour adresse : On les 
vend à Paris au bout du Pont aux Meusniers, a lenseigne 
sainct Loys », c’est-à-dire notre édition F, « se conserve 
à la Bibliothèque impériale de Vienne, mais n’a jamais 
passé sous nos yeux », déclarait Jacques-Charles Brunett, 
et il renvoyait en note aux Essais d’études bibliographiques 
sur Rabelais de Gustave Brunet. Celui-ci dit en effet 
(p. 1) qu'il tient de M. Kopitar que la Bibliothèque impé- 
riale de Vienne conserve un exemplaire de cette édition, 
comprenant 104 feuillets. Or, M. P.-P. Plan a « fait 
écrire, à ce sujet, au directeur de cette Bibliothèque qui, 
en date du 29 août 1903, a répondu que la plus ancienne 
édition de Rabelais que possède la Bibliothèque impé- 
riale de Vienne est celle des Œuvres de 15533 ». Conciu- 
sion : l'édition F est perdue. Tout porte à croire que 
c'était une contrefaçon parisienne analogue à celles que 
nous venons d'étudier. 


G. — L'édition G est la seconde édition donnée par 
François Juste. Elle n’est plus représentée que par un seul 
exemplaire conservé à la Bibliothèque royale de Dresde. 
Ce précieux volume a été réimprimé par P. Babeau, 
J. Boulenger et H. Patry; je renvoie à la description 


1. Op. cit., p. 53. 
2. Bibliographie rabelaisienne, p. 47. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 247 


bibliographique détaillée qui accompagne cette édition. 
Le Pantagruel de Dresde a également été reproduit en 
fac-similés par MM. Léon Dorez et P.-P. Plan?; malheu- 
reusement, cette publication est déparée par un grand 
nombre de fautes : le photographe a en effet fort retouché 
ses clichés, il a refait toutes les lettres qui étaient mal 
venues et par conjectures, sans se reporter au modèle; 
d’où, naturellement, une quantité d’erreurs?. Rien n’est 
plus trompeur que de pareils « fac-similés », dont on 
serait porté à se servir avec la confiance qu’on accorderaïit 
à l'original. 

Que G représente la seconde rédaction de Pantagruel, 
cela ne fait point de doute. Le volume publié chez Juste, 
qui allait devenir l’éditeur ordinaire de Rabelais, contient 
des additions fort intéressantes qui ont été conservées par 
l’auteur dans ses éditions postérieures, par exemple une 
importante série de livres de Saint-Victor ou le discours 
de Panurge en anglais. Certains passages de G, au con- 
traire, ont été modifiés par la suite. Au total, les variantes 
de G ne sont pas aussi intéressantes que celles qu’offriront 
les rédactions suivantes. D'ailleurs, l’incorrection de la 
typographie, le format portatif du volume, l’emploi de 
l'alphabet gothique, plus connu dans le peuple que les 
lettres romaines, la qualité du papier, tout indique que 
D était une édition populaire, probablement hâtivement 
imprimée par Juste, sous la surveillance de Rabelais, 
pour répondre au succès de l’ouvrage et arrêter les con- 
trefaçons. 


H. — C’est dans cette troisième édition donnée par 
Juste (1534) que paraît pour la première fois le Dixain de 
M. Hugues Salel à l'auteur de cestui livre, et il est suivi 
de la phrase : « Vivent tous les bons Pantagruélistes. » 


1. Publication de la Société des Études rabelaisiennes (Paris, 1904, 
in-8°). 

2, Pantagruel. Fac-similé de l'édition de Lyon, François Juste, 
1533... (Paris, 1903, in-16). 

3. Cf. Revue critique d'histoire et de littérature, 14 mars 1904, 
p. 202-206; Rev. Ét. Rab., 1904, p. 55-58. 


248 ÉTUDE CRITIQUE 


L’amusant paragraphe du chapitre 1 : « Es aultres tant 
croissoit le nez... Ne reminiscaris », s’y lit également pour 
la première fois. La bibliothèque de Saint-Victor conti- 
nue de s’y compléter, ainsi que le chapitre de la descente 
aux enfers d’Épistemon. Enfin, les dernières pages de la 
conclusion, qui manquaient aux éditions précédentes, s’y 
trouvent. H est la troisième rédaction de Rabelais. 


I. — L'édition I, dont on n’a jamais étudié les variantes, 
— non plus, du reste, que l’on n'a étudié celles de la plu- 
part des autres textes de Pantagruel, — mérite un examen 
attentif. Pierre de Sainte-Lucie, qui l’a publiée, était le 
successeur de Claude Nourry, lui-même premier éditeur 
connu de Pantagruel. D'autre part, on observe que cer- 
taines leçons particulières à I reparaissent dans les éditions 
postérieures, approuvées par Rabelais. Ainsi, au cha- 
pitre ur, on lit dans I : 


Cela me fasche; je ne suis plus jeure, je deviens vieulx; le 
temps est dangereux. 


Les mots soulignés manquent aux éditions antérieures; 
ils sont une interpolation de I. Or, ils reparaissent dans 
l'édition définitive M; Rabelais les a donc adoptés. 

De même, au chapitre 1v : 


A, G, H. I, M. 
Que fist il? Il essaya. Que fist il? Qu'il fist, mes 
bonnes gens? Escoutez. Il es- 
saya. 


La liste des livres de Saint-Victor est dans I augmen- 
tée de quelques unités que l’on retrouvera dans M. Ce 
sont : 


La Gualimafrée des bigotz. 
L'Histoire des farfadetz. 
La Belistrandie des millesouldiers. 


puis : 


Campi clysteriorum, per C. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 249 


A la fin du chapitre 1x, A, G, H donnent cette leçon : 
Dentz aguës, ventre vuyde, gorge seiche, tout y est deliberé. 


Après les mots : « gorge seiche », I interpole : « appe- 
tit canin ». 
Et la leçon définitive de M est : 


Dentz aguës, ventre vuyde, gorge seiche, appetit strident, 
tout y est deliberé. 


Au chapitre xxvint, A, G, H donnent : 

.… les dieux marins, Neptune et aultres, les persecutoient. 
I complète l’énumération des dieux marins : 

…… Neptune, Thetis, les Tritons et aultres… 

Et M la fixe ainsi : 

… Neptune, Protheus, Tritons, aultres… 


Mais à côté de ces quelques leçons de I qui ont été 
adoptées par Rabelais en tout ou en partie, il en est une 
quantité d’autres qui ne reparaissent pas dans les éditions 
postérieurement revues par l’auteur. Certaines de ces der- 
nières étaient pourtant intéressantes : 


CHAPITRE I. 


H. I. 

.… desquelz est escript : Ven- .. desquelz est escript : Ven- 
trem omnipotentem, lesquelz trem omnipotentem, ventre à 
furent. poulaines, lesquelz furent. 

Avez vous bien le tout en- [Cette phrase qui termine le 


tendu? Beuvez donc un beau chapitre : manque.] 
coup sans eaue, car, si ne le 
croiez, non foys je, fist elle. 


CHAPITRE Il. 


.. voyant, en esperit de pro- . qu’il seroit manque. 
phetie, qu'il seroit quelque 
jour dominat{ejur… 


250 


ETUDE CRITIQUE 


CuarrrTre III. 


H. 


feist l’epitaphe pour estre 
engravé en la maniere que 
s'ensuyt. 


I. 


fl feist et composa l'epitaphe 
pour estre engravé sur son 
vastz en la maniere que s’en- 


suyt. 


CHAPITRE V. 


.… Fontenay le Comte, sa- 
luant le docte Tiraqueau.… 


… Saluant le docte Tira- 
queau manque. 


CaartTRre XII. 


beau jeu, bel argent. 
Tunc, Messieurs, quid juris 
pro minoribus? 


.… Collet à collet, à la mode 
de Bretaigne. 


.… beau jeu, bel argent. Maïs 
si la quantité en funebre pre- 
dicament oultrepassee la qua- 
lité de l’almagesté, tunc, Mes- 
sieurs, quid juris pro minori- 
bus ? 

.…. Collet à collet, ortail sus 
urtail, à la mode de Bretaigne. 


CHaPiTRE XIII. 


.… les males vexactions des 
lucifuges nycticoraces qui sont 
inquilinés au climat dia Rho- 
mes d’un crucifix à cheval ben- 
dant une arbeleste au reins. 

on apporta force vinaigre et 
eaue rose pour leur faire reve- 
nir le sens. 


… les males vexactions des 
lucifuges nycticoraces qui font 
verité figure ou climat dia- 
rhomes d’un crucifix à cheval 
bendant une arbalesteaureins. 

on apporta force vinaigre et 
eaue rose renforcé de grands 
coups de poing sus les dents pour 
leur faire revenir le sens. 


CHAPITRE XIV. 


Le routisseur s’endormyt 
par le vouloir divin, ou bien 


Le rostisseur s’endormyt, 
vouloir de quelque bon Mer- 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


251 


H. 


de quelque bon Mercure qui 
endormyt cautement Argus 
qui avoit cent yeulx. 


Foy d'homme de bien, dist 
Panurge, je n’en mentz d’un 
mot. 


toute la ville bruslant. 


I. 


cure qui endormyt cautement 
Argus qui avoit cent yeulx ou 
pour mieulx dire du dieu sou- 
verain. 

Foy d'homme de bien, dist 
Panurge, dont je ne tiens que 
en frische, je n’en mentz d’un 
mot. 

toute la ville bruslant com- 
me Sodome et Gomorre. 


CHAPITRE XVII. 


Elle me valut plus de six 
mille fleurins. 


Je puis bien dire pour vray 
qu’elle me valut plus de six 
mille fleurins. 


CHAPITRE XX. 


d’abundant m’a ouvert et 
ensemble voulu d’autres doub- 
tes inestimables. 


d’abundant m’a ouvert et 
ensemble voulu plusieurs aul- 
tres merveilleux et inestima- 
bles doubtes. 


CHAPITRE XXI. 


ny à Minerve … tant de pru- 
dence en Minerve... 


ny à Palas … tant de pru- 
dence en Palas… 


CHAPITRE XXV. 


met le feu en la trainée et 
les fist tous là brusler comme 
ames dannées. 


met le feu en la trainnée où 


estoit semée la pouldre, alors 


les eussiez veu brusler comme 


ames damnées. 


CHAPITRE XXVI. 


… et chevauche comme le 


… et chevauche comme le 


252 


H. 
monde. Et le bon Pantagruel. 


ÉTUDE CRITIQUE 


I. 


monde. Omnis mundus aut fu- 
tit aut futitur disoit Buridan. 


Et le bon Pantagruel.. 


CuaritTre XX VII. 


Et comment Panurge rom- 
pit un gros baston sur deux 
verres. 


Il n’est umbre que d’estan- 
dartz, il n'est fumée que de 
chevaulx. 


.… et clicquetys que de tas- 
ses. À quoy respondit Pa- 
nurge. 


Et du faict de Panurge. 


Il n’est umbre que d’esten- 
dars ne fumée que de che- 
vaulx. 


… et clicquetys que de tas- 
ses. Parlez vous (dist Carpa- 
lim) du planchier des vacches ? 
Rien, rien (dist Eusthenes), il 
n'est umbre que de haches, fu- 
mée que de sang frays et clic- 
quetys que d'os brisez. À quoy 
respondit Panurge... 


CHAPITRE XXVIII. 


pleine de euphorbe et de 
grains de coccognide. 


il s’en partit si roiddement 


qu'un quarreau d’arbaleste ne 


va pas plus tost. 


pleine de euphorbe, racine 
de grenoillet et de grains de 
coccognide. 


il s’en partit si souefvement 
et si legierement qu'une fles- 
che d'arc ou d'arbaleste ne va 
pas plus tost. 


CHAPITRE XXX. 


des nouvelles des diables et 
des damnez. 


Lors Eusthenes s’escrya. 


des nouvelles des diables et 
aussi des damnez. 


Lors Eusthenes fist un gros 
souspir et s'escria à haulte 
voix. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 253 


H. I. 
… aussi sain qu'il feut ja- .… aussi sain qu'il fut jamais, 
mais. et aussi gaillard. 
Tarquin facquin. Tarquin coquin. 
… €t beuvoit du meilleur. … €t beuvoit du meilleur. 
Jason et Pompée estoyent Olivier et Roland jouoyent des 
guoildronneurs. gobeletz. Jason et Pompée es- 


toyent guoildronneurs. 


CuHariTre XXXI. 


en bon ordre et en grande en bon ordreetpompetrium- 
pompe triumphale. phale. 


CHariTRE XXXII. 


Et Pantagruel prenoîit à tout Et Pantagruel s’en ryoit et 
plaisir. ÿ Prenoit un gros plaisir. 


Dans I comme dans H, le texte prend fin au mot per- 
tuys; mais [ ajoute : TeLos. Enfin la table de I est la même 
que celle de H, sauf une erreur dans la numérotation des 
chapitres (dans I le n° 1x est répété deux fois, si bien que 
l’édition semble ne comprendre que vingt-huit chapitres 
au lieu de vingt-neuf qu’elle en a réellement) et ces deux 
variantes : 


H. I. 
Des meurs et conditions de Des meurs et conditions du 
Panurge. caulteleux Panurge. 
Comment Pantagruel drois- Comment Pantagruel drois- 


sa un trophée en memoire de sa un trophée en memoire de 
leur prouesse et Panurge un leur prouesse et Panurge un 
aultre en memoire des le- aultre en memoire des le- 
vraulx. Et comment Panta- vraulx et plusieurs aultres 
gruel de ses pet; engendroit choses dignes de memoire. 

les petitz hommes et de ses ves- 

nes les petites femmes. Et com- 

ment Panurge rompit un gros 

bastion sur deux verres. 


REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 17 
e 


254 ÉTUDE CRITIQUE 


Ces deux leçons de I ne reparaïissent pas dans les édi- 
tions suivantes, et la première, qui qualifie Panurge d’une 
épithète que Maître François ne lui donne jamais, est 
aussi peu « rabelaisienne » que possible. 

En somme, que faut-il conclure de cet examen? 

Ï est une réimpression de H dont elle reproduit cer- 
taines coquilles ou graphies caractéristiques (bermol pour 
bémol, sasche pour sache, etc.; voir l'orthographe des 
noms propres, le latin-français de l’écolier limousin, les 
langues étrangères de Panurge, etc.); mais c’est une réim- 
pression revue soigneusement et comprenant quelques 
interpolations ou corrections de style. Ces variantes 
ont-elles pour auteur Rabelais lui-même? Cinq ou six 
d'entre elles, tout au plus, se retrouvent dans les édi- 
tions postérieurement données par lui (J, M); dans les 
autres, on ne sent guère sa manière; d’ailleurs elles ne 
reparaissent point dans les éditions suivantes et par con- 
séquent il ne les a pas adoptées. Nous ne considérons 
donc pas Ï comme une édition revue et corrigée par 
Maître François; nous nous contenterons d’en signaler 
les variantes curieuses au cours du commentaire de Pan- 
tagruel. 


J. — En étudiant, dans l’Introduction du tome I de 
notre édition {p. cx-cxu1), les éditions de Gargantua don- 
nées l’une par Juste en 1537, l’autre s. 1. [à Paris?], la 
même année, nous avions remarqué : 

0 Que le texte du Gargantua, s. |. (que nous appe- 
lions D), avait certainement servi à établir la rédaction 
définitive de Rabelais (Juste, 1542); 

20 Que le Gargantua de Juste, 1537 (que nous appe- 
lions C), était fort incorrect et n’offrait pas de variantes 
intéressantes. 

Et nous avions fait une hypothèse : c'est que l’impri- 
meur ordinaire de Rabelais, Juste, avait composé à Ja hâte 
son volume pour faire concurrence à la jolie édition don- 
née la même année, sans doute à Paris. 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 255 


L'examen des deux textes de Pantagruel, publiés l’un 
à Lyon, par Juste, en 1537 (J), l’autre s. 1. [à Paris?], 
la même année (K), nous amène aux mêmes conclu- 
sions. | 

J, en effet, n’apporte au texte de M que quelques cor- 
rections de style et interpolations qui ne sont pas toujours 
heureuses. Il est à remarquer que plusieurs des variantes 
de J lui sont absolument propres : Rabelais ne les a pas 
adoptées dans sa rédaction définitive (M). Il est donc dou- 
teux qu'elles soient de lui. Au chapitre xvir, par exemple, 
A, G, H donnent : 


Les pauvrez hayres arressoient comme vieulx mulletz, 


texte qui sera repris par l’édition M. J est seule à nous 
offrir la leçon : mantulerigeoient pour arressoient; et c'est 
la seule fois qu’on trouve dans une édition de Pantagruel 
ce mot amusant. Voici, au chapitre xxx, une correction 
malheureuse. Rabelais conte que Pantagruel, prenant 
Loupgarou par les pieds, s'en sert pour abattre, comme 
avec une massue, les autres géants; à ceste escrime Loup- 
garou perdit la teste, nous disent A, G, H, M; J, au con- 
traire, dit : à ceste escrime Epistemon perdit la teste, ce 
qui rend peu concevable qu’un éclat de pierre vienne 
encore, trois lignes plus bas, couper la gorge à Épiste- 
mon. 

Voici, au reste, le relevé d’un certain nombre de variantes 
que nous offrent les premières éditions lyonnaises À, G, 
H, J, M (sauf l’édition de Pierre de Sainte-Lucie, Ï, que 
nous avons négligée, on a vu pourquoi). On verra que les 
leçons propres à J n’ont généralement pas été admises par 
Rabelais dans M, son édition définitive. Si, toutefois, je 
n'ai pas jugé à propos d’écarter de notre texte critique les 
variantes de J, c'est que cette édition a été donnée par 
Juste, l'éditeur ordinaire de Maître François : 


ÉTUDE CRITIQUE 


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SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


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SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 261 


K, L. — L'édition L, représentée par un exemplaire 
actuellement conservé à la bibliothèque des Beaux-Arts, 
n’est qu'une réimpression de K sans valeur critique, que 
nous écartons par conséquent. 

K suit ordinairement le texte de H. Mais on y voit appa- 
raître diverses variantes et interpolations qui seront adop- 
tées par l'édition définitive M. Je n’en cite que quelques 
exemples. Au chapitre vi, par exemple, certains livres de 
Saint-Victor y sont cités pour la première fois : 


La Croquignolle des Curez. 

Reverendi Patris Fratris Lubini, Provincialis Bavardie, De 
croquendis lardonibus libri tres. 

Pasquili, Doctoris marmorei, De capreolis cum chardoneta 
comede, dis tempore Papali ab Ecclesia interdicto. 

L’Invention Saincte Croix, à six personnaiges, jouée par les 
Clercs de Finesse. 


Puis : 


L’Entrée de Anthoine de Leive es terre de Greczn!. 

I [sic] Marforii, Baccalarii cubentis Rome, de pelendis mas- 
carendisque Cardinalium mulis. 

Apologie d’icelluy contre ceulx qui disent que la mule du 
Pape ne mange qu'à ses heures. 

Pronostication, quϾ incipit : Silvii Triquebille balata per 
M. N. Songe Crusyon. 


D'autre part, plusieurs titres de chapitres se trouvent 
également cités pour la première fois dans K, comme le 
fera voir la table de concordance des chapitres qu’on trou- 
vera ci-dessous. 

Il paraît donc certain que le texte de l’édition K a été 
revu et corrigé par Rabelais lui-même, et nous en avons 
relevé les variantes dans notre édition critique. 


1. M donnera : es terres du Bresil. 


ÉTUDE CRITIQUE 


262 


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SUR LES RÉDACTIONS DE € PANTAGRUEL ». 


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SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


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267 


SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


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REV. DU SBIZIÈME SIÈCLE. VI. 


ÉTUDE CRITIQUE 


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SUR LES RÉDACTIONS DE & PANTAGRUEL ». 


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ÉTUDE CRITIQUE 


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SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 


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ÉTUDE CRITIQUE 


274 


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SUR LES RÉDACTIONS DE « PANTAGRUEL ». 275 


ConNCLUSION. 


On peut compter six rédactions de Pantagruel : 

1° L'édition de Claude Nourry, s. d. (A). 

20 L'édition de Juste, 1533 (G). 

3° L'édition de Juste, 1534 (H). 

4° L'édition de Juste, 1537 (J). 

5° L'édition s. I. [Paris?], 1537 (K). 

6° L'édition de Juste, 1542 (M). 

La première rédaction (A) a été contrefaite s. d. par 
Jean Longis (B) et cette contrefaçon (B) a elle-même été 
réimprimée à Poitiers (C), s. 1. (D), s. L. encore (E), et 
peut-être une fois de plus (F), si l’on en croit Brunet qui 
signale un exemplaire aujourd’hui disparu. 

La troisième rédaction (H) a été contrefaite en 1535 par 
Pierre de Sainte-Lucie (I). 

La cinquième rédaction (K) a été contrefaite en 1542 par 
Étienne Dolet { (N), dont l'édition a été réimprimée à 
Valence par Claude La Ville en 1547 (P), édition contre- 
faite elle-même beaucoup plus tard (P bis). 

La sixjème rédaction (M) a été réimprimée par Juste en 
1542 (O) et avec soin par Pierre de Tours plus tard (Q); 
il y a enfin une réimpression de Q : c'est l’édition KR. 

Nous reproduirons le texte de M en indiquant les 
variantes de À, G, H, J, K. 

Pour la transcription du texte, nous suivrons les mêmes 
règles que nous nous étions fixées pour Gargantua, 


Jacques BouLENGER. 


r. Voir au t. I, p. cxxti-cxxin. — M. Léon Gauthier, archiviste aux 
Archives nationales, a bien voulu nous continuer son précieux con- 
cours pour l'établissement de ce texte. Nous l’en remercions vive- 
ment. 


REMARQUES ET OBJECTIONS 


SUR 


QUELQUES POINTS DE LA VIE DE RABELAIS. 


En revoyant, pour écrire une Vie de Rabelais, la suite 
chronologique des données acquises depuis la fondation 
de la Société des Études rabelaisiennes sur la biographie 
du grand écrivain, j'ai dû envisager quelques‘conjectures 
nouvelles qui se sont présentées à mon examen et peser 
de plus près quelques conclusions qu’on s’est peut-être 
trop pressé de considérer comme définitives. Je vais expo- 
ser ces corfsidérations dans l’ordre où elles se présentent 
pour la biographie, en leur laissant, bien entendu, leur 
caractère conjectural, mais en appelant la discussion sur 
ces points nouveaux. : 


L- 
RABELAIS À LYON EN 1525. 


Faut-il prendre à la lettre le passage de la Sciomachie : 
« Encores en vismes nous semblables à Lyon pour la 
journée de Pavie, etc., et recentement à Paris au jour que 
combattirent les seigneurs de Jarnac et Chastaigneraye... » ? 
Si l’on considère le sérieux avec lequel Rabelais traite les 
pressentiments, les apparitions, les prodiges, je crois que 
l’on peut reconnaitre des souvenirs personnels dans ces 
deux cas de transmissions extraordinaires de nouvelles : 
nous veut dire Rabelais. Ceci admis, non seulement la 
présence de l’auteur de Gargantua à Paris en juillet 1547 


REMARQUES ET OBJECTIONS SUR LA VIE DE RABELAIS. 277 


en découle, maïs aussi, comme le remarque M. Lucien 
Romier (R. E. R., t. X, p. 120, n. 2), son séjour à Lyon 
en 1525. 

C’est probablement la vérité. Nous savons par Rabelais 
lui-même (1. III, ch. x) qu'après l'affaire des livres grecs à 
Fontenay-le-Comte Pierre Amy prit la fuite et, par une 
lettre de Lefebvre d’Étaples à Farel du 6 juillet 1524, qu’il 
trouva asile au couvent des Bénédictins d'Orléans. Rabe- . 
Jais, moins compromis ou mieux protégé, resta sans doute 
en Poitou. Mais, si l’autorité épiscopale sut le mettre 
momentanément à l'abri de l’official, il sentit qu’il lui 
fallait l’absolution du Saint-Siège. 

Jusqu'à présent, on a supposé qu’il se contenta d’en- 
voyer un courrier de Maillezais ou de Ligugé. A la 
réflexion, cette manière de faire paraît bien aléatoire et 
sans grande chance de réussite. Nous voyons par les lettres 
d'Italie tout ce qu’il fallut de démarches et d’appuis pour 
obtenir le bref de 1536, alors que le suppliant faisait partie 
de la maison de l'ambassadeur de France. Comment, en 
1524 ou 1525, la supplique d’un moine inconnu, bien 
que chaudement recommandé par son évêque, avait-elle 
chance d’être exaucée? Il n’était même pas certain qu'elle 
arriverait à destination, ayant toute la France à traverser, 
sans parler des Alpes ni de l'Italie. 

Rabelais a une double raison de gagner Lyon. Il met 
d’abord un nombre raisonnable de lieues entre lui et 
l'in pace de Fontenay-le-Comte (c’est.la tactique de toute sa 
vie). Il gagne ensuite le meilleur point pour correspondre 
avec Rome, puisque Lyon reçoit tous les jours un véri- 
table afflux d’Italiens et qu’il en part tout autant de Fran- 
çais pour l'Italie. Je ne crois pas qu'il ait lui-même fran- 
chi les monts. Les impressions de la préface de Marliani 
sont celles d’un premier voyage. Mais il a certainement 
trouvé à Lyon en 1525 un ecclésiastique ou quelque autre 
intermédiaire bénévole pour emporter sa supplique à 
Rome et suivre son affaire. Le résultat en fut, comme 


278 REMARQUES ET OBJECTIONS 


on sait, positif, puisque Clément VII délivra l’indult rap- 
pelé dans le bref de Paul III. 

Ce séjour de 1525 à Lyon a en outre l'avantage d’expli- 
quer comment Rabelais, dès son arrivée dans la ville 
savante en 1532, entre si vite en relations avec les impri- 
meurs. Il n’a qu’à renouer d’anciennes relations. 

Louis Moland l'avait déjà soupçonné. 


IT. 
RABELAIS PRÉCEPTEUR DE Louis n’Esrissac. 


L’Epistre responsive de Jehan Bouchet nous apprend, 
— et c'est M. Abel Lefranc qui l’a fait ressortir (R. É.R., 
t. V,p. 52), — que Rabelais à un moment de sa vie fit par- 
tie de la maison de Geoffroy d’Estissac, en attendant le 
bénéfice ecclésiastique auquel il pouvait prétendre d’après 
lPindult de Clément VII : 


À ce moyen te print 
Pour le servir, dont tres grant heur te vint, 
Tu ne pouvois trouver meilleur service 
Pour te pourvoir bien tost de benefice. 


J'ai proposé de reculer ces vers avant 1527, en me basant 
sur ce qu'il n’y est question que de Louis d’Estissac et 
pas du tout de sa femme, que Bouchet, intarissable com- 
plimenteur, n’aurait pas oubliée si l’union eût été accom- 
plie (R. É.R.,t. V, p. 195). 

Aujourd’hui, je vais plus loin et je me demande si 
Geoffroy d’Estissac n’a pas pris Rabelais auprès de lui 
pour achever l’éducation de son neveu. À mon avis, l’au- 
teur de Gargantua et de Pantagruel développe un système 
d'éducation trop précis et trop pratique pour l'avoir uni- 
quement édifié sur des données théoriques et livresques. 
Il a fallu qu’il se livrât avant 1532 à la pédagogie appli- 
quée. Pourquoi n’aurait-il pas eu pour élève de 1523 ou 
1524, et peut-être avant, à 1527 le propre neveu de l’évêque? 
En 1523, Louis d’Estissac avait dix-sept ans. Sa première 


\ 


SUR QUELQUES POINTS DE LA VIE DE RABELAIS. 279 


éducation était faite. Mais Gargantua aussi avait été ins- 
titué en lettres latines quand il fut mis sous la direction 
de Ponocrates. 

Il est en tout cas curieux de voir comment Bouchet, 
tout en rappelant à Rabelais les qualités du révérend 
évêque de Maillezais, donne une place presque égale à 
l'éloge du neveu et combien le portrait qu'il en trace a de 
traits communs avec celui du jeune page Eudémon : 


Du sien nepveu les vertuz et les mœurs 
Augmenteront leurs immortelz honneurs, 
Car pour parler au vray de sa personne, 
Onc je n’en vy mieulx aux armes couronne, 
Parce qu’il est chevalier tres hardy, 

De corps, de bras et jambes bien ourdy, 
Moien de corps et de la droicte taille 
Que les vouloit Cesar en la bataille. 

En son aller il est tout temperé, 

En son parler et maintien, moderé, 

Tant bien orné d’eloquence vulgaire 
Qu'il est partout estimé debonnaïire. 


Habileté au maniement des armes, entraînement phy- 
sique développé, parfait maintien, parler modéré, facilité 
d’élocution, n'est-ce pas là tout un côté de l'éducation d’un 
Jeune chevalier, tel que Rabelais nous peint Gargantua et 
Pantagruel ? | 


III. 
LA MORT CIVILE DE RABELAIS EN 1535. 


Les premiers rabelaisants de 1889 sentirent la grave 
objection qui résulte de l’absence de François Rabelais 
au partage des biens d'Antoine Rabelais le 26 janvier 1535 
(R. E.R.,t. VI, p. 205). Ils s’en tirèrent en faisant remar- 
quer que le cordelier de Fontenay-le-Comte, mort civile- 
ment, ne pouvait faire acte d'héritier. L'explication a 
depuis lors été acceptée par tous les biographes. 


280 REMARQUES ET OBJECTIONS 


A mon avis, elle n’a qu’une valeur minime. On oublie 
que personne ne sait si Rabelais a jamais prononcé 
des vœux perpétuels et solennels. De plus, en 1536, il a 
quitté l’ordre de Saint-François depuis dix ans. Il est 
entré dans celui de Saint-Benoît avec l’autorisation papale. 
Il a revêtu la soutane de prêtre séculier et exercé la méde- 
cine. Il a touché des gages pendant deux ans à l’Hôtel- 
Dieu de Lyon. Le cardinal du Bellay l’a emmené en Italie 
comme médecin. Il est même venu, il y a deux ans à 
peine, renouer connaissance avec ses parents du Chino- 
nais (Prol. du I. II) et les a certainement mis au courant 
de ses affaires. 

Tout cela ne ressemble guère à la mort civile, et l’ab- 
sence du nom de Rabelais parmi les héritiers directs et 
indirects de l’avocat chinonais reste à expliquer. En atten- 
dant, il est prudent de ne le rattacher à Antoine Rabelais, 
sieur de la Devinière, qu’en ne précisant pas trop rigou- 
reusement par quels liens. 


IV. 
RABELAIS A-T-IL ÉTÉ CHANOINE DE SAINT=-MAUR ? 


J'ai toujours soupçonné maître François de n’avoir eu 
que le titre de chanoine de Saint-Maur et de n’avoir 
jamais joui de la prébende (R. É. R., t. VII, p. 260). Mal- 
heureusement, les registres capitulaires de la collégiale 
ne commencent qu’à 1577 et ne portent nulle mention de 
Rabelais, bien qu'ils fassent souvent allusion à des événe- 
ments antérieurs. Mais M. E. Galtier a appelé mon atten- 
tion (l’Union régionale de Nogent et Saint-Maur, 25 juil- 
let 1919) sur le livre de comptes de la collégiale commencé 
à Pâques 1537 et minutieusement tenu (Arch. nat., LL. 74). 
On y lit le compte suivant des émoluments de MM. les 
.Chanoïnes pour l’année 1537, compte qui est très proba- 
blement le premier après la sécularisation : 
« À Catherin Deniau, chantre, neuf vingt quatre livres, 
seize sols, 8 deniers et quarante livres tournois de gros. 


" SUR QUELQUES POINTS DE LA VIE DE RABELAIS. 281 


« À Jehan Galle, Jehan Chandelou, Denis Lecamus, 
Loys Mazalon, Jehan Lucas, Philibert Friant, Jacques 
du Fou, chanoiïnes, chacun quatre vingt dix sept livres 
huit sols, quatre deniers, plus vingt livres tournois pour 
le gros. » 

Le neuvième chanoine, Loys de Venoy, est porté pour 
une somme moindre, parce qu’il n’a fait que neuf mois de 
présence et qu’il est remplacé par Claude Brunault à qui 
il est payé trois mois. 

Tous ces noms, nous les connaissons. Ce sont ceux 
relevés par l’abbé Lebeuf sur le procès-verbal d’installa- 
tion du 17 août 1536. Il ne manque que celui de Rabelais 
remplacé par Jehan Galle. 

Comme son gueux de l’hostière, maître François n’aura 
eu que la fumée du rôt. 


V: 


LES STRATAGÈMES, C’EST-A-DIRE PROUESSES ET RUSES 
DE GUERRE. 


La citation de la Bibliothèque française est si précise 
que personne n’a jamais douté de l'existence des Strata- 
gèmes de Guillaume du Bellay composés en latin par 
Rabelais et traduits par Claude Massuau. Cependant, il 
me semble que du Verdier s’est au moins trompé sur la 
date. Les épithètes de « preux et tres celebre chevalier de 
Langey » ne me semblent pas convenir à un homme vivant. 
C'est du style d’épitaphe. Le livre, s’il a existé, doit être, 
à mon avis, daté de 1543 ou années suivantes. 


VI. 


La LETTRE DE METZ AU CARDINAL. 


J'ai relu cette fameuse lettre et j'en ai pesé tous les 
termes. Ïl me semble qu’on ne la voit pas généralement 
sous son vrai Jour. 


282 REMARQUES ET OBJECTIONS 


D'abord, l'exposé des faits. 

Il ressort de cette lettre que Rabelais, à son départ de 
France, fait encore partie de la maison des du Bellay. On 
ne s’est donc pas privé de ses services après la mort de 
Langey. Martin ou Jean du Bellay se sont chargés de 
l'entretien de l’ancien médecin de Langey, qui, d’ailleurs, 
a droit à une rente de 50 (ou plutôt de 150) livres sur la 
succession du défunt. Je veux bien que cette succession 
ait été plutôt négative, mais, comme « domestique » des 
du Bellay, Rabelais avait droit à des subsides : ce n’est 
donc pas une aumône qu’il réclame, mais un dû. 

Évidemment, il a gagné la frontière sans avertir per- 
sonne, galopant sans doute à la suite de Saint-Ay sur 
les routes d'Alsace au début de janvier 1546. De Metz, 
au lieu d'écrire directement au cardinal, il prévient 
Sturm, à Saverne, qu’il sait en correspondance régu- 
lière, par courriers diplomatiques, avec Jean du Bellay, 
et le charge de faire connaître à son patron le lieu de 
sa retraite. 

Plus tard, peut-être à l’automne 1546, Saint-Ay emporte 
une première demande de secours, à laquelle le cardinal 
ne se refuse pas de faire droit. Mais, comme le messager 
est obligé de repartir sans prendre congé de Jean du Bel- 
lay, il ne peut emporter le viatique promis. 

La nouvelle lettre du 6 février 1547, si l’on veut lire 
entre les lignes, est plus pressante. Sous les termes res- 
pectueux et les formules d’humilité qu'il sied d'employer 
en écrivant à un grand seigneur, prince de l'Église, se 
déguise une mise en demeure parfaitement nette. Si son 
patron ne distrait pas « de tant de bien que Dieu lui a mis 
en mains » quelque chose pour l'aider à vivoter et à s’en- 
tretenir honnêtement, il quittera son service et s'attachera 
à quelque prince étranger. 

On comprend que Saint-Ay, qui savait à quoi s’en tenir 
sur les sentiments de son ami, n'ait pas insisté sur sa 
détresse en transmettant la lettre au cardinal. Remarquons 


SUR QUELQUES POINTS DE LA VIE DE RABELAIS. 283 


d’ailleurs que les gages de la ville de Metz étaient trois 
fois plus élevés que ceux de l’Hôtel-Dieu de Lyon. 


VII. 


Pourquor RABELAIS N’A=T-IL PAS ASSISTÉ AU CONCLAVE 
DE 1550? 


M. Lucien Romier a solidement établi que lorsque le 
cardinal du Bellay rebrousse chemin à Lyon à la fin de 
novembre 1549, pour se rendre au conclave, il ne remmène 
pas avec lui son médecin (R. E. R.,t. X, p. 133}, mais il 
n'en cherche pas les raisons. . 

J'avoue que cette enquête est un peu oiseuse. Rabelais 
a bien le droit d’être malade, — il n’est plus tout jeune. 
— D'autre part, du Bellay, qui ne rentre à Rome que 
pour s’enfermer au conclave, peut à la rigueur se passer 
de médecin. Mais ne doit-on pas établir un rapproche- 
ment entre cette séparation et les dénonciations de Puy- 
Herbault? 

On n’a pas assez remarqué que dans cet atroce Theoti- 
mus de 1549, qui, comme le dittrès bien M. Abel Lefranc 
(R. ɰ R., t. IV, p. 339), semble avoir été uniquement 
écrit pour Rabelais, le cardinal est presque aussi violem- 
ment pris à partie. On le somme en quelque sorte d'avoir 
à congédier cet athée : « N'est-ce pas un phénomène inouï 
qu'un évêque de notre religion, le premier par le rang et 
par la science, protège, nourrisse, admette à la familiarité 
de sa table et de sa conversation une telle honte pour les 
bonnes mœurs et pour l'honnêteté publique? » 

Je n'irai pas jusqu’à admettre que Jean du Bellay ait 
sacrifié son vieux serviteur à l’enragé Putherbe, mais il 
est fort possible que Rabelais, très frappé, — nous le 
savons par son propre témoignage, — de l’atrocité de ces 
diatribes, se soit offert de lui-même à la séparation pour 
ne pas compromettre le cardinal dans la future élection 
du conclave. 


284 REMARQUES ET OBJECTIONS 


VIII. 
LA RÉSIGNATION DES CURES. 


Je demande à revenir sur la résignation des cures. Non 
pas pour la date qui semble définitivement fixée à 1553, 
mais pour les motifs inconnus qui poussèrent Rabelais à 
se démettre de ces deux modestes bénéfices, après lesquels 
il avait couru toute sa vie. 

La maladie est la première raison qui vienne à l'esprit, 
puisque le curé de Meudon mourra dans l’année même, le 
9 avril, si l’on s’en rapporte à Sainte-Marthe et à la note 
manuscrite de l'Épitaphier de saint Paul (R. É. R.,t.IX, 
p. 460). Mais il peut y en avoir une autre. Il ne faut pas 
perdre de vue la lettre de Denys Lambin du 2 novembre 
1552 (R. É. R.,t. I, p. 57), qui nous apprend que le bruit 
de son incarcération court à Lyon. Y a-t-il donc eu, à la 
fin de 1552, une affaire Rabelais? On n’en sait rien, mais. 
c’est possible. 

Or, quel aurait été son premier soin s’il eût été empri- 
sonné sous le coup d’une grave accusation? Nous pouvons 
le conjecturer d’après ce qui arriva, quelques années plus 
tard, à un de ses amis, Philibert de l’Orme, quand il se 
vit dans les prisons de l’offcialité sous une inculpation de 
meurtre (1559-1560). L'architecte d’Anet, l’abbé d’Ivry et 
de Saint-Serge, jeta du lest; il résigna ses bénéfices. 

La conduite de Rabelais peut avoir eu les mêmes motifs. 


IX. 
LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE RABELAIS. 


Je crois que l’on peut tirer quelques indications, — non 
des plus précises, — de la préface de Marliani et de celle 
d’'Hippocrate sur la méthode de travail de l’auteur de 
Gargantua. 

Rabelais prenait énormément de notes. Il les prenait 


EEE 


SUR QUELQUES POINTS DE LA VIE DE RABELAIS. 285 


sans plan déterminé, au hasard des lectures ou des con- 
versations. Avant de partir pour Rome, il avait fait un 
dépouillement consciencieux des auteurs de l'antiquité, 
« ferraginem annotationum et variis utriusque linguæ 
auctoribus collectam ». Mais le difficile pour lui était de 
tirer parti de ces matériaux et de les distribuer clairement 
et élégamment, « etsi enim argumentum ipsum excogita- 
tionem non habebat difficilem, non facile tamen videbatur 
rudem et congestitiam molem enucleate, apte et concinne 
digerere ». Même difficulté pour les annotations d'Hippo- 
crate : « Si demum laboriosum fuit, quod quæ privatim 
nullo unquam edendi consilio mihi excerpseram, ea sic 
describi flagitabat ut libro adscribi, eoque in enchiridii 
formam redacto possint. » Le labeur patient et régulier, 
comme le dit très bien M. J. Plattard, s’accordait mal 
avec son imagination vive et sa curiosité indisciplinée (R. 
É.R.,t. Il, p. 76). 

Cette méthode de travail, employée par le grand Tou- 
rangeau pour ses ouvrages savants, s’applique-t-elle aussi 
bien à ses œuvres d'imagination? Je le croirais volontiers. 
Rabelais devait prendre des notes non seulement sur tout 
ce qu'il lisait, — M. J. Plattard a fait le relevé de ses 
emprunts, — mais il devait jeter aussi sur le papier tout 
ce que sa fantaisie et son imagination lui dictaient, les 
bons contes qu’on faisait à la table de Geoffroy d’Estissac, 
du cardinal du Bellay, de Langey ou de Saint-Ay. C'est 
ce qu’il appelait composer ses livres dans le temps « esta- 
bly à prendre refection corporelle, sçavoir est beuvant et 
mangeant ». | 

Quand il se décidait, talonné par ses imprimeurs, à 
passer à la rédaction, il puisait dans son « fatras », sans 
s'occuper de la destination qu'il avait assignée au début à 
ses fragments, — peut-être même les avait-il pris sans but. 
— Ïl faisait entrer au Quart Livre des extraits qui dataient 
de la rédaction de Gargantua ou au Tiers Livre des rési- 
dus de Pantagruel. Souvent, il ne prenait même pas le soin 
de les remettre au point. 

REV. DU SBIZIÈME SIÈCLE. VI. 19 


286 REMARQUES ET OBJECTIONS SUR LA VIE DE RABELAIS. 


C'est ce fond de cartons que le rédacteur du Ve livre a 
vidé pour publier son édition. Il y a trouvé sans doute 
des notes échelonnées sur un espace de plus de vingt ans, 
notamment des épisodes préparés pour le Quart Livre et 
remplacés au moment de la rédaction par d’autres imagi- 
nations. Ïl en a fait tant bien que mal, — et plutôt mal que 
bien, — une entreprise de librairie. On comprend que ce 
qui était déjà difficile pour Rabelais ait été impossible 
pour son continuateur anonyme. 

« L'écolier de Valence » nous a donné la première 
« rudem et congestitiam molem » du grand écrivain, mais 
il n’a pu, — et pour cause, — y ajouter ce que le maître 
laissait déborder de verve, de bonne humeur, de génie du 
dialogue, de nombre et d'harmonie du style, quand une 
fois il se décidait à repétrir cette pâte informe pour en 
faire le mets des plus délicats!. 

Henri CLouzor. 


1. On songe à Port-Royal et à l'édition qu'il a donnée des notes 
décousues de Pascal. 


A PROPOS 


DE 


MAITRE PIHOURT 


ET DE SES HÉTÉROCLITES. 


Sous ce titre, notre confrère M. H. Clouzot a étudié 
récemment (Revue du XVIe siècle, t. V, p. 185) la question 
de la diffusion des termes techniques de l’architecture clas- 
sique au xvi siècle. Après avoir montré qu’il n’y a pas 
d’argument décisif à tirer de l’anecdote contée par Noël du 
Fail pour déterminer la date de l'entrée de ces vocables 
dans la langue usuelle, il arrive à cette conclusion que, 
vers 1560! ou 1567, ils étaient encore peu répandus en 
France, sauf : 1° chez les techniciens; 2° chez les maîtres 
ouvriers ayant fréquenté les chantiers dirigés par Phili- 
bert de l’Orme. « Il faudra encore des années, conclut-il, 
pour que la terminologie commence à se répandre... » 

Cette question, qui intéresse à la fois l’histoire de l’art 
et celle de la langue, mériterait une étude spéciale, qui 
tentera peut-être quelqu'un de nos confrères. En attendant, 
voici quelques objections à la conclusion de M. Clouzot 
qui nous paraît assigner une date beaucoup trop tardive à 
l'avènement des termes techniques de l'architecture clas- 
sique dans la langue courante. 

Il est évident que leur diffusion est liée au progrès même 
de cette architecture en France. Or, il est bien vrai que le 
caractère gréco-romain ne commence à s’accuser dans notre 


1. Date assignée par M. H. Clouzot dans son article sur Philibert 
de l'Orme (Revue du XVI: siècle, 1916, p. 148). 


288 À PROPOS DE MAITRE PIHOURT 


architecture que dans les dernières années du règne de 
François Ier et qu’il ne triompha que sous le règne de 
Henri II. Mais avant de paraître dans les édifices de 
pierres ou de briques, les portiques, les colonnes, les frises, 
etc., ont orné ces décorations éphémères que l'on dressait 
dans les villes pour les entrées triomphales ou les fêtes 
de cour. 

Depuis le début du siècle, les décorations « à l’an- 
tique » sont en faveur*. À Toulouse, par exemple, lors de 
l'entrée de François Ier, en 1533, on dresse des théâtres et 
des arcs de triomphe, « le tout adapté selon la diversité 
des ordres de massonnerie, car y en avoit de yonicque, 
corinthe et doricque® ». Cent quatre-vingt-trois ouvriers 
collaborent à cette décoration. De même, pour l'entrée de 
Henri II à Lyon en 1548, on dresse des arcs de triomphe 
« à l'antique ». Une relation de l'entrée de Henri II à Paris 
en 1549 mentionne un superbe portique à la mode ionique 
devant le Châtelet®. On citerait encore d’autres exemples. 
N'est-il pas vraisemblable que les maîtres et ouvriers qui 
travaillèrent à ces décorations eurent l'occasion de se fami- 
liariser non seulement avec les termes généraux cités plus 
haut, mais encore avec les termes qui désignent les détails 
de cette décoration renouvelée des Anciens? 

Nous trouvons, en tout cas, la terminologie de cette 
architecture antique dans tel contrat et tel « bail à besogne » 
signés de maîtres d'œuvres qui ne fréquentaient ni Serlio 
ni Philibert Delorme. Dès 1526, un maître d'œuvres du 
terroir, un confrère authentique de maître Pihourt, le 
maître maçon Gilles le Breton, s'engage à fournir, pour la 
reconstruction du château de Fontainebleau, la pierre de 
taille nécessaire aux architraves, frizes, corniches, et de 


1. Cf. des exemples dans M. Vachon, La Renaissance française, 
p. 204. 

2. Extrait des archives communales de Toulouse, cité par 
M. H. Graillot dans son ouvrage, si riche en documents, sur Nicolas 
Bachelier, p. 31. 

3. Cf. Roy, Entrée de Henri IT à Paris (Revue du XVI siècle, 
t. V, p. 211, note 2). | 


ET DE SES HÉTÉROCLITES. 289 


la pierre de grès pour « chapiteaux, arquitraves, frizes, 
corniches et frontespies, ainsi que pour chacune des seize 
coulonnes du perron! ». 

En 1545, un bail à besogne pour la cité de Toulouse, 
cité par M. Graillot?, fait mention de colonnes ionicques 
cannelées, d'architraves, de frizes, de cornices, de frontis- 
pice, de piédestals. 

Les Pihourt connaissaient donc ces termes avant les 
dates où nos lexicographes ont enregistré leur apparition 
dans la langues. 

Enfin, il est permis d’en appeler de nos lexiques actuels 
à des travaux lexicographiques plus complets{. L'intérêt 
que les humanistes ont porté à l’architecture antique dès 
le début du siècle dut favoriser la diffusion précoce de la 
terminologie de cet art. Humanistes et poètes connaissaient 
le vocabulaire de l'architecture en greceten latin. Ils met- 
taient leur point d'honneur à enrichir leur langue de néo- 
logismes calqués sur les termes grecs et latins®. Avec quel 
zèle devaient-ils propager ces termes dont l’usage attes- 
tait la renaissance de l'antiquité dans les arts! 


Jean PLATTARD». 


1. Cité par M. Vachon, op. cit., p. 207. 

2. Nicolas Bachelier, p. 249. 

3. Cf. les dates données par M. Clouzot pour piedestal (1547), frize 
(1530), etc. 

4. Notre confrère M. Hugues Vaganay, à qui j'ai communiqué les 
épreuves de cet article, me signale dans le quatrième livre d'Ama- 
dis de Gaule, 1543, au chapitre 11, Description. du palais d'Apoli- 
don, les termes d'architecture classique suivants : colonnes doriques, 
attiques, yonicques, architraves, frizes, cornixes. 

5. Cf. quelques témoignages dans un article que j'ai publié dans 
la Revue d'histoire littéraire de la France en 1914 : les Arts et les 
artistes de la Renaïssance française jugés par les écrivains du temps. 

6. Cf. Brunot, Histoire de la langue française, t. II, p. 163. 


LE 


CHRIST DE GERMAIN PILON 
A L'ÉGLISE SAINT-PAUL. 


C’est une histoire d'avant-guerre. L'église Saint-Paul- 
Saint-Louis, — celle même où la tradition place la sépul- 
ture de Rabelais, — possède un Christ en marbre du 
xvie siècle attribué à Germain Pilon. Au printemps de 
1914, le statuaire G.-P. Aubé, membre de la Commission 
des beaux-arts de la ville de Paris et mort depuis, avait été 
chargé de remettre en état certaines statues des églises de 
la capitale. Il reconnut avec surprise que le pan de la dra- 
perie dont le corps du Christ était entouré depuis les 
hanches jusqu'aux genoux était, pour la plus grande partie, 
en plâtre. Il fit pratiquer des sondages et, avec l’extrême 
précaution commandée par la valeur du chef-d'œuvre, 
abattre le vêtement postiche dont une pudeur trop scrupu- 
leuse l’avait alourdi. Le superbe morceau est remis main- 
tenant dans toute sa valeur. 

On sait que ce Christ ressuscité provient de la chapelle 
des Valois, petit édifice en rotonde commencé à Saint- 
Denis par Catherine de Médicis pour recevoir la sépulture 
du roi défunt et de ses successeurs, détruit sous Louis XV 
sans avoir été achevé. En 1576, le chantier, on ne sait pour 
quelle cause, fut « rompu ». On dressa l'inventaire des 
travaux en cours. Au logis des Étuves, appartenant à Ger- 
main Pilon, on trouva : « Une figure de marbre blanc de 
Jésus-Christ ressuscité, contenant vis pieds de haulteur 
sur 11 piedz de large, avec deux Juifz aux costez, de 
pareille haulteur, s’ilz estoient debout, pour servir à la 


LE CHRIST DE GERMAIN PILON A L'ÉGLISE SAINT-PAUL. 291 


dicte sepulture. » C’est le Christ de Saint-Paul, dont la 
hauteur, 2"50, correspond à ces dimensions, à quelques 
centimètres près. Les soldats gardiens du sépulcre sont au 
musée du Louvre. 

Il ne semble pas que le groupe soit jamais allé à Saint- 
Denis. Il passa au dépôt des antiques du palais du Louvre 
où Sauval (1724) le décrit et où il entre avec d’autres 
marbres de même provenance : une Vierge de douleur, 
sculptée entre 1583 et 1586, en même temps qu’un saint 
François agenouillé. La Notre-Dame de Pitié accompagne 
le Christ à Saint-Paul, le saint François est dans l’église 
Saint-Jean-Saint-François. Les modèles en terre cuite 
polychromée avaient été envoyés à Saint-Cyr lors de la 
dispersion du musée des monuments de Lenoir. Courajod 
a fait rentrer celui de la Vierge au musée du Louvre. 

Ces deux dernières figures sont incontestablement de 
Germain Pilon. En est-il de même du groupe de la Résur- 
rection? L'inventaire de 1576, publié pour la première 
fois un 1876 par M. de Boilisle dans les Mémoires de la 
Société de l'histoire de Paris, ne donne aucune indication. 
L'œuvre se trouvait au logis de Pilon avec d’autres mor- 
ceaux destinés à la chapelle des Valois et très certainement 
dus à des ciseaux subalternes. M. Dimier, dans son Prima- 
tice, refuse au grand sculpteur les deux soldats gardiens 
du Louvre. Il dit que le Christ peut être attribué à Pilon. 

Il est probable que notre confrère montrerait plus d’as- 
surance maintenant que le chef-d'œuvre, dégagé de sa 
gangue de plâtre, laisse apparaître la radieuse beauté de 
son corps divin. 

Henri CLouzor. 


IE —  — 


NOTES 


POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS. 


I. 


Cabaret... Guillot en Amiens (1. IV, ch. ui). 


Jodocus Sincerus en parle dans son Jtinerarium Galliae, 
p. 315. Et Jean Bruyerin Champier, dans De re cibaria, 
XV, p. 1, dit : « Nostra memoria novimus in Gallia Bel- 
gica unum propinarium, nomine Guillelmum (Guillotum 
vulgus cognominat), qui etiam nunc citius dicto exquisi- 
tissimus omnis generi avitii cibis, aut ferinae aut piscium, 
coenas instruebat, quae vel regibus dari dignissime potuis- 
sent. Hic facile inter propinarios gallicos palmam jure obti- 
nuit, » Champier était connaisseur en cuisine et son témoi- 
gnage a du poids!. 

Jacques BouLENGER. 


IT. 


Adonc, dist Panurge, j'en suis bien chez Guillot le Son- 
geur. J'ay songé tant et plus, mais je n’y entends note 
(L III, ch. xiv). 


Ce Guillot est un personnage populaire, dit Burgaud- 
Desmarets, dont le nom revientsouvent dans les pamphlets 
du xvie siècle et du commencement du xvue. 


1. Sur ce cabaret fameux, voir l’article de M. Georges Beaurain 
dans la R. E. R., 1912, t. X, p. 795-103 : Le cabaret Guillot à Amiens 
au temps de Rabelais. 


NOTES POUR LE COMMENTAIRE DE RABELAIS. 293 


Le Roux de Lincy (Proverbes français, t. II, p. 41) sug- - 
gère que Guillot le Songeur devait être originairement Don 
Guilan el Cuidador {Don Guilan le Pensif), de l’Amadis de 
Gaule (1. II, ch. v), chevalier errant qui, surpris dans une 
rêverie, est vaincu par ses adversaires. 

En tout cas, l'expression « être ou aller chez Guillot le 
Songeur » semble avoir été usuelle dans la langue courante 
au xvi* siècle. Brantôme, parlant des « pauvres jaloux 
cocus », dit que les femmes « les envoyent à toute heure 
chez Guillot le Songeur » quand « une fois elles ont mis 
ce ver coquin amoureux dans leurs testes » {t. IX, p. 142). 

Une estampe satirique du temps de Charles IX porte ce 
titre de Guillot le Songeur. Elle représente Antoine de 
Navarre, appuyé contre un arbre, symbolisant le royaume 
de France et si profondément absorbé dans son rêve qu’il 
ne voit ni n'entend l'amiral de Coligny, le cardinal de Chä- 
tillon, le connétable de Montmorency et le prince de Condé 
lui représentant qu'il est la dupe des Guises!. 

JP: 


1. Cf. Blum, L'estampe satirique en France pendant les guerres de 
religion, p. 242-243. 


COMPTES-RENDUS 


Arthur Tizcey. The Dawn of the french Renaissance. 
Cambridge, the University Press, 1918. In-8°, xxvi- 
636 pages et 23 illustrations hors texte. 


Notre confrère et collaborateur M. Arthur Tilley, auteur 
d’une excellente Literature of the french Renaissance! publiée 
en 1904, ayant été sollicité de donner à cet ouvrage une intro- 
duction, a repris un court Essay qu’il avait écrit, il y a trente- 
cinq ans, et l’a transformé en un large et riche tableau de l’aube 
de la Renaissance française. 

Dans la première partie de son livre (p. 3-185), M. Tilley exa- 
mine, après un coup d'œil jeté sur la Renaissance italienne, de 
Pétrarque à Léonard de Vinci, tous les faits d'ordre social, 
politique ou intellectuel où l’on peut voir des signes avant-cou- 
reurs de la Renaissance en France, du règne de Charles V à 
celui de Louis XI. Le goût de Charles V pour les livres, le faste 
du duc Jean de Berry, de Philippe le Hardi, de Louis d'Or- 
léans, de Louis IT de Bourbon, la politique de Louis XI en 
Italie favorisèrent les manifestations d’un esprit nouveau dans 
la vie artistique et intellectuelle. Malheureusement, la guerre 
civile, l'invasion, l’anarchie devaient retarder longtemps la 
« restitution des bonnes lettres » et des arts. 

Elle ne devait se produire qu'après les expéditions des Fran- 
çais en Italie. M. Tilley nous décrit très minutieusement, dans 
l’état où ils étaient alors, les édifices, églises ou palais, qui 
s’offrirent aux regards éblouis des compagnons de Charles VIII 
au cours de leur marche triomphale à travers l’Italie. Sans 
doute, ils ne firent que traverser rapidement Pavie, Lucques, 
Florence, Sienne et Pise. Ils ne firent de séjour qu’à Naples et 
à Rome. Là même, il semble bien qu'ils n’eurent généralement 
devant les chefs-d’œuvre de l’architecture, de la sculpture et 
de la peinture qu’un ébahissement d’ignorants. Pourtant, c'est 


1. Voir le compte-rendu dans la Revue des Études rabelaisiennes, 
1905, p. 87-93. 


COMPTES-RENDUS. 295 


un fait que quelques gentilshommes et quelques grands officiers 
de la couronne, de retour au pays natal, firent appel à des 
artistes italiens pour embellir leurs demeures. Tels furent Gil- 
bert de Bourbon, comte de Montpensier, Pierre de Rohan, 
maréchal de Gié, Louis de la Trémoille, Raoul de Lannoy, 
Guillaume Briçonnet, Florimond Robertet et surtout Georges 
d’Amboise. Ceux-là du moins manifestèrent une intelligente 
curiosité pour l’art italien. 

Plus durable, partant plus profonde, fut l'impression que 
laissa sur l'esprit des Français l’occupation de Milan, le centre 
artistique le plus important de toute l'Italie après Florence. 
En même temps, les études et les arts trouvaient de puissants 
patrons à la cour, dans le haut clergé, dans la noblesse de 
robe; les Universités étaient nombreuses; dans les provinces, 
Tours, Lyon, Rouen, Toulouse étaient autant de petites capi- 
tales en pleine prospérité; toutes les circonstances étaient pro- 
pices à une renaissance des lettres et des arts. 

M. Tilley en étudie les manifestations dans les lettres (2e par- 
tie de son ouvrage) et dans les arts (3e partie). 

A la fin du xive siècle, l’étude des classiques latins, que l’en- 
seignement scolastique avait négligée, reçoit une impulsion défi- 
nitive des efforts et des encouragements de Robert Gaguin et 
de la diffusion des textes anciens édités par Josse Bade Ascen- 
sius. La philosophie d’Aristote défigurée par les Scotistes et 
les Ockamistes est en partie rétablie dans son véritable esprit 
par Jacques Lefèvre d’Étaples. Les études grecques sont ins- 
taurées par Aléandro, Érasme, Budé. Presque toutes les uni- 
versités des provinces comptent quelques humanistes de valeur. 
La poésie s’attarde dans les allégories, les abstractions et les 
jeux de versification des grands rhétoriqueurs : l’un de ceux-ci 
pourtant montre dans son tempérament et dans ses goûts l’es- 
prit de la Renaissance, c’est Jean Lemaire de Belges, qui a été 
pour l’école de Marot et celle de Ronsard ce que sera plus tard 
Chateaubriand pour les romantiques, un précurseur et un ini- 
tiateur. 

L'originalité de l’ouvrage de M. Tilley est d'étudier le déve- 
loppement de la Renaissance parallèlement chez les humanistes 
et chez les artistes. Le tiers de son livre (p. 373-588) est un 
tableau de l’architecture, de la sculpture et de la peinture depuis 
la mort de Louis XI jusqu'à l’avènement de François ler. La 
documentation de cette troisième partie est tirée non seulement 
des grands répertoires et des traités de l’histoire de lart de 


296 COMPTES-RENDUS. 


Palustre, Geymuller, Vitry, etc., mais de monographies et 
articles épars dans de nombreuses revues françaises ou dans 
des magazines anglais peu connus en France. 

Dans un dernier chapitre, M. Tilley dégage les principales 
conclusions de son travail. Il marque d’abord l'originalité de 
la pré-Renaissance française comparée à la Renaissance ita- 
lienne. Le caractère « septentrional » empreint sur les pre- 
mières œuvres de nos humanistes l’a particulièrement frappé : 
Robert Gaguin, Josse Bade, Clichtove sont Flamands ; Jacques 
Lefèvre et Charles de Bovelles sont Picards; Budé est Pari- 
sien. Ce sont gens de conduite sérieuse, bons chrétiens et bons 
citoyens. La dignité de leur existence contraste avec la frivolité 
ou le dévergondage de beaucoup d’humanistes italiens du temps, 
aventuriers parfois vulgaires. Cette première génération de la 
Renaissance est religieuse, théologienne, morale. Elle rêve d'une 
conciliation du christianisme et du paganisme. 

L'Italie, centre des études humanistes, attire ses regards : 
Gaguin et Budé ont voyagé dans la Péninsule comme membres 
de missions diplomatiques, Lefèvre d’Étaples y a fait deux 
séjours, Germain de Brie y a résidé dix ans, Jean de Pins 
six ans. Mais le progrès de l’humanisme en France ne dépend 
pas uniquement de l'influence italienne ; un Budé, par exemple, 
a acquis une incontestable primauté dans les études grecques 
sans être redevable à l’Italie d’autre aide que celle des livres. 

Lyon, plus que Paris peut-être, a subi l’influence italienne. 
Jean Lemaire de Belges, qui vécut en étroites relations avec 
les cercles artistiques de Lyon, manifeste dans son œuvre un 
goût pour la pensée païenne et une émancipation de la disci- 
pline chrétienne qui rappellent l’esprit de la Renaissañce flo- 
rentine. 

Quant aux beaux-arts, c’est en Touraine qu’ils révèlent en 
premier lieu quelques-uns des caractères qui seront ceux de la 
Renaissance et, là encore, l’influence italienne est incontes- 
table. Elle ne fut pas d’ailleurs entièrement favorable à notre 
art indigène : dans la sculpture notamment, sous l'influence des 
sculpteurs italiens établis en France, qui étaient surtout des 
décorateurs, le maniérisme, l’affectation d’un académisme con- 
ventionnel s’introduisirent chez nous. Mais la première étape 
de l'initiation technique une fois franchie, la France allait mar- 
quer au coin de son propre génie toutes les productions artis- 
tiques et intellectuelles de sa Renaissance. 

Cette question de l'influence de l'Italie sur notre Renaissance 


COMPTES-RENDUS. 297 


est une des plus délicates de celles qui s’imposaient à l'examen 
de M. Tilley. 11 est actuellement difficile de déterminer exac- 
tement quel rôle ont joué dans la transformation de l’architec- 
ture et de la décoration sculpturale les artistes italiens mandés 
en France sous Charles VIII et Louis XII. Les œuvres aux- 
quelles ils travaillèrent ont pour la plupart disparu. A Lyon, 
par exemple, où les banquiers italiens formaient une colonie 
nombreuse et opulente dès le début du siècle, il ne reste aucun 
vestige d'œuvre italienne du temps de Louis XII. D’autre part, 
les documents d’archives sont souvent peu explicites. Enfin, le 
jugement des critiques a parfois été faussé par la fierté nationale. 

Très averti de ces difficultés, M. Tilley a abordé ces ques- 
tions avec une circonspection et une loyauté qui donnent une 
autorité considérable à ses jugements. C’est de faits sévère- 
ment contrôlés, de dates rigoureusement établies, de textes 
diligemment colligés qu’iltire des conclusions parfois modestes, 
toujours précises et solides. 

Il est superflu de remarquer qu’une enquête si vaste et si 
minutieuse sur les premières manifestations de notre Renais- 
sance implique non seulement un goût particulier pour les 
œuvres de cette époque, mais encore un commerce assidu 
avec la France d'autrefois. La sympathie intime de M. Tilley 
pour notre pays se révèle à maints indices : par exemple, au 
soin pieux avec lequel, au cours de son étude, il mentionne 
la mort au champ d’honneur de tels de nos jeunes érudits à qui 
il emprunte quelque document. Elle lui a inspiré dans sa pré- 
face un acte de foi dans les destinées de la France, déclara- 
tion sobre et simple, dans le goût britannique, qui répugne 
à l'ostentation des sentiments, mais profondément touchante. 
Ce livre, fruit de longues années de recherches, était achevé 
en mai 1914. En raison des événements, il ne put ètre remis 
à l'impression qu'en décembre 1917. Sombres jours! dont la 
victoire a déjà effacé le souvenir : l'Allemagne, victorieuse en 
Italie, victorieuse en Russie, imposait la paix de Brest-Litowsk 
et, du front oriental, elle ramenait en France divisions sur divi- 
sions en vue de l'offensive du printemps; ses sous-marins 
redoublaient d’activité... De quoi demain serait-il fait? — 
M. Tilley, ayant alors à écrire une préface à son livre sur 
L'aube de la Renaissance française, affirmait sa foi indéfectible 
dans une prochaine renaissance de notre pays, plus glorieuse 
que la première, et il dédiait son œuvre : To France. 


Jean PLATTARD. 


298 COMPTES-RENDUS. 


Le testament Françoys Villon de Paris; orné de figures 
du temps. Paris, éditions de la Sirène, 1918. In-8e, 
139 pages. 

La vie treshorrificque du grand Gargantua, pere de Pan- 
tagruel, jadis composée par Alcofribas, abstracteur de 
quinte essence.…; orne de figures du temps. Paris, même 
librairie, 1919. In-8, 294 pages. 


Ces deux volumes seront appréciés des Français qu'afflige 
l’inquiétante médiocrité de certains « produits de substitution » 
de notre librairie contemporaine, c’est-à-dire de tous les amis 
des livres. Ils attestent que les malheurs du temps n’interdisent 
pas de choisir judicieusement le format et le caractère d’un 
livre, ni d’en soigner la composition, l’encre, le tirage, etc., 
bref tout ce qui donne de l’élégance à une publication. 

L’attention apportée à ces qualités extérieures n’est pas 
incompatible d'ailleurs avec le souci d'offrir au lecteur un texte 
rigoureusement authentique. Le « rat de bibliothèque »,'a qui 
nous devons le Villon et le Gargantua édités par la Sirène, n’a 
rien négligé pour procurer un texte capable de satisfaire les 
philologues les plus exigeants. Pour le Testament, il a suivi la 
deuxième édition de Villon publiée dans la Collection des clas- 
siques français du moyen âge, par Auguste Longnon et Lucien 
Foulet, en adoptant toutefois certaines lectures proposées par 
M. Pierre Champion dans son livre sur François Villon et son 
œuvre. Quant au texte de son Gargantua, c’est la transcription 
de celui qu’a établi pour notre édition critique notre confrère 
Jacques Boulenger{. 

Aucune annotation n’accompagne le texte de ces deux 
ouvrages. Îls comportent pourtant un commentaire : ce sont 
de nombreuses illustrations tirées de livres du temps, qui nous 
donnent une restitution authentique des visages, des attitudes, 
des modes, des usages, bref de la vie française au xve et au 
xvie siècle. L’imagerie du Testament se compose uniquement 
de reproductions de gravures sur bois légèrement postérieures 
à Villon. Leur aspect fruste, leur trait net et gros s'accordent 
généralement assez bien avec le ton du poème. Les illustra- 


1. Page 295, lire 1542 au lieu de 1562 pour la date de l'édition 
de François Juste. 


COMPTES-RENDUS. 299 


tions du Gargantua ont le plus souvent le caractère rude et 
familier des scènes populaires du roman. Dans les lettrines 
enjolivées, dans les encadrements et dans les rinceaux revivent 
les grâces de la Renaissance. Le faste de l’architecture et des 
costumes de Thélème est rendu par des gravures empruntées 
à ce Songe de Polyphile dans lequel on a pu voir une des 
sources de cet épisode. 

Enffh, à ces nombreuses gravures s’ajoutent, hors texte, 
deux reproductions d’enluminures d’un missel du xvie siècle, 
conservé à la bibliothèque de Lyon. L'une nous fait assister 
au pétrissage et à la cuisson du pain, ou peut-être de la fouace. 
L'autre nous représente, assis sur escabelles autour d’une table 
bien garnie, quelques convives qui n’ont rien retenu des pré- 
ceptes de civilité puérile et honnête du fameux De moribus in 
mensa servandis : l’un d’eux lèche le couvercle d’un plat, l’autre 
mange à même son écuelle.… Ainsi se tenait à table notre bon 
frère Jean lorsqu'il fut festoyé par Gargantua. 

Aux familiers de Rabelais, l'édition du Testament elle-même 
réserve la surprise d’une ballade inspirée par une phrase du 
Pantagruel. Villon, au premier vers de sa Ballade des sei- 
gneurs du temps jadis, se demandait ce qu'était devenu le pape 
Calixte III : 


Qui plus, où est le tiers Calixte 
Dernier décédé de ce nom 
Qui quatre ans tint le papaliste ? 


Sur ce seigneur du temps jadis, Épistemon a rapporté de 
son séjour aux Enfers (Pantagruel, ch. xxx) un renseignement 
qui a fourni au « rat de bibliothèque », éditeur du Testament, 
le refrain d’une ballade. Dans l'Enfer, où les grands sont deve- 
nus gens de petits métiers : « Calixte est barbier de maujoinct! » 


J. PLATTARD. 


K.-J. Riemens. Esquisse historique de l’enseignement du 
français en Hollande du XVIe au XIX° siècle. Leyde, 
Sigthoff, 1919. In-8°, 295 pages. 


L'étude de M. Riemens, docteur de l’Université de Paris, 
entreprise sous la direction de notre confrère M. Gustave Cohen, 
apporte sur l’enseignement du français en Hollande auxvresiècle 
d’intéressants renseignements. 


300 COMPTES-RENDUS. 


Dès les premières années du siècle, les bourgmestres d’Ams- 
terdam encouragent l’enseignement du français dans cette ville. 
Notre langue était jugée utile pour les carrières commerciales. 
Vers 1560, Leyde, Rotterdam, Delft, Middelbourg avaient 
quelques maîtres de français venus des provinces de Flandre 
et de Brabant. Ils affluèrent lorsque les persécutions du duc 
d’Albe provoquèrent l'exil de nombreux protestants. Avec eux 
arrivèrent des livres français. 

Notre littérature du xvre siècle est représentée dans les Pays- 
Bas en première ligne par les romans : les Quatre fils Aymon, 
Flore et Blanchefleur, Pierre de Provence, les Amadis, puis par 
des livres moralisateurs : le Miroir de jeunesse et les Quatrains 
de Pibrac, enfin par des ouvrages d’enseignement, fables, 
modèles épistolaires, etc. 

Le théâtre scolaire était un des modes préférés de cet ensei- 
gnement. Des auteurs cultivaient spécialement ce genre, tel 
Pierre Heyns qui composa le Miroir des mesnageres, le Miroir 
des filles à marier, le Miroir des veuves. La Haye vit représen- 
ter un spectable d’une tout autre valeur, la Hagedie d'Abraham 
sacrifiant de Théodore de Bèze. 

Au siècle suivant, l’enseignement du français passa des maîtres 
originaires de Belgique à des maîtres nés en France ou en Hol- 
lande. II garda l'empreinte protestante. On sait que le xvirre siècle 
vit naître et se développer en Hollande un mouvement d’expor- 
tation de livres français très considérable : il avait été préparé 
par cette diffusion de notre langue dont M. Riemens nous a 
retracé très diligemment l’histoire. 

Jean PLATTARD. 


” CHRONIQUE. 


ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. — M. Gus- 
tave Schlumberger fait hommage à l’Académie, de la part de 
notre confrère le comte Guy de Pourtalès, d’une étude très 
complète sur Odet de la Noue, fils du fameux Bras-de-Fer, 
soldat lui-même et poète huguenot de la fin du xvie siècle. (Le 
Temps, : 26 octobre.) 

Le même numéro reproduit Maitre Aliboron, de notre con- 
frère M. A. Thomas. 


— À signaler dans le Bulletin de la Société nationale des 
Antiquaires de France, 1er trimestre 1918, une intéressante 
communication sur l’hôtel du connétable de Montmorency, 
rue Sainte-Avoye ou du Temple, et sur les collections d’objets 
d'art qui s’y trouvaient réunis en 1556 et en 1568. 


UNE DÉCOUVERTE BIBLIOGRAPHIQUE. — À la date du 5 no- 
vembre 1919, M. P. Laumonier nous a écrit qu’il avait décou- 
vert la première édition du Recueil des Nouvelles Poësies de 
Ronsard, dont on ne connaissait jusqu'ici que la seconde édi- 
tion (1564). C’est à Bordeaux, dans la bibliothèque de M. de 
Bordes de Fortage, que se trouvait cet exemplaire unique, 
acquis à la vente Bancel en 1888. 

M. Laumonier a pu l’examiner à loisir et le comparer à 
l'exemplaire, également unique, de la seconde édition qui est 
à la bibliothèque de l’Institut. Il réserve ses preuves pour un 
article que nous publierons prochainement; mais il a tenu à 
nous prévenir dès maintenant, le précieux livre devant être 
vendu à l'hôtel Drouot le 5 décembre 1919. 

Les deux points essentiels de sa découverte sont les suivants. 
D'abord, dans cette édition princeps, le premier livre du Recueil 
des Nouvelles Poësies a été constitué en hâte à la fin de 1563 
avec une plaquette publiée peu auparavant, qui comprenait : 
les hymnes du Printemps, de l’Esté, de l’Autonne et de l’Hy- 
ver, plus l'églogue Paissez douces brebis... l’élégie Celuy devoit 
mourir, les poèmes de l'Adonis et de l’Orphée, la chanson 

REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VI. 20 


302 CHRONIQUE. 


Douce maistresse touche; et c’est une erreur d'imprimerie qui a 
fait croire que ces pièces faisaient partie du deuxième livre 
dans la seconde édition, en réalité, elles formaient le premier 
livre en 1564 aussi bien qu’en 1563, à la suite du sonnet dédi- 
catoire à Ysabeau de Limeuil Quand on ne peut... — En outre, 
l'édition princeps contient deux sonnets qui ont disparu de la 
seconde édition pour reparaître dans l'édition collective de 
1567 : Las, je ne veux ny ne me puis desfaire, et Certes mon 
œil fut trop aventureux ; ils figurent au deuxième livre, entre 
la chanson Quand ce beau printemps je voy et la complainte à 
la reine mère Royne qui de vertu passes Artemisie. 

Autant de rectifications que M. Laumonier prie les ronsar- 
disants d’apporter à son Tableau chronologique et à son édition 
récente des Œuvres complètes de P. de Ronsard, publiée chez 


Lemerre (1914-1919, 8 vol. in-8o). 


UN POÈTE ANGLAIS DU XVI® SIÈCLE LECTEUR DE RABELAIS. — 
Un libraire de Londres offrait récemment un exemplaire de la 
traduction latine de l’Hecube et de l'Iphigénie à Aulis d'Euri- 
pide, due à Érasme et imprimée « Venitiis in ædibus Aldi, 
mense Decembri 1507 ». 

Cet exemplaire appartint au poète anglais Gabriel Hervey 
(15452-1630), qui l’a rempli de notes. Le facsimile joint au 
catalogue en reproduit deux pages, dans lesquelles j'ai eu 
l’agréable surprise de lire une allusion à Rabelais. Voici le pas- 
sage tel que j'ai réussi à le déchiffrer : 

« Placent etiam Comœdiæ, quæ non sunt Comœdiæ ; et Tra- 
gædiæ, quæ non sunt Tragœdiæ : ut utriusque generis multa 
egregia apud Homerum, et Virgilium in Heroicis; Frontinum, 
et Polyænum in Stratagematis; Stephanum in Apologia Hero- 
doti; Rabelæsium in Heroicis Gargantuæ; Sidneium in nouis- 

sima Arcadia; Domenichum in Facetiis. » 

Sur Harvey, on lira de curieux détails aux chapitres x et x1 
du tome III de The Cambridge history of English literature. 

Notre confrère Jusserand (je supprime le M., honoris causa) 
m'en voudrait de ne pas rappeler qu’un autre poète anglais, 
contemporain de Harvey, mais dont l’œuvre ne parut qu'en 

1627, Michael Drayton, a, lui aussi, fait allusion à Rabelais 
dans Nymphidia. « The Court of Fairy » débute ainsi : 


Old Chaucer doth of Topas tell, 
Mad Rab'lais of Pantagruel, 


CHRONIQUE. 303 


A later third of Dowsabel, 
With such poor trifies playing. 


(F. Sidgwick, The sources and analogues, of « À Midsummer 
night’s dream », p. 158). Hugues VaGaAnay. 


La RÉPUBLIQUE AVENTURINE, — Je ne crois pas que l’on ait 
relevé dans les écrits modernes inspirés de Rabelais une courte 
nouvelle de Remy de Gourmont, dont j'ignore la date de com- 
position, mais qui figure dans ses Promenades littéraires, 
3e série, 1916. A l’extrême ouest de la République Argentine, 
au pied des Andes, les descendants d’une poignée d’aventu- 
riers du temps de Henri IV vivent dans une sorte d'état d’Uto- 
pie, ne reconnaissant pour toute loi que le « livre ». La Bible? 
Le Coran? Les Évangiles? Pas du tout. Un des aventuriers ou 
aventurins du début avait dans sa poche un Pantagruel. 
Comme la communauté n'avait pas d’autre livre, on en fit les 
tables de la loi, avec pour première maxime de morale « Fay 
ce que vouldras ». 

Parodie piquante et irrévérencieuse des dogmes chrétiens. 
Naissance de Pantagruel par l'oreille de sa mère; il enseigne 
la sagesse éternelle, infinie et incréée; il sembarque avec un 
de ses disciples, Panurge, pour un voyage mystérieux, en 
annonçant qu’il va retrouver son père, Gargantua, etc. Remy 
de Gourmont était nourri de Rabelais; on s’en aperçoit dans 
ses écrits. Mais pourquoi fait-il de l'amiante le pantagruelion ? 

H. C. 


RECTIFICATION. — M. Lachèvre, l’auteur de la Bibliogra- 
phie des recueils collectifs de poësies libres et satiriques, nous 
signale que les onze sonnets (huit de Ronsard, trois de Jodelle), 
auxquels M. Vaganay fait allusion dans sa note sur Ronsard 
et le Parnasse satyrique (Revue du XVIe siècle, 1910, €. I, 
p. 114), sont bien indiqués par lui comme figurant dans le 
Parnasse satirique de 1022, la Quintessence satirique n'étant 
autre que la seconde partie dudit Parnasse de 1622. 

Quant aux trois sonnets « des plus folâtres » visés par 
M. Vaganay, M. Lachèvre les a attribués à Jodelle d’après un 
maauscrit de la Bibliothèque nationale. 


SocIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES. — La Société s'est 
assemblée le 27 janvier 1920, à cinq heures, à l’École pratique 
des Hautes-Études, sous la présidence de M. Abel Lefranc. 


304 CHRONIQUE. 


Assistaient à la séance : MM. Alphandery, Baffer, Bruzon, 
Buffard, Chamard, H. Clouzot, Éd. Champion, d’Espézel, 
Du Bos, Dugas, Hauser, L. Laroze, Lenseigne, Henry Martin, 
Plattard, Porcher, Sainéan, Schône, Tausserat-Radel, Urbano. 


Cette réunion, — la première qui ait pu avoir lieu depuis 
1913! — a été remarquable par la confiance que les socié- 
taires ont manifestée dans la vitalité de leur œuvre entre- 
prise et poursuivie sans relâche depuis dix-sept ans! Quelque 
nombreuses qu’aient été les pertes de la Société pendant la 
guerre, quelque durs que soient les temps présents pour les 
productions du travail intellectuel, la Société est décidée à 
vivre. Elle affirmera son existence et par la propagande que 
s'engagent à faire ses membres actuels et par la publication 
des travaux qu’elle aura suscités ou encouragés. 


M. Abel Lefranc, après un hommage à nos morts de la 
guerre, retrace en quelques mots la vie de la Société depuis 
cinq ans. Par les efforts de M. H. Clouzot, son existence 
financière a été assurée. M. Romier, en l’absence de M. Plat- 
tard, mobilisé, a assumé les fonctions de secrétaire de la 
Revue du XVIe siecle, dont la publication n’a pas été suspen- 
due pendant la guerre. M. Éd. Champion, mobilisé, n’a pas 
laissé de nous seconder avec son dévoûment ordinaire. A tous, 
le Président adresse, au nom de la Société, ses sincères remer- 
ciments. 


M. Éd. Champion, trésorier, fait ensuite l’exposé de la situa- 
tion financière. Elle n’est pas brillante : le nombre des socié- 
taires est ramené, au lendemain de la guerre, au chiffre initial 
de l'année 1903! Il est donc nécessaire que chacun des membres 
actuels s’efforce de recruter de nouveaux adhérents. M. Hau- 
ser et M. Plattard indiquent dans quels milieux nouveaux cette 
propagande aurait des chances de réussir. Entre autres pays 
qui nous sont ouverts, la Tchéco-Slovaquie et l’Alsace s’offrent 
au rayonnement de l’activité intellectuelle de la France. 


M. Plattard rend compte de l’état des publications entre- 
prises par la Société. Le second numéro de l’année 1919 de la 
Revue du XVIe siècle paraîtra fin février. 

Le premier numéro de 1920 sera publié en mars. Il contien- 
dra un Tableau chronologique des publications de Marot, par 
M. Villey, une étude de M. Sainéan sur la médecine dans 
l’œuvre de Rabelais, etc. 


CHRONIQUE. 305 


La table de la Revue des Études rabelaisiennes, 1903-1912, 
due à MM. Et. Clouzot et André Martin, paraîtra dans quelques 
mois. 

Une table de la Revue du XVIe siècle, 1913-1919, est en pré- 
paration : elle sera particulièrement utile aux mobilisés qui 
n’ont pu suivre avec attention les articles publiés dans cette 
Revue pendant la guerre. 

J1 sera publié prochainement, sous les auspices de la Société, 
à la librairie Champion, un recueil des récits de M. Baffier : 
Nos géants d'auterfois, illustrés par l’auteur. 

Enfin, le troisième volume de l'édition critique des Œuvres 
de Rabelais, Pantagruel, est composé; l’impression en a été 
retardée faute du papier spécial adopté pour cette publication, 
mais elle sera menée à bien avant quelques mois. 


M. Abel Lefranc donne lecture d’une étude de M. Charlier, 
que nos lecteurs trouveront dans le prochain numéro de la 
Revue, sur l'identification de l’Astrée de Ronsard. 


M. H. Clouzot résume un article qu’il prépare sur le potier 
de Saint-Porchaire, dont quelques œuvres figurent à l’inven- 
taire des collections d'Anne de Montmorency. Il établit les 
rapports de ces poteries émaillées avec les créations de Ber- 
nard Palissy. M. Baffier présente quelques observations sur 
l’art de Bernard Palissy, et une discussion s’engage sur les 
tendances de l’art cosmopolite opposé à l’art régionaliste. 
L'étude de M. Clouzot, que nous analyserons prochainement, 
paraît à M. Baffier aussi intéressante pour les artistes que pour 
les archéologues. 


La séance est levée à six heures et demie. 


UNE NOUVELLE ÉDITION DE GARGANTUA. — L'éditeur d’art Léon 
Pichon prépare une édition illustrée de Gargantua (en sous- 
cription, pour paraître au cours de l'hiver 1920-1921). 

Le volume sera in-quarto carré, orné de soixante grandes 
compositions, de lettrines et de culs-de-lampe dessinés et gra- 
vés sur bois par Hermann-Paul. 

Le texte choisi est celui de l’édition de Lyon, François Juste, 
1542, réimprimé d’après l’édition critique publiée sous la direc- 
tion de M. Abel Lefranc, à la librairie Champion. 

Cette édition ne comporte pas d’autre commentaire que les 
illustrations d'Hermann-Paul. LP: 


REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VI. 20* 


306 CHRONIQUE. 


NÉCROLOGIE. 


— La perte de M. Émile Picor, décédé le 24 septembre 1918 
au Mesnil (Eure), à l’âge de soixante-quatorze ans, est un deuil 
général pour l’érudition française. Membre du Conseil de notre 
Société depuis sa fondation, il avait exercé les fonctions de 
vice-président et avait toujours témoigné à nos études, à notre 
Revue et à notre groupe un grand attachement. On sait com- 
bien son labeur scientifique, poursuivi durant quarante-cinq 
années, a été considérable et varié. Le xvie siècle a toujours 
tenu dans ses travaux et ses préoccupations une place de pre- 
mier rang. Nous n’entreprendrons pas de donner ici la liste 
des publications qu’il a consacrées, depuis 1879, au domaine 
qui nous est cher. On en trouvera le relevé, présenté avec 
toute la précision bibliographique désirable, dans le Bulletin 
du Bibliophile du 15 novembre-15 décembre 1918, par M. Henri 
Cordier. Rappelons seulement, par quelques indications som- 
maires, le Nouveau recueil de farces françaises des XVe et 
XVIe siecles (1880), le Monologue dramatique dans l’ancien 
théâtre français (1886-1888), les Moralités polémiques (1887), le 
Mystère de saint Adrien (1805), plusieurs farces et moralités 
inédites ou inconnues, les Chants historiques français du 
XVIe siecle (1903), Pierre Gringore et les comédiens italiens 
(1878), les Français a l’Université de Fcrrare au XVe et au 
XVIe siècle (1902), les Français qui ont écrit en italien au 
XVIe siècle (1902), les Italiens en France au X VIe siecle (1902), 
les Français italianisants au XVIe siècle (1906-1907), etc. Cha- 
cun connaît ses grands travaux bibliographiques qui se sont 
imposés à l’estime et à la pratique universelles. Nous tenons 
à rappeler la collaboration de notre éminent ami à la Revue 
des Études rabelaisiennes : Rabelais à l'entrevue d’Aiguesmortes 
(1905) et Rabelais en août 1540 (1906). Son activité était inlas- 
sable, comme son obligeance toujours prête à l’égard des tra- 
vailleurs. Jamais savant n’a plus libéralement communiqué les 
trésors de ses notes aussi bien que ceux de son immense expé- 
rience. « Tous ceux qui vous aiment, — lui écrivions-nous en sep- 
tembre 1918, au lendemain d’une grande épreuve, — et ils sont 
nombreux par le monde, souffrent de votre affliction comme 
d’un chagrin personnel. Vous avez fait tant de bien, rendu tant 
de services, accompli un labeur si utile et si désintéressé que 


CHRONIQUE. 307 


la gratitude collective s’est changée peu à peu en une tendresse 
véritable à votre égard. Vous avez déjà reconnu l’existence de 
cette dernière dans des circonstances récentes. Combien aujour- 
d’hui vous devez la sentir encore plus proche et plus vibrante! » 
Aucun nom de savant ne saurait demeurer plus cher ni plus 
présent à notre souvenir que le sien. Les services rendus à 
l'histoire littéraire du xvie siècle par impeccable bibliographe 
et le grand érudit qu’était Émile Picot ne seront jamais oubliés. 


— M. Albert FaBre, docteur en droit, président de chambre 
à la Cour d'appel de Paris, est mort en juillet 1918. Il était 
conseiller général du canton de Lassigny (Oise), où il subit à 
la fin de 1914 les tristesses de l’invasion et du bombardement. 
Rapatrié en janvier 1916, il ressentit douloureusement les 
épreuves de son pays picard, dont la guerre et l'ennemi 
avaient complètement ravagé les florissants villages. Sincère 
ami de nos études, il avait pris part, avec Mme Fabre, à notre 
excursion en Chinonais. Son aménité et son dévouement 
étaient connus de tous ceux qui l’ont approché. 


— Notre cher confrère Louis Lovior, membre du Conseil de 
la Société, est mort à Paris en novembre 1919, à l’âge de 
trente-quatre ans. C'était un érudit de valeur, de qui on pou- 
vait attendre beaucoup et qui apparaissait à nombre d’entre 
nous comme le continuateur naturel du labeur bibliographique 
d'Émile Picot. Ses publications sur Alice Ozy, sur un récit de 
voyage inédit de Verlaine, sur la Gazette de 1609 avaient 
attiré de bonne heure sur lui lattention des lettrés. Son 
volume récent : Auteurs et livres anciens (XVIeet XVIITesiecles), 
paru en 1917 à la librairic Fontemoing, et aujourd’hui si recher- 
ché, avait consacré la rare et piquante ingéniosité de son esprit 
critique. Ce recueil réunissait une série d'articles publiés dans 
la Revue des livres anciens, dont Louis Loviot était l’un des 
directeurs. Amateur délicat, muni d’une science déjà étendue, 
notre ami avait formé une collection de livres qui continuait 
les meilleures traditions de la bibliophilie française. Il avait 
écrit, en outre, un roman : L'Amour à la française. Ancien 
membre de la conférence d'histoire littéraire de l’École pra- 
tique des Hautes-Études, il avait préparé pour celle-ci un tra- 
vail sur les Lectures de nos pères, qui mériterait de voir le jour. 
Notre Société lui doit le compte-rendu charmant de son excur- 
sion Au pays de Rabelais, à laquelle 1l avait pris part en 1907. 


308 CHRONIQUE. 


— On a lu dans notre précédent fascicule et dans celui-ci 
une notice pleine de charme et de nouveauté sur le poète Jacques 
Tahureau. L’auteur de ce remarquable travail, M. Alexandre 
Bescu, agrégé de l’Université, professeur de lettres au lycée de 
Bar-le-Duc, détaché au lycée de Caen, est mort à Berck-Plage 
(Pas-de-Calais), le 15 mars 1919, à l’âge de trente-cinq ans. 
Ancien élève de l’École normale supérieure, où il était entré 
le premier de sa promotion (1903), M. Besch donna de bonne 
heure les plus belles espérances. Une maladie, qui l’immobi- 
lisa sur un lit pendant plusieurs années, au sortir de PÉcole, 
et qu'il supporta avec une égalité d'humeur vraiment admi- 
rable, interrompit pour quelque temps son activité scienti- 
fique. Dès qu'il put revenir à la vie normale, il se remit avec 
une ardeur nouvelle aux tâches commencées. Il acheva alors 
les pages que nous venons de publier et qu'il avait d'abord 
rédigées pour la conférence d'histoire littéraire de la Renais- 
sance (École pratique des Hautes-Études), dont il fut l'élève 
durant trois ans. C’était une nature fine et attachante, une 
intelligence rapide et compréhensive. Tous ses travaux portent 
l'empreinte d’un goût très sûr, comme aussi d’une culture sin- 
gulièrement étendue. Avec cela, de belles qualités de cœur et 
une élévation de sentiments peu commune. Alexandre Besch 
a collaboré à la Revue universitaire (L’Enseignement de l'his- 
toire littéraire dans les classes de seconde et de premiere, 
décembre 1915; Le Lycée et l'École primaire, mai 1918), à la 
Revue philosophique (L'esthétique du roman. L'imagination et 
l'intuition chez Gustave Flaubert, juin 1916). Il a donné aussi 
au Cri de Paris : « Comment Panurge remonstroit à frère Jean 
ne falloir rien affirmer sans preuve. » Nos lecteurs n’ont pas 
oublié l'étude si neuve que la Revue du XVIe siecle a publiée 
sous sa signature, en 1915 : Les adaptations en prose des chan- 
sons de geste au XVcet au XVIe siecle. Que sa famille, qu'il 
aimait, nous le savons, d’une tendresse touchante, veuille bien 
trouver ici l'expression de nos regrets les plus sincères! 


— Le docteur Félix BRÉMonD, membre du Conseil de notre 
Société depuis sa formation, est mort au Lavandou (Var) dans 
les premiers jours d’août 1919. On connaît son intéressante 
publication, Rabelais medecin (1879 et années suivantes), qui 
l'avait classé de bonne heure parmi les rabelaisants et qui a 
rendu des services appréciables à nos études. Il était membre 


CHRONIQUE. 309 


fondateur de l’Association des journalistes républicains et de la 
Société des gens de lettres, président honoraire du Syndicat de la 
presse scientifique, ancien sous-préfet de Blaye en 1870-1871, etc. 


— M. Arthur HEeuLHaRrD, mort à Troyes dans les premiers 
jours de janvier dernier, faisait partie de notre groupe depuis 
sa fondation. Membre du Conseil et ancien vice-président de 
notre Société, ce fin lettré était par excellence, depuis bien des 
années, un rabelaisant convaincu et fervent. Chacun connaît 
son bel ouvrage, devenu classique : Rabelais, ses voyages en 
Italie, son exil à Metz (Paris, librairie de l'Art, in-40, s. d.). En 
dehors de cette œuvre, d’une érudition si neuve et si aimable, 
il avait donné plusieurs autres contributions à nos études : 
Rabelais et son maître (Paris, Lemerre, in-8o, 1884); Rabelais 
chirurgien. Applications du Glossocome dans les fractures du 
fémur et du Syringotome dans le traitement des plaies péné- 
trantes de l’abdomen, avec 4 fig. (Paris, Lemerre, in-12, 1885); 
Rabelais légiste. Testament de Cuspidius et contrat de vente 
de Culita, trad. et publ. d’après l’éd. de Rabelais, avec 2 fac- 
similés (Paris, Dupret, in-18, 1887); Une lettre fameuse : Rabe- 
lais à Érasme (Paris, libr. de l'Art, in-4, 1902). Arthur Heulhard 
avait encore abordé l’histoire du xvie siècle en composant son 
Villegagnon, roi d'Amérique (Paris, in-4°, 1897), panégyrique 
résolu du célèbre fondateur de la colonie française du Brésil, 
contre Léry et les historiens protestants. 

Notre confrère avait fait au Figaro, en même temps que 
Chincholle, du grand reportage. Il avait aussi, un moment, 
dirigé les services de publicité de ce journal. Durant ces der- 
nières années, il avait entrepris un ouvrage considérable sur 
les origines du christianisme, qu’il éditait lui-même et dont, 
croyons-nous, onze volumes ont paru. On gardera dans notre 
Société un vif souvenir de cet érudit passionné, de ce cher- 
cheur indépendant, dont esprit alerte continuait avec humour 
la lignée de Maître François. 


— M. Paul Apan, depuis plusieurs années, était des nôtres. 
C'est dire que sa mort, si profondément ressentie par tous les 
lettrés français, trou7e un douloureux retentissement dans 
notre Société. Il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance 
très particulière des œuvres de l’auteur de La Force et de La 
Ruse pour deviner qu’il a été un admirateur et un fervent de 
Rabelais. Son style imagé aussi bien que sa manière, si vigou- 


310 CHRONIQUE. 


reuse, de concevoir les choses devaient certainement quelque 
chose au créateur de Gargantua et de Pantagruel. Nous adres- 
sons à sa famille l'expression de nos sentiments de sympathie. 


— Au moment de mettre sous presse cette chronique, nous 
apprenons avec un grand regret la mort survenue à Pau, le 
28 novembre dernier, de notre confrère M. William Françis 
Suira, fellow of St John's College, à Cambridge, auteur d’une 
traduction bien connue des œuvres de Rabelais, en langue 
anglaise, accompagnée d’un commentaire et de notes fort utiles. 
Très familier avec la littérature antique, ce rabelaisant fervent 
nous avait toujours témoigné le dévouement le plus marqué. 
Il avait collaboré souvent à notre Revue. Tout récemment, 
il avait publié encore un volume : Rabelais in his Writings 
(1918), que nous avons signalé et qui renferme nombre de don- 
nées et de suggestions intéressantes. Nous espérons qu’un de 
nos amis anglais voudra bien esquisser pour nos lecteurs le 
portrait de cette figure originale et sympathique. 


— Nous avons aussi perdu M. W. Oscer, Regius Professor 
of Medecine, à Oxford, l’un de nos plus anciens membres, dont 
la réputation était considérable, homme d’une grande valeur 
comme médecin et comme savant, en réalité un véritable Rabe- 
lais moderne. Il était très versé dans la connaissance de notre 
auteur. 


— On nous apprend encore la perte de Mlle Jeanne Taupe- 
not de Chomel, décédée à Paris le 3 janvier 1920, qui apparte- 
nait depuis l’origine à notre Société et qui lui avait témoigné 
son sincère attachement en assistant assidûment à nos séances. 


Abel LErRraANc. 


TABLE DES MATIÈRES 


Un moraliste satirique et nationaliste au xvie siècle : 
Jacques Tahureau (1527-1555), par E. Brscn . 


Les romans de chevalerie en prose, par A. TiLLe. 


Une prétendue conspiration en 1577 : l’affaire du 
baron de Vitteaux, par Léo Mouron . 


La vie chère au xvie siècle, par Jean PLATTARD . 


L'histoire naturelle dans l’œuvre de Rabelais (5e ar- 
ticle), par L. SAINÉAN . .« . . 


A propos de Ronsard, par Hugues Vie. 

Cornarien, par P. DoRvEAUx à se à 

Notes pour le commentaire de Rabelais, par Jacques 
BouLENGER, Jean PLATTARD . . . . . . . 

Étude critique sur les rédactions de « Pantagruel », 
par Jacques BOULENGER . . . . ni dis 

Remarques et objections sur quelques Pn. de la vie 
de Rabelais, par Henri CLouzoT . d : 

A propos de maître Pihourt et de ses bééroclits, 
par Jean PLATTARD . 


Le Christ de Germain Pilon à régie Saint-Pauh, D 


Henri CLouzoT . 


COMPTES-RENDUS. 


J.-Roger CHARBONNEL. La pensée italienne au xvresiècle 
et le courant libertin (H. Busson) . é 
R. CxauviRé. Jean Bodin, auteur de la « République » 
(V.-L. BourkiLLY) RP RS TS 
In. Colloque de Jean Bodin. Des secrets cachez des 
choses sublimes entre sept sçavans qui sont de dif- 
férents sentiments {In.). . . . RES 
Léontine ZaAnTA. La renaissance du stoïcisme au 
xvie siècle (Jean PLATTARD) + + . . . . . . 


Pages 


1,157 


. 119, 292 


201 
276 
285 


290 


122 


127 


127 


131 


312 TABLE DES MATIÈRES. 
Pages 
Léontine ZanTa. La traduction française du Manuel 
d’Épictète d'André de Rivaudeau au xvie siècle (Jean 
PLATTARD) . . . Ex 131 
Arthur Tizzey. The Dive of hé feat Renelssance 
(EDR Si SOUS AE RS “5 Gui 294 
Le testament de Françoys Villon de Paris; he de 
figures du temps {In.) . . . . . . : à 298 


La vie treshorrificque du grand . __ de 
Pantagruel, jadis composée par Alcofribas, abstrac- 
teur de quinte essence...; orné de figures du temps 


(be SR SR En RS à 298 


K.-J. Riemens. Esquisse historique de l'enseignement 


du français en Hollande du xvre au xixe siècle (In.). 299 
CHRONIQUES. 

Bulletin d'histoire littéraire . . . . . . . . . . 134 

Chroniques à; 5, ee & 4 à D nos ps 3or 

Chronique rabelaisienne . . . . . . . . . . . 149 

TABLE DES MATIÈRES + + + . + + . + + + … 3r1 


Le gérant : Jean PLATTARD. 


Nogent-le-Rotrou, impr. DauPEeLzey-GOUvERNEUR. 


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phie de l’Université de Columbia, New-York; traduit par Marcel Bon- 
NET, ancien élève de l'École des chartes; préface de Abel LEFRANC, pro- 
fesseur au Collège de France; gravure sur bois de Jacques Beltrand. 
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